DOSSIER

Dans le secteur de l’hôtellerie, les maladies professionnelles reconnues ont progressé de 33 % entre 2008 et 2009. Une situation préoccupante encore aujourd’hui, qui touche particulièrement les femmes et valets de chambre. L’hôtel Pullman Tour Eiffel, à Paris, a été confronté à ce type de situation et a amorcé une réflexion.

Pour sortir de l’ascenseur, l’actuel minibar motorisé nécessite de nombreuses manœuvres. Un nouveau modèle devrait être réceptionné sous peu, plus court et plus maniable. Il pourrait convenir à des personnes souffrant de douleurs lombaires.

Pour sortir de l’ascenseur, l’actuel minibar motorisé nécessite de nombreuses manœuvres. Un nouveau modèle devrait être réceptionné sous peu, plus court et plus maniable. Il pourrait convenir à des personnes souffrant de douleurs lombaires.

« Ce sont des personnes que l’on ne voit pas mais qui constituent la cheville ouvrière des hôtels. Toute l’activité tourne autour d’elles. » C’est en ces termes que Régine Marc, ergonome à l’INRS, définit les femmes et les valets de chambre. Des métiers méconnus, indispensables et souvent occupés par des personnes peu qualifiées et maîtrisant mal le français. Leur travail consiste à « faire les chambres », à les nettoyer ainsi que les salles de bain en respectant un planning serré… Ces métiers sont très sollicitants pour les bras, les épaules et le dos.

« Avec le vieillissement de ces populations, il n’est pas rare que les femmes et les valets de chambre soient usés à cause de l’activité physique générée par l’enchaînement de gestes répétés, de postures contraignantes et d’efforts musculaires pour porter, tirer, pousser, soulever, essuyer, vaporiser, rincer... On observe alors un absentéisme à la suite d’un accident de travail ou d’une maladie professionnelle qui peut conduire à une restriction d’aptitude, voire une inaptitude définitive au poste.

Pour l’hôtelier, ça peut tourner au casse-tête lorsqu’il s’agit de trouver des solutions de reclassement », constate Christophe Ballue, contrôleur de sécurité à la Cramif. Pas facile en effet de remplacer au pied levé une femme ou un valet de chambre : c’est un métier qui s’apprend sur le terrain. D’où la nécessité de veiller sur leur santé et de faire de la prévention des risques professionnels une priorité.


Éviter la désinsertion

À l’hôtel Pullman Tour Eiffel, à Paris, Christine Fargeaud, directrice des ressources humaines (DRH), n’est pas peu fière de voir les travaux de rénovation s’achever. « Quinze mois de travaux, toutes les chambres rénovées, un superbe hall… tout cela alors que l’hôtel est resté occupé. On est content quand cela se termine. » L’hôtel, qui a réduit le nombre de chambres, emploie 140 personnes. Lorsque Christine Fargeaud a pris son poste, il y a deux ans, une femme de chambre avait été victime d’un accident du travail. Puis cela s’est transformé en une inaptitude au poste.

HÔTELLERIE ET CONDITIONS DE TRAVAIL

© Guillaume J. Plisson pour l’INRSEn France, plus de 100 000 personnes travaillent dans le secteur de l’hôtellerie, chiffre que l’on doit quasiment doubler si l’on y ajoute les très nombreux salariés d’entreprises sous-traitantes, prestataires de services.
Les métiers de femmes et valets de chambre sont confrontés à des problèmes de vieillissement, de démotivation, de difficultés de recrutement. Ainsi qu’à un absentéisme important, des risques professionnels comme les chutes de plain-pied ou de dénivellation, les troubles musculosquelettiques, les risques psychosociaux (stress, violences, etc.)…
Courant septembre, quatre films courts (deux fictions et deux reportages) consacrés aux risques professionnels dans le secteur de l'hôtellerie seront mis en ligne sur le site de l’INRS.

« On observe trop souvent ce type d’évolution chez les salariés fragilisés par leur activité de travail et qui ne peuvent pas bénéficier suffisamment tôt d’un aménagement de poste », commente Christophe Ballue. La femme de chambre ne pourra pas reprendre au même poste. La directrice des ressources humaines cherche alors une solution de reclassement. « Les possibilités étaient limitées, le reclassement ne pouvant avoir lieu qu’au sein de l’hôtel. Cette personne ne parle pas anglais, elle ne peut donc pas occuper un poste à la réception… »

La directrice des ressources humaines entrevoit cependant une solution au service minibar. En effet, dans chaque chambre, un minibar est à la disposition des clients. Chaque jour, il doit être réapprovisionné. La personne charge un chariot à l’office puis remplit, au fur et à mesure de sa tournée, les minibars des chambres. « Un tel chariot peut contenir plusieurs dizaines de bouteilles et canettes, et atteindre 70-80 kg », remarque Arnaud Goldenberg, adjoint au service restauration. Un travail pas forcément approprié pour une personne ayant une restriction de travail. Mais cela n’arrête pas Christine Fargeaud. Elle contacte des fournisseurs et l’un d’eux lui propose des chariots de minibars motorisés. « On l’a fait venir, on lui a montré les locaux, nos contraintes… puis on a choisi un chariot », explique la DRH.


Une bonne solution… pour tous

Lorsque le chariot arrive, des tests sont réalisés avec la femme de chambre et le médecin du travail. Tout devait aller pour le mieux, sauf que… entre-temps, la rénovation de l’hôtel a progressé et les sorties d’ascenseurs ont été modifiées. L’espace est nettement plus réduit qu’avant et contraint à de nombreuses manœuvres. « D’où l’intérêt d’un travail pluridisciplinaire permettant de prendre en compte les différents aspects de la problématique », souligne Christophe Ballue.

Le médecin du travail déclare alors que l’ancienne femme de chambre ne peut pas reprendre à ce poste qui nécessite trop de manœuvres et de sollicitations. Mais Christine Fargeaud reste persuadée que le chariot motorisé est une bonne solution, pour tout le monde, y compris pour les salariés en bonne santé si l’on veut éviter une usure physique précoce.

Depuis, quelques mois ont passé et trois autres femmes de chambre sont en attente de changement de poste… Malgré l’achat de nouveaux matériels (« ergo-lits », pouvant être rehaussés selon la taille de l’employé, limitant ainsi les risques de lésions des articulations), ces employées risquent d’être déclarées en inaptitude. Des négociations ont été engagées avec le fabricant du chariot. Ce dernier a proposé d’équiper un nouveau chariot, plus court de 18 cm, d’un moteur pour en améliorer la maniabilité. La DRH et le médecin du travail sont d’accord pour proposer ces postes aux femmes de chambre, dans le cadre d’un reclassement.

« Mais je ne suis pas sûre qu’elles acceptent, regrette la DRH. C’est un changement important pour elles. » « On fait le même constat dans tous les hôtels, confirme Christophe Ballue. C’est difficile de reclasser les femmes et valets de chambre. Lorsque l’on a exercé pendant de nombreuses années la même fonction et que, du jour au lendemain, on se voit imposer un changement de service ou d’activité, la remise en cause est brutale. C’est un travail qu’il faut initier très tôt, afin d’apporter aux salariés les compétences qui leur permettront d’évoluer sur des postes différents au sein de l’entreprise, avant même l’inaptitude. »


Une prise de conscience

Dans l’attente d’une solution, le chariot motorisé est utilisé par un jeune de 23 ans. « Ce chariot est très bien, assure-t-il : il est maniable et on ne ressent plus du tout son poids grâce à sa motorisation. » À cela s’ajoute le fait que la gestion des minibars a été modernisée. Un détecteur permet de connaître la consommation de chaque chambre et, donc, de charger le chariot au plus près des besoins.

« Dans l’hôtellerie, les cas d’inaptitudes sont fréquents, conclut Christophe Ballue. On assiste cependant à une prise de conscience de ce problème dans un secteur qui, depuis de nombreuses années, se plaint de la pénurie de main-d’œuvre et qui voit en même temps ses salariés qualifiés partir pour raisons de santé. Les choses avancent, notamment avec l’implication des fournisseurs, qui jouent le jeu de l’innovation pour adapter le travail à l’homme et réduire les contraintes liées à l’activité. »

Le réseau prévention, dès 2004, a constitué un groupe national sur le sujet. Celui-ci a joué le rôle de catalyseur en concentrant l’énergie des différents acteurs (fédération, hôteliers, fournisseurs) sur des problématiques de santé qui restaient confidentielles du fait d’un traitement au cas par cas : chaque établissement essayait de trouver sa solution. Les résultats ? Toujours difficiles à quantifier, selon le contrôleur de sécurité : « À court terme, face aux situations d’urgence, on fait du maintien dans l’emploi. À moyen terme, la prise en compte des conditions de travail permet d’améliorer les rapports sociaux et de remettre autour de la table l’ensemble des acteurs de l’entreprise pour une prise de conscience collective. À plus long terme, pour faire baisser la sinistralité, il faudra poursuivre l’effort de mobilisation si l’on veut trouver des solutions durables et efficaces qui puissent être généralisées à l’ensemble des salariés du secteur dès leur intégration. »

GESTION ET EXPLOITATION DES HÔTELS

Le secteur de l’hôtellerie est complexe du fait des très nombreux acteurs qui le composent :
● propriétaires des murs,
● propriétaires des fonds de commerce,
● propriétaires de marque commerciale,
● exploitants, franchisés ou non,
● gérants, franchisés ou non,
● salariés avec contrat,
● entreprises de prestation de services (nettoyage, entretien, informatique, etc.).

Côté gestion des hôtels de tourisme, on distingue :
● les hôtels indépendants (établissements familiaux, gérés par leur propriétaire) ;
● les chaînes volontaires (l’association d’hôteliers indépendants qui se regroupent pour unir leurs efforts) ;
● les chaînes intégrées (une société qui gère un certain nombre d’hôtels. Elle peut comprendre des filiales dont elle est propriétaire, des hôtels gérés sous mandat de gestion ou encore des franchisés).

Delphine Vaudoux

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