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Avec l'apparition des premiers cas de Covid-19 en France, en janvier dernier, et la mise en place, à partir du 17 mars, du confinement de la population décidé par les autorités, la vie des entreprises a été largement bousculée.
Comment poursuivre l'activité en garantissant la protection de la santé des salariés et éviter la propagation de la maladie ? Télétravail, chômage partiel, réorganisation des flux, port d'EPI, changements de rythme, nettoyage ou désinfection répétés des locaux et ateliers… des entreprises ont dû redoubler d'imagination pour s'adapter à la situation.

Chez Aubert & Duval, à chaque poste sont affichées les mesures d'hygiène exceptionnelles individuelles et collectives mises en œuvre ainsi que les consignes. (20 mars 2020)

Chez Aubert & Duval, à chaque poste sont affichées les mesures d'hygiène exceptionnelles individuelles et collectives mises en œuvre ainsi que les consignes. (20 mars 2020)

► FONDERIE

Jérôme Mathié, responsable du service sécurité, sûreté et environnement du site Aubert & Duval (groupe Eramet) de Pamiers, en Ariège (1 200 personnes)

« Dès février, nous sommes entrés en préparation de crise. Il faut dire qu’ayant le retour d’expérience d’une de nos usines située en Italie, nous étions bien informés. Nous avons vécu deux phases : de début février au 13 mars, nous étions dans une phase « d’avant-crise » durant laquelle il s’agissait de voir comment nous pouvions freiner la propagation du virus, d’abord en limitant les déplacements de nos collaborateurs puis en renforçant les mesures sanitaires sur les zones de contacts. Pour cela, nous avions activé une cellule de gestion de crise composée de membres du Codir et du médecin du travail qui se réunissait une fois par semaine.

À partir du 13 mars, avec l’annonce de la fermeture des établissements scolaires, nous sommes entrés dans la phase de gestion de crise et la cellule a été renforcée de tous les membres du Codir avec des réunions quotidiennes. Nous avons immédiatement analysé les risques et évalué l’impact sur l’activité. Nous avons étudié plusieurs scénarios : maintenir au maximum l’activité ;  l’arrêter totalement ;  ou encore la réduire. Nous avons opté pour le maintien minimal dans le cadre d’un PCA (NDLR : plan de continuité d’activité) car nous voulions à tout prix mettre en sécurité notre personnel, mais aussi penser à l’après-crise et tenir compte de nos engagements envers nos clients.

Très vite nous avons organisé un CSE extraordinaire, afin de présenter à nos élus la situation, ses contraintes, le protocole sanitaire et le PCA. Les syndicats ont su se positionner en tant que partenaires dans la gestion de crise et nous avons pu évaluer, poste par poste, les activités pouvant être poursuivies et comment. Depuis, nous réunissons un CSE extraordinaire et la CSSCT une fois par semaine.

Nous réunissons un CSE extraordinaire et la CSSCT une fois par semaine.

Dès l’annonce des mesures de confinement, 170 personnes équipées de PC portables ont été mises en télétravail. En parallèle, le médecin du travail avait identifié 68 personnes à risque. Si elles n’étaient pas éligibles au télétravail, nous leur avons demandé de rester chez elles, avec un arrêt de travail, pour les protéger.

Garder un lien social

Les affectations des opérateurs sur les activités maintenues ont été basées sur le volontariat. Nous avons adapté l’organisation des activités avec les opérateurs eux-mêmes, dans le strict respect du protocole sanitaire : mise en place de formations au poste et de mesures de protection collective. Si par exemple un poste ne pouvait pas respecter la distanciation sociale, on ne l’ouvrait pas. Sur d’autres postes, nous avons ajouté un plexiglas ou carrément réorganisé le poste. Nous avons décalé des horaires de prise de poste afin que les salariés ne se croisent pas dans les vestiaires. Une centaine de personnes ont été concernées sur des activités critiques comme le traitement thermique, les contrôles de fin de flux ou le ressuage. Tous les autres salariés, soit près des deux tiers de l’effectif, ont été mis en chômage partiel ou en dispositif de “garde d’enfant”.

Nous avons très vite cherché à augmenter le nombre de personnes en télétravail. Cela s’est traduit par la mise à disposition de nouveaux matériels et moyens de connexion en distant (VPN), pour atteindre 270 personnes en télétravail aujourd’hui. Afin d’accompagner ces salariés et garder un lien social, nous avons aussi mis en place des rituels d’animation managériale (contact quotidien, newsletter, envoi de photos de personnes travaillant sur site et à domicile…). Au fur et à mesure que nous renforcions les dispositions sanitaires, de nouvelles activités pouvaient reprendre.

Les piliers de ce dispositif sont :

  • la définition d’un protocole sanitaire groupe et sa mise en œuvre sur le site, comprenant une réorganisation de l’activité permettant le respect de la distanciation sociale, le respect des gestes barrières et des mesures d’hygiène notamment par la mise à disposition de kits sanitaires sur les postes de travail ;
  • l’intensification du nettoyage (nous avons triplé les moyens et personnels dédiés) ;
  • la mise en place d’une campagne de communication intensive pour sensibiliser sur le protocole sanitaire et informer les collaborateurs de l’évolution de la situation ;
  • une gestion quasi scientifique de la densité des personnes sur site et par zone. Avec par exemple des panneaux rouges et verts autorisant ou pas les personnes à s’asseoir à un poste de travail ;  l’affichage du nombre maximum de personnes autorisées par local, bureau, dans les douches, les réfectoires, les vestiaires. Et l’instauration de nouveaux horaires pour décaler les personnes.

250 personnes présentes chaque jour

Ce que l’on n’avait pas anticipé, et qui a posé problème, c’est la pénurie des matériels sanitaires comme les masques et le gel hydroalcoolique. Nous avons dû créer une cellule de crise achats pour l’approvisionnement de ces produits ! Depuis quelques jours, nous sommes à nouveau bien approvisionnés, grâce à une bataille quotidienne et à la mise en place d’une chaîne de solidarité. Une de nos usines s’est ainsi mise en configuration de produire du gel hydroalcoolique pour les autres usines du groupe.

Ce que l’on n’avait pas anticipé, c’est la pénurie des matériels sanitaires comme les masques et le gel hydroalcoolique… 

Enfin, nous avons la chance d’avoir in situ un médecin du travail et deux infirmières qui passent sur les postes, répondent aux questions et rassurent les salariés.

Aujourd’hui, sur notre site de 23 ha, nous sommes environ 250 personnes présentes chaque jour. Les contacts et croisements entre salariés sont très limités grâce à une gestion rigoureuse des flux. Nous avons déployé des audits de contrôle du respect du protocole sanitaire, afin d’une part de nous assurer qu’il est bien opérationnel, compris et appliqué par les équipes et d’autre part de trouver des améliorations.

Mi-avril, nous avons décidé de figer notre configuration de travail pour 15 jours de façon à identifier les postes sur lesquels on pourrait encore accroître les effectifs en sécurité et préparer la reprise. À ce jour, nous n’avons pas de cas de Covid-19 avéré, seulement quelques suspicions pour lesquelles le médecin du travail a prononcé des mises en quatorzaine.

Ce que je retire de cette expérience ? Notre PCA rédigé en 2009 pour le H1N1 était très bien fait pour la phase d’attente, mais pas pour la gestion opérationnelle de la crise. J’ajouterais que deux éléments importants n’avaient pas été imaginés dans le PCA : l’impact de la fermeture des écoles et la pénurie de matériels sanitaires. » 

Propos recueillis par D. V.

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