DOSSIER

Conservation- restauration du patrimoine

© Claude Almodovar pour l’INRS

Stabiliser et préserver les biens culturels au bénéfice des générations futures. Noble tâche par excellence, la mission des conservateurs restaurateurs n’est cependant pas dénuée de risques et, si cette réalité n’a pas toujours été regardée en face, les évolutions de ces dernières années démontrent une prise de conscience de la profession.

Travailler à la conservation et à la restauration de biens patrimoniaux expose à toute une palette de risques qu’il convient d’analyser dans un premier temps. Le métier a hérité de pratiques anciennes qui, si elles prennent en compte l’intégrité des objets, peuvent ignorer la santé humaine.

Travailler à la conservation et à la restauration de biens patrimoniaux expose à toute une palette de risques qu’il convient d’analyser dans un premier temps. Le métier a hérité de pratiques anciennes qui, si elles prennent en compte l’intégrité des objets, peuvent ignorer la santé humaine.

Quel est le point commun entre une peinture de la Renaissance, la coque d’une embarcation moyenâgeuse, une momie égyptienne et un ours naturalisé au XIXe siècle ? Leur passage entre les mains expertes de conservateurs-restaurateurs, qui permettent à ces artefacts, comme à bien d’autres, de résister au passage du temps et de se présenter sous leur meilleur jour aux yeux des amateurs d’art et d’histoire. Car c’est bien là l’objectif fondamental poursuivi par ces professionnels : offrir aux générations futures une fenêtre sur les cultures anciennes, leurs esthétiques, leurs savoirs... Un travail louable qui les expose néanmoins à des risques professionnels variés tout autant liés aux objets qu’ils manipulent qu’aux outils et techniques employés pour mener leur combat contre l’usure du temps.

Lorsque l’on se représente les conservateurs-restaurateurs, c’est souvent le risque chimique qui vient le premier à l’esprit. En effet, pour redonner leur éclat originel aux couleurs d’une toile, pour débarrasser une pointe de lance en fer des traces d’oxydation ou conserver un spécimen de reptile dans un bocal, la présence et/ou l’utilisation d’agents chimiques dangereux font partie du quotidien. « Si certains de ces produits ne sont plus autorisés dans les méthodes des traitements de conservation actuels, les collections anciennes de plusieurs centaines d’années ont pu être traitées par des substances toxiques (lindane, sels d’arsenic, mercure, plomb, formaldéhyde…), explique Virginie Serrière, contrôleur de sécurité à la Carsat Sud-Est. Les personnes qui manipulent ces objets peuvent être exposées à des poussières ou à des vapeurs toxiques. » Certes, de nos jours, les substances comme l’arsenic ne font plus partie des recettes des professionnels de la conservation. Mais ces derniers utilisent néanmoins des produits qui peuvent porter atteinte à leur santé, comme des solvants, par exemple, qu’il faut de plus stocker de manière adéquate pour prévenir les risques d’incendie-explosion.

D’autre part, certaines opérations nécessitent l’utilisation d’outils comme des meules, des chariots élévateurs, des palans, des lyophilisateurs… qui sont sources de risques mécaniques ou d’expositions aux poussières. En outre, les gestes minutieux, longs et répétitifs, dans des positions parfois contraignantes, qu’impose le traitement de certains objets, sont générateurs de troubles musculosquelettiques. Il faut également tenir compte des risques biologiques, dans les cas où des artefacts recueillis au cours de fouilles archéologiques ont été colonisés par des bactéries ou des moisissures pathogènes. Un risque que l’on retrouve aussi dans les réserves des musées d’histoire naturelle et dans les archives du patrimoine.

Le port de charge n’est pas à négliger non plus. Les pièces peuvent être très lourdes, mettant les organismes à rude épreuve, d’autant plus quand leur valeur et leur fragilité demandent toutes les précautions. À tout cela il faut ajouter les émissions de rayonnements ionisants (rayons gamma, rayons X) de certains dispositifs d’investigation, les risques de chute de hauteur ou de plain-pied, les coupures, les brûlures…

Un statut aux pieds d’argile

On le voit, travailler à la conservation et à la restauration de biens patrimoniaux expose à toute une palette de risques qu’il convient d’analyser dans un premier temps. « La profession, encore jeune, n’a pas toujours été attentive à ces questions de santé et sécurité au travail, affirme Cécile Cordier, responsable du groupe santé-sécurité-prévention de la Fédération française des professionnels de la conservation restauration (FFCR). Le métier a hérité de pratiques anciennes qui, si elles prennent en compte l’intégrité des objets, peuvent ignorer la santé humaine. »

DE L’INTÉRÊT DE LA FORMATION

« Si l’on veut voir s’installer une véritable culture de prévention dans le domaine de la conservation-restauration, la formation est un levier indispensable, estime Françoise Mielcarek, conservatrice-restauratrice au LC2R. L’intégration dans les cursus des formations initiales de cours sur ce sujet est primordiale. On ne peut se contenter de l’évoquer au détour d’un autre apprentissage. Et pour sensibiliser nos confrères déjà en activité et faire évoluer leurs pratiques, il faut leur proposer des sessions adaptées de formation continue. » L’Institut national du patrimoine (INP), l’Association des restaurateurs d’art et d’archéologie de formation universitaire (Araafu) et le Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) se sont engagés dans cette voie en proposant des formations générales ou axées sur des aspects plus précis de la santé et de la sécurité des conservateurs restaurateurs. Des initiatives qui demandent cependant à être réitérées et pérennisées.

En outre, les différences entre les statuts professionnels ne facilitent pas la diffusion des bonnes pratiques et instaurent de fait des inégalités dans les conditions de travail. Si les salariés bénéficient de la politique de prévention de leur établissement, la grande majorité des conservateurs-restaurateurs sont des indépendants. Ils exercent bien souvent seuls dans leur atelier, voire à leur domicile, et ne peuvent que trop rarement agir pour préserver leur santé à cause de difficultés techniques, de manque de moyens financiers ou par méconnaissance des risques. Lorsqu’ils interviennent in situ, ils pensent parfois n’avoir d’autre choix que de se plier aux contraintes du terrain et aux conditions posées par les donneurs d’ordres. Certains musées possèdent des locaux dédiés à la conservation-restauration et mettent en place une politique de santé au travail, mais d’autres n’ont que des espaces inadaptés à offrir : sous-sols, salles d’exposition, débarras exigus…

Cependant, des initiatives témoignent d’une volonté du secteur de faire évoluer les choses. Depuis quelques années, un mouvement au sein de différentes structures (musées, laboratoires, ateliers…) progresse et renforce leurs actions de prévention. La FFCR a envoyé en mars dernier à tous les professionnels du secteur un questionnaire sur leurs habitudes de travail avec des produits chimiques dans le but de dresser un état des lieux, tout autant que dans celui de sensibiliser.

Le projet européen Joconda, dans lequel le laboratoire de conservation, restauration et recherches (LC2R) de Draguignan a joué le rôle de chef de file du groupe français et auquel a été associée la Carsat Sud-Est, a abouti en 2013 à une identification des différents risques présents dans le métier. L’objectif était d’aider les professionnels à réaliser leur évaluation, première étape indispensable à toute démarche de prévention. De plus, Joconda a donné naissance à un réseau européen qui permet d’échanger sur les bonnes pratiques mises en place par les uns et les autres.

Le métier de la conservation-restauration est à un tournant du point de vue de la prévention des risques professionnels. La prise de conscience de ces dernières années doit servir de base pour une meilleure prise en compte de la problématique santé au travail. La préservation de la santé des membres de ce milieu devrait pouvoir s’enraciner pour devenir partie intégrante de ses valeurs.

INTERVIEW

 Virginie Serrière, contrôleur de sécurité à la Carsat Sud-Est

« Quel que soit le secteur, les évolutions en matière de prévention nécessitent du temps. C’est encore plus vrai dans celui de la conservation-restauration d’œuvres du patrimoine, dans lequel la plus grande partie des professionnels ne font pas partie de notre champ d’intervention, celui du régime général. Nous n’avons ainsi que peu de données de sinistralité qui représentent un indicateur fort et permettraient le déclenchement d’actions de prévention à grande échelle. Néanmoins, nous pouvons nous pencher ponctuellement sur les problématiques rencontrées dans ces métiers à l’occasion de demandes d’accompagnement spécifiques de structures de restauration ou lors de nos interventions sur des chantiers de restauration de monuments historiques ou de terrassement lors des réunions préparatoires de chantier en cas de fouilles archéologiques. À mon sens, il serait intéressant de mettre en commun l’expérience des différentes Carsat. »

Damien Larroque

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