ACTUALITÉS

Depuis la mi-mars et le confinement, l'organisation du travail et des espaces de travail est complètement chamboulée. Entre l'activité à distance permanente et forcée, la distanciation physique à respecter, le port du masque, le télétravail sous sa forme plus classique…, difficile de savoir comment tout cela va évoluer dans les prochains mois ou années. Petit tour d'horizon avec Éric Liehrmann, chef du pôle Approche globale des situations de travail à l’INRS.

Travail & Sécurité. Avec la crise sanitaire actuelle, beaucoup annoncent la mort des open-spaces. Qu’en pensez-vous ?
Éric Liehrmann. C’est un peu compliqué de faire de la prospective actuellement tant la situation est changeante. Lors du déconfinement, un premier protocole assez drastique de reprise de l’activité avait été établi par les autorités pour que des mesures soient prises dans les entreprises afin d’éviter la propagation du virus. Les critères étaient stricts et basés essentiellement sur la distanciation physique. À partir de là, il est clair que le travail en open-space devenait peu ou prou impossible. Tout le monde s’est alors interrogé sur l’avenir de ces espaces de travail partagés.
Seulement, depuis fin août et la publication d’un nouveau protocole plus souple, nous assistons à une inversion de l’approche. D’une application stricte du premier principe de prévention des risques professionnels par une approche collective de la protection, à savoir l’élimination du risque ce qui était le cas avec le télétravail, ou au moins sa réduction par le principe de distanciation, on est passés à une vision individuelle privilégiant le port du masque.
La conséquence de cela, voulue par les autorités qui subissent une forte pression sociale et économique, c’est la possibilité pour les entreprises de faire revenir leurs salariés en présentiel, même dans des espaces de travail collectifs ouverts (de type open-space), sans avoir à privilégier une distanciation. Avec ce protocole, il est possible d'occuper à nouveau les open-spaces de façon optimale. Mais avec des masques. Ce qui, sur la durée, risque de poser quelques soucis en termes de confort de travail et d’effets psychologiques (isolement, compréhension, interprétation des expressions du visage…).  

Vous avez évoqué le télétravail…
É. L.
Le télétravail tel qu’il a été vécu lors du confinement ne correspond pas réellement à du télétravail stricto sensu. Il s’agit là d’une forme extrême de travail à distance à plein temps non préparé, non désiré, dans des conditions domestiques très particulières, notamment avec la présence des autres membres de la famille au domicile, parfois avec des équipements informatiques de fortune, etc. Néanmoins, cette expérience vient nourrir la réflexion sur un sujet sur lequel la France est clairement en retard.
Avec la pandémie, on assiste à un basculement. Les salariés français ont montré, pour une bonne part d'entre eux, semble-t-il, une certaine capacité à s'adapter à cette forme de télétravail extraordinaire et, à ce niveau-là, le bilan est plutôt positif. Ceci devrait logiquement pousser les entreprises à être plus enclines à réfléchir à la mise en place de nouvelles organisations du travail associées à un mode plus classique de télétravail. D’autant que certaines y voient déjà des sources d’économies de charges, notamment immobilières.

Nous pourrions assister à une révolution en termes de gestion des espaces de travail ?
É. L.
Une révolution, non. Mais une évolution très certainement. Le développement du télétravail va bousculer les habitudes et les modes de travail. La période que nous avons traversée a montré que la présence au sein de l’entreprise, bien qu'essentielle en général, pouvait être efficacement envisagée à géométrie variable. Quand certaines taches ponctuelles demandent un travail purement personnel et de la concentration individuelle, elles peuvent être réalisées ailleurs que dans un bureau.
Le mode présentiel est, lui, plus propice à un travail collectif. Et dans ce cadre-là, paradoxalement, ce sont les open-spaces qui semblent les plus adaptés, offrant l’avantage de pouvoir être plus modulables. Alors qu’une succession de bureaux individuels restera une succession de bureaux individuels. En revanche, le danger est que la question soit prise à l’envers. Les contingences financières et immobilières ne doivent pas devenir la priorité et dicter la politique de l’entreprise en matière d’organisation du travail. Le télétravail ne doit pas être la variable d’ajustement pour optimiser la typologie des espaces.
On a l'exemple d'un grand groupe qui vient d’annoncer que l’ensemble de son siège et de son ingénierie passerait à un rythme de une journée par semaine de présence sur site pour des questions purement immobilières. Je pense que c'est une erreur. Il faut d’abord envisager le télétravail et l’organisation du travail qui en découle pour ensuite aménager les espaces de travail en conséquence. Et une journée sur site par semaine c'est largement insuffisant.
Ce genre de dérives risque d’être très compliqué pour ces entreprises notamment quand il va s’agir d’accueillir de nouveaux arrivants et de développer une culture d’entreprise et un sentiment d’appartenance. Il va clairement se poser très rapidement la question de la structuration et du développement des collectifs, qui, à mon sens, sont essentiels à la bonne marche d’une entreprise. 

Alexis Carlier

Haut de page