DOSSIER

Installé à Lomme, dans le Nord, La vie devant soi est un foyer d’accueil médicalisé pour personnes présentant des lésions cérébrales acquises. L’établissement a engagé un travail pluridisciplinaire sur le choix et le déploiement des aides techniques. En parallèle, il s’est construit une culture commune de gestion des situations d’agressivité ou de violence.

© Philippe Castano pour l’INRS

© Philippe Castano pour l’INRS

La chaise de douche avec assise réglable est à l’essai pour quinze jours. Et déjà, l’aide technique est utilisée plus largement que ce pour quoi elle avait été initialement pensée. Dans une chambre, Marie Pamart, aide-soignante, installe un résident sur le siège, puis commande la mise à hauteur souhaitée. « C’est très pratique pour l’aider à faire ses lacets sans avoir à me pencher. Et je reste face à lui, dans une vraie relation de soin », explique-t-elle. Une astuce qu’elle partage avec ses collègues. La vie devant soi est un foyer d’accueil médicalisé ouvert en 2010 et situé à Lomme, dans la métropole lilloise. Il est spécialisé dans l’accueil de personnes présentant une lésion cérébrale acquise, à la suite notamment d’un AVC ou d’un traumatisme crânien.

Dans un ancien corps de ferme, à mi-chemin entre la ville et la campagne, l’établissement propose un accompagnement en aval de la partie sanitaire, pour des personnes amenées à repenser un projet de vie. Il dispose d’un agrément pour quarante places, vingt-huit en hébergement permanent, deux en hébergement temporaire et dix en accueil de jour. Quarante professionnels issus des métiers du médical, du paramédical ou de l’accompagnement travaillent au foyer. Ils sont confrontés à des populations qui peuvent présenter un handicap physique, des séquelles cognitives ou encore des problématiques comportementales, se traduisant en particulier par une difficulté à avoir une relation ajustée et adaptée au quotidien avec l’autre. « En termes de risques professionnels, nous rencontrons deux problématiques majeures, souvent étroitement liées : les risques psychosociaux (RPS) et les troubles musculosquelettiques (TMS) », explique Vincent Thieffry, le directeur du foyer d’accueil médicalisé.

Se mettre à la place de l’autre

La vie du foyer est structurée autour des activités du quotidien (le lever, la toilette, les repas, le coucher…) et d’activités à vocation thérapeutique (ferme, menuiserie, peinture, théâtre…). On y trouve un potager thérapeutique, une salle de balnéothérapie et une salle Snoezelen, spécialement aménagée pour le bien-être du résident et la redécouverte des sens. « Dans le cadre d’un accompagnement sur la prévention des risques liés à l’activité physique et l’organisation du travail, nous avons proposé à l’établissement d’aller à la rencontre de fournisseurs d’aides techniques. Il est essentiel que le matériel soit reconnu comme pertinent par les acteurs de terrain, qui doivent participer au choix », explique Véronique Watteel, contrôleur de sécurité à la Carsat Nord-Picardie.

ANALYSE DES SITUATIONS DE TRAVAIL

L’ergothérapeute de l’établissement a suivi la formation de formateur en Prévention des risques liés à l’activité physique dans le secteur sanitaire et social (Prap 2S), puis il a formé l’équipe pluridisciplinaire à être acteur Prap 2S. Quinze personnes ont ainsi été formées. Ce travail s’est appuyé sur l’analyse de situations concrètes rencontrées au quotidien et la recherche des réponses à apporter.

Il faut accepter d’être flexible et de faire appel aux compétences de chacun.

L’ergothérapeute de la structure s’est donc déplacé dans les showrooms, accompagné d’une collègue aide médico-psychologique, afin de réaliser des essais. « La compétence d’un ergothérapeute sur les aides techniques est fondamentale. Mais il ne peut travailler sans le regard de l’aide-soignante ou de l’infirmière, qui ont la connaissance exacte de la situation courante d’accompagnement. Cette complémentarité est essentielle », souligne le directeur. « Nous avons essayé de nombreux équipements, en nous mettant également physiquement à la place du résident, pour mieux se rendre compte de sa perception. C’est très important de s’assurer que la personne va être à l’aise et qu’on ne lui fera pas mal », souligne Anne Pineau, aide médico-psychologique et déléguée du personnel.

PRENDRE SOIN DE SON PROPRE DOS

« Aider la personne sans la porter, c’est prendre soin de son propre dos. Pour les résidents les plus lourds et les moins mobiles, l’utilisation du rail de transfert est une vraie sécurité et permet de rester bien mieux dans la relation à l’autre, par le regard ou la parole, que si l’on est en plein effort physique. Beaucoup continuent à penser que l’aide technique est une perte de temps. C’est un tort. Mais il ne faut pas qu’elle soit vécue comme une interruption, comme ça peut être le cas avec un lève-personne qu’il faudrait aller chercher au bout du couloir », témoigne Anne Pineau, aide médico-psychologique.

Ainsi, certains harnais ont été par exemple privilégiés, car plus confortables pour le bénéficiaire. Se tromper de matériel et d’aménagement peut nuire à la relation de soin. L’engagement de l’équipe pluridisciplinaire sur le sujet a été total. Récemment, les salles de balnéothérapie et Snoezelen ont été équipées de rails de transfert. L’équipement de quatre chambres en rails plafonniers est également à l’étude. Pour la Carsat, c’est la solution à privilégier. « Ce serait un bonheur pour nous d’avoir un rail dans la chambre, n’est-ce pas Cédric ?, reprend Anne Pineau, s’adressant à un résident souffrant de handicap physique lourd, alors qu’elle l’accompagne jusqu’à l’espace Snoezelen. Plusieurs fois, il m’est arrivé, en voulant l’aider, de tomber à la renverse sur le lit avec lui. Avec le rail de transfert, il n’y a pas ce risque de chute. L’accompagnement est plus agréable pour tout le monde. »

Accepter la flexibilité pour des relations apaisées

Dans sa gestion organisationnelle, l’établissement porte par ailleurs une grande attention aux problématiques comportementales rencontrées. Car le quotidien du personnel est aussi d’apaiser les relations. L’équipe pluridisciplinaire a ainsi été formée à la démarche Omega, une méthode canadienne de gestion et de prévention des situations de violence et d’agressivité. Tous les professionnels de l’établissement sont concernés. Les nouveaux embauchés suivent également la formation. « Face à des personnes qui ont tendance  à répéter les mêmes situations et persévérer dans leur point de vue, le professionnel doit être capable de lâcher prise. Sur ces questions, nous nous sommes construit une culture d’établissement. Ce n’est pas parce que l’on fait un pas de côté que l’on perd en crédibilité, explique Vincent Thieffry. En formation, on va par exemple réfléchir à comment s’en sortir lorsque l’on se retrouve sous l’emprise physique d’une personne, tout en restant bienveillant. »

Une fois par semaine, des espaces d’échanges pluridisciplinaires ont lieu pour évoquer les difficultés rencontrées. Face à un refus de soin, il suffit parfois de passer le relais. Accepter que le refus se cristallise sur soi et qu’une collègue intervienne. Parfois, il faut attendre et revenir quand la personne n’est plus dans une phase d’opposition. Ou encore modifier l’organisation : ça a été le cas pour un résident, au sujet de l’heure de la toilette. « Il faut accepter d’être flexible et de faire appel aux compétences de chacun, estime Anne Pineau. Les victimes d’une lésion cérébrale acquise ont toutes un profil et des capacités différentes. C’est notre rôle de les évaluer, à l’instant donné. Et d’utiliser les moyens humains, organisationnels et matériels adaptés qui sont mis à disposition. »

RPS : UN DISPOSITIF SUR PLUSIEURS AXES

En matière de prévention des risques psychosociaux, La vie devant soi propose à ses salariés un soutien psychologique à distance avec le pôle Santé au travail. Une convention de partenariat est également signée avec l’Institut de formation et de recherche du mouvement pour une alternative non violente (Ifman). Elle prévoit l’intervention, à des rythmes dédiés, d’une personne de l’extérieur pour proposer à l’équipe pluridisciplinaire un espace de discussion autour de la régulation du vécu émotionnel. La Carsat Nord-Picardie a également proposé d’accompagner la structure dans sa démarche de prévention des risques psychosociaux.

Grégory Brasseur

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