DOSSIER

© Xavier Lissillour pour l'INRS/2020

La crise sanitaire engendrée par l’épidémie de Covid-19 est venue bouleverser le quotidien des entreprises. Il y aura un avant et un après. La reprise progressive de l’activité ne se fait pas sans transformations de fond, tant dans les organisations que dans les relations entre collègues. Comment aborder cette nouvelle phase de la vie des entreprises ? Entretien avec Valérie Langevin, expert d’assistance-conseil à l’INRS.

© Xavier Lissillour pour l'INRS/2020

© Xavier Lissillour pour l'INRS/2020

Avec la crise sanitaire que nous venons de traverser, comment les entreprises vont-elles se relancer dans la prévention des risques, et plus particulièrement, des risques psychosociaux ?
Valérie Langevin, expert d’assistance-conseil à l’INRS. Quels que soient les risques, les entreprises vont devoir réviser leur document unique d’évaluation des risques professionnels (DUER) et tenir compte de ce qui vient de se passer. Avec l’instauration des gestes barrières, des mesures de distanciation sociale, la réorganisation de certaines activités, la révision des flux de matières, des flux de personnes, des modalités de nettoyage des locaux et des équipements, etc., l’activité ne reprendra pas comme avant. Pour certaines, les façons de travailler elles-mêmes vont changer durablement. Il est donc impératif de faire un bilan des fonctionnements qui ont été mis en place durant le confinement. Ce bilan sera différent pour chaque entreprise, et même au sein d’une entreprise, selon les services. Prendre le temps d’une analyse doit permettre d’étudier les différents cas de figure qui se sont présentés et de voir les difficultés qui se sont posées aux salariés. La catégorisation des facteurs de RPS proposée dans le rapport dit « Gollac » ( Mesurer les facteurs psychosociaux de risque au travail pour les maîtriser), et reprise dans les outils « RPS-DU »  et « Faire le point RPS », peut être une aide pour faire cette analyse et réaliser la mise à jour du DUER.

Les entreprises qui étaient en cours de mise à jour de leur évaluation doivent-elles repartir de zéro à la lumière des événements de ces derniers mois ?
V. L. Les entreprises peuvent continuer avec la même méthodologie, mais en prenant soin d’intégrer les événements positifs et négatifs qui se sont produits durant la période de confinement puis de reprise d’activité. Le pire serait de faire comme si rien ne s’était passé. Il est impératif de tenir compte des efforts faits par tous durant cette période. Certaines réorganisations ont bien fonctionné, certains salariés ont développé de nouvelles façons de faire, pris des initiatives, fait preuve d’inventivité... Il faut le souligner et prendre en compte ces nouvelles compétences, en vue de les maintenir. Ce temps de crise a par ailleurs pu être révélateur de dysfonctionnements préexistants qui ont été exacerbés durant cette période. Là aussi, il faut en tenir compte. C’est une véritable opportunité dans la prévention des risques professionnels. Tout cela doit se faire sous l’impulsion de la direction, en y associant l’encadrement intermédiaire et les représentants du personnel.

À ce sujet, quel rôle les instances représentatives du personnel (IRP) ont-elles, à jouer dans cette reprise ? 
V. L. Elles doivent autant que possible être associées à la conception et la mise en place des modalités de la reprise d’activité, car ces modalités vont avoir un impact important tant en matière de santé et de sécurité qu’en matière de prévention des conflits et des RPS. Selon les entreprises, du fait de l’éloignement physique et de la transformation des modes de communication, le dialogue social a pu être plus ou moins maintenu pendant la période de confinement. La sortie de la crise sanitaire doit rendre possible le retour à un fonctionnement le plus normal possible. L’implication des IRP peut ainsi contribuer à rassurer les salariés pour la suite.

S’APPUYER SUR DES OUTILS PERFORMANTS

Différents outils existent pour aider à la mise en place d’une démarche d’évaluation des RPS. Certains établis par l’INRS viennent de faire l’objet de mises à jour. « Les retours d’expérience sur les pratiques de ces dernières années ont montré certains éléments à préciser, d’où la mise à jour des outils “RPS-DU” et “Faire le point RPS”, ainsi que la publication en avril dernier d’une nouvelle brochure Risques psychosociaux. Comment agir en prévention ? (ED 6349), précise Valérie Langevin. Cette refonte de l’offre détaille mieux l’étape de préparation, pour bien définir le cadre d’une démarche et en spécifier les orientations. Par ailleurs, si l’évaluation quantitative est choisie par l’entreprise, elle est insuffisante, d’où la mise en valeur de zones de textes pour mieux détailler et décrire de manière qualitative les situations de travail concrètes rencontrées. »

Comme vous le mentionniez, des risques de tensions, voire de conflits, sont aussi
à envisager entre salariés qui n’ont pas été impliqués de la même façon dans leur activité durant la crise sanitaire, et n’ont pas vécu le confinement de la même façon. Comment les prendre en compte ?
V. L.
Employeurs et encadrants doivent effectivement être très vigilants sur les risques de tensions, d’oppositions ou de stigmatisation de certains au sein de leur entreprise. Les salariés ne pouvant pas télétravailler ont été parmi les premiers à reprendre, avec le possible sentiment d’iniquité et de mise en danger de leur santé du fait de l’obligation de reprendre les transports en commun, ou la crainte de promiscuité sur le lieu de travail… Les salariés qui sont restés en contact avec le public ont pu se sentir surexposés par rapport à ceux qui ont bénéficié du télé­travail. Dans une même entreprise, certains salariés vont percevoir une prime, d’autres non… Ces quelques exemples illustrent la diversité des situations qui devront toutes être prises en compte et traitées avec attention, afin de ne pas générer au sein d’un collectif de sentiment d’iniquité qui s’installerait dans le temps, au risque de dégénérer. L’encadrement de proximité a un rôle majeur dans la prise en compte et la régulation de ces tensions.

Comment faire ?
V. L.
Pour soulager les tensions, il est utile de commencer par rap­peler quelques points fondamentaux : la crise sanitaire n’a été choisie par personne mais subie par tous ; un grand nombre de décisions ont été imposées aux entreprises : confinement, fermeture des écoles… ; la rapidité avec laquelle les entreprises ont dû s’organiser pour maintenir opérationnelle une partie de leur activité durant le confinement a eu pour conséquence une organisation et des conditions de travail dégradées, le plus souvent sans qu’un dialogue social ait pu s’instaurer. Il faut surtout insister sur le fait qu’aucune situation n’est à valoriser par rapport à une autre : travail sur site ou à domicile, absence à domicile rémunérée ou chômage partiel, arrêt pour garde d’enfant ou arrêt maladie… Toutes ces situations ont été mises en œuvre pour surmonter une crise, et en aucun cas pour procurer un avantage ou une quelconque reconnaissance. 

Céline Ravallec

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