DOSSIER

Avec ses 6 000 collaborateurs en France, FM Logistic est un acteur important du secteur de la logistique. Pour réduire les accidents du travail et les maladies professionnelles, cette entreprise cherche des solutions, en testant ce qui est mis sur le marché… mais aussi en développant son propre exosquelette.

Un exosquelette peut servir à soulager les caristes qui doivent lever la tête pour reprendre ou déposer des palettes jusqu’à 12 m de haut.

Un exosquelette peut servir à soulager les caristes qui doivent lever la tête pour reprendre ou déposer des palettes jusqu’à 12 m de haut.

Ils ont pour noms Corfor, Noonee, Ergoskel, Japet, Hintek, Laevo, Viz-O… Tous ces exosquelettes ont été testés par FM Logistic. Mais seuls quelques-uns ont été approuvés par les futurs utilisateurs. Car ils ont beau être bourrés de qualité « sur le papier », quand il s’agit de les porter en situation de travail réel, cela se complique.

FM Logistic est un groupe spécialisé dans l’entreposage, le copacking (déconditionnement et reconditionnement), le transport et la douane. Il compte 6 000 collaborateurs en France et 30 plates-formes. Celle de Château-Thierry, dans l’Aisne, est l’une des plus importantes de l’Hexagone. Sur ses 464 collaborateurs, plus de la moitié effectuent des tâches manuelles ou fortement sollicitantes. « Sur cette plate-forme de 105 000 m 2, nous préparons chaque jour 72 000 colis », présente Anne-Laure Porte, la responsable QHSE du site.

En termes de risques professionnels, les flux incessants des chariots amènent à penser d’abord aux risques de collisions. Mais ceux-ci semblent plutôt bien appréhendés, avec un marquage efficace des voies piétonnes et des rappels à l’ordre dès que l’on en sort… Ce sont en fait les risques liés aux manutentions et aux ports de charge, avec pour conséquences notamment des problèmes de cervicales, qui sont les plus prégnants. « Le secteur de la logistique est connu pour être très accidentogène, souligne Isabelle Weber, contrôleur de sécurité à la Carsat Nord-Picardie. FM Logistic n’y échappait pas. Il y a cinq ans, ils ont reçu une lettre recommandée de la Carsat qui les a fait réagir. »

À la suite de cette injonction, FM Logistic décide d’aller plus loin pour instaurer une véritable culture sécurité avec la création d’un poste d’ergonome-psychologue. Embau­chée à ce poste, Samya Bellhari-Trahin a pour objectif de réduire l’accidentologie, avec l’aide des responsables QHSE des sites. Ses premières mesures consistent à mettre à jour le document unique et à réaliser des analyses d’accidents du travail, des expertises métiers, des analyses a priori des postes… De façon à construire un programme et ancrer des pratiques, avec une veille active notamment. « Ils testent tout ce qui sort sur le marché », remarque Claire Monfaucon, contrôleur de sécurité à la Carsat Nord-Picardie. « On cherche tout le temps ce qui pourrait soulager nos collaborateurs, reconnaît Samya Bellhari-Trahin. Des harnais, des aides au port de charge… »

Une volonté d’avancer

Sur la ligne de conditionnement, le travail de l’opératrice consiste à déconditionner des shampoings pour les ranger dans un présentoir. « On a essayé un siège assis-debout de type exosquelette, conçu pour les personnes qui ont sans cesse besoin de s’asseoir et de se lever, explique Anne-Laure Porte. Mais comme le poste, au départ, n’avait pas été prévu pour la posture assise, cela compliquait la tâche des opérateurs qui devaient davantage se pencher pour attraper les shampoings. » Résultat : pour l’heure, cet exo­squelette n’a pas été retenu.

91 caristes travaillent sur le site de Château-Thierry. Ils doivent reprendre ou déposer des palettes jusqu’à 12 m de haut, à un rythme soutenu puisque 3 400 palettes entrent chaque jour sur le site et 4 100 en ressortent. Certains caristes se plaignaient de douleurs aux cervicales ou aux épaules et de maux de tête en fin de journée.  « On leur a présenté à tous cet exosquelette, le Viz-O, qui permet de soulager les cervicales, explique Samya Bellhari-Trahin. Tous ont été formés à le régler et ont pu le porter pendant une heure. » 35 caristes ont souhaité le garder, un bon score d’après Anne-Laure Porte.

Et certains ne reviendraient en arrière pour rien au monde. « J’ai été surpris par le nombre de caristes disant souffrir des cervicales… Pour ma part, je ne le quitte plus », déclare Fabrice Bréhaut, cariste et représentant syndical au CHSCT. Une autre cariste est plus mitigée : « J’étais très contente de cet exosquelette, au début. Puis je me suis rendu compte qu’il me faisait mal. J’attends de le tester avec une plaque de mousse qui doit arriver. » « Nous pouvons être amenés à adapter aussi l’exosquelette à la personne, à sa pathologie ou à sa morphologie, insiste Anne-Laure Porte. C’est important d’être à l’écoute. ».

Sur le site de Château-Thierry toujours, FM EA (pour entreprise adaptée), une entité de FM Logistic, emploie une quinzaine de personnes en situation de handicap, chargées de copacking. Deux exosquelettes sont testés ce jour-là : l’un pour aider au port de charge, le Hintek ; l’autre pour décompresser le bas du dos, le Japet, destiné aux personnes ayant des pathologies lombaires. Le premier possède une petite tablette sur laquelle il est possible de poser des charges d’environ 2 kg. Léger, il semble convenir à l’opératrice qui le teste. Avant de le référencer, Samya Bellhari-Trahin le fera essayer par d’autres opérateurs.

Le Japet, quant à lui, permet de se redresser. Il a déjà été porté une demi-journée, mais l’ergonome de FM Logistic souhaite qu’il soit testé pendant un mois avant de l’acquérir. « Au départ, il a été conçu pour les hôpitaux, pour aider à la rééducation fonctionnelle à la suite de pathologies lourdes, explique Antoine Noël, le président de Japet. Puis on s’est tournés vers la santé au travail. On travaille avec FM Logistic depuis trois ans, on fait des essais, on le modifie, on revient… » Quelques minutes après l’avoir enfilé, Samya Aïd, une autre opératrice, se dit soulagée : « J’ai l’impression qu’il me fait du bien. » Résultat dans quelques semaines…

Loin du robocop

« J’ai trop entendu “C’est quoi ton truc ? ” et je ne voulais pas non plus que nos collaborateurs ressemblent à des robocop, se remémore l’ergonome. Et je ne trouvais pas ce que l’on voulait sur le marché pour les préparateurs de commandes ! » Aussi, il y a deux ans, FM Logistic se lance avec l’université technologique de Compiègne dans la conception du futur Ergoskel. « Il a pour objectif de soulager les membres supérieurs des préparateurs de commandes en transmettant la charge au niveau du bassin », explique Corentin Vlasak, stagiaire ergonome chez FM Logistic.

Après de nombreux allers et retours, dix prototypes d’Ergoskel sont en cours de tests. Avant un déploiement de 50 exemplaires d’ici à la fin de l’année. « On a travaillé avec les personnes intéressées, mais aussi avec le Codir pour qu’il adhère à nos travaux », insiste l’ergonome. « On le voit bien, poursuit Claire Monfaucon, il n’y a pas de solution unique. La variabilité des personnes, des tâches, des sites pose les limites des exosquelettes. Il faut absolument faire un travail en profondeur. »

Aujourd’hui, l’ergonome de FM Logistic en est convaincue : la prévention des TMS ne peut se faire qu’en combinant des actions d'information, organisationnelles, collectives, individuelles et techniques. Et l’exo­­squelette n’est qu’un élément de la réponse.

On cherche tout le temps ce qui pourrait soulager les salariés.

LE FRUIT D'UN LONG TRAVAIL

18 caméras, 72 marqueurs, 12 collaborateurs filmés et surveillés pour analyser et comprendre le moindre de leurs mouvements… avant d’aboutir à la rédaction d’un cahier des charges, puis à la conception du premier Ergoskel. Après deux ans de travail en collaboration avec l'université technologique de Compiègne (UTC), dix Ergoskel sont arrivés chez FM Logistic : ils seront testés pendant six mois par douze volontaires dont la gestuelle sera analysée. Samya Bellhari-Trahin, l’ergonome-psychologue de l'entreprise, a déjà recueilli quelques impressions : « On sait que l’on va devoir encore faire évoluer cet exosquelette pour ne pas trop contraindre l’opérateur dans sa façon de prendre les colis notamment… mais les premiers retours sont encourageants. »

TROP D'EXOSQUELETTES INUTILISÉS

 « Une majorité des exosquelettes finissent inutilisés, dans des placards, estime Antoine Noël, le président de Japet, un fabricant de ce type d'équipement. Ce n’est pas le produit qui fait la valeur ajoutée. On ne peut pas mettre un exosquelette comme ça, sur n’importe quel collaborateur. On doit travailler très en amont avec lui, comprendre sa gestuelle, ses contraintes, son activité et modifier sans cesse le produit en fonction de ses retours… et passer beaucoup de temps dans la communication et l’explication. Pour ma part, je travaille depuis trois ans avec FM Logistic, notamment avec son entreprise adaptée pour aider au maintien dans l’emploi ou faire de la prévention tertiaire sur des personnes en situation de handicap... et nous n’en avons pas terminé. »

Delphine Vaudoux

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