DOSSIER

Confronté à un fort taux de restrictions médicales dans les effectifs de son site industriel d’Obernai, le fabricant de matériel électrique Hager Group a lancé un projet pour améliorer les conditions de travail de ses salariés. L’un des axes de cette démarche a consisté à changer les horaires des équipes de montage en passant d’un roulement en 4 x 8 à quatre emplois du temps fixes pour permettre à chacun de trouver celui qui lui convient le mieux.

Après la phase de test, réalisée par une équipe, le déploiement des nouveaux horaires à l’ensemble du personnel des deux usines de montage a été possible.

Après la phase de test, réalisée par une équipe, le déploiement des nouveaux horaires à l’ensemble du personnel des deux usines de montage a été possible.

Né en 1955 dans la Sarre, Hager Group, spécialiste des installations électriques, s’est implanté en Alsace dès 1959, avec l’ouverture d’une usine à Obernai. Si elle est encore indépendante, la petite société familiale des débuts est aujourd’hui un groupe industriel international dont le site obernois, riche de quatre usines, est devenu le plus grand de la compagnie. Environ 38 millions de disjoncteurs et d’interrupteurs différentiels y sont produits chaque année.

En 2015, la direction s’inquiète du nombre de salariés touchés par des restrictions médicales. En effet, un opérateur de montage sur deux est concerné, qu’il s’agisse de restrictions gestuelles, de port de charge, ou d’allure. Celles-ci représentent une perte de 48,5 équivalents temps plein pour l’entreprise, qui doit aussi faire face aux problématiques liées au travail de nuit « Ce constat préoccupant nous a poussés à réagir pour préserver la santé de nos salariés, affirme Julien Robinet, responsable de l’usine 2 du site d’Obernai. C’est dans ce contaxte que le projet Step, pour santé, travail, employabilité et passerelle, a vu le jour. »

Le quatrième axe de ce programme, intitulé Passerelle, porte sur les moyens de réduire la pénibilité pour les salariés arrivant en fin de carrière. L’idée d’éviter aux seniors les postes de nuit ressort des réflexions, mais l’incompatibilité de tels aménagements avec les 4x8 conduit à envisager des évolutions non plus seulement pour les employés les plus âgés, mais aussi pour l’ensemble des équipes industrielles. « Quand le groupe de travail a proposé de supprimer le roulement pour passer à des horaires fixes répétés chaque semaine, nous nous sommes dit que nous tenions quelque chose, se remémore Patrick Desorgue, secrétaire du CHSCT. Nous avons donc élaboré quatre emplois du temps en suivant un cahier des charges qui imposait de prendre en compte la pénibilité et de répondre aux demandes des salariés, tout en respectant des impératifs de base. Comme, par exemple, ne pas diminuer ou augmenter la masse salariale ou maintenir le fonctionnement de l’usine du lundi 5 heures au samedi 13 heures. »

Une équipe providentielle

Identifiés par un code couleur, les nouveaux horaires sont présentés en février 2016 aux 600 employés des usines de montage. Ceux-ci les classent selon leurs préférences, en fonction des avantages et des inconvénients de chaque formule. Ainsi, l’horaire jaune ne comprend pas de nuit, mais entraîne automatiquement une baisse de salaire. Au contraire, les bleu et orange conservent leur avantage en termes de salaire, puisqu’ils incluent plusieurs nuits. La semaine prune quant à elle permet de ne pas travailler le mercredi, pratique quand il y a des enfants à la maison… « À ce moment du projet, les collègues se sont montrés plutôt réfractaires », admet Patrick Desorgue. Et le dépouillement du questionnaire montre de gros déséquilibres de répartition des souhaits. Entre autres raisons, très peu de monde envisage une diminution de salaire.

Heureusement, une équipe fait exception par la distribution homogène des choix des trente salariés qui la compose. Elle est le groupe idéal pour la phase de test lancée en janvier 2017. « C’est tombé sur nous et je n’étais pas ravie au départ. D'autant que les premières semaines, j’ai eu du mal à m’adapter à mon nouveau rythme de travail, confie Alexa Bapst, une conductrice de machines automatisées. Avec le recul, je suis bien contente d’avoir fait partie des premiers à bénéficier de cette évolution. » Car si un temps d’acclimatation est nécessaire, les retours sont finalement très positifs.

« Je suis à quelques années de la retraite et je commençais vraiment à avoir du mal avec les postes de nuit. J’ai donc opté pour l’horaire jaune qui m’a permis de reprendre une vie normale et de profiter davantage de ma famille », témoigne Agnès Hamm, elle aussi conductrice de machines automatisées. « Je n’ai pas eu vent de collègues regrettant leur choix du jaune et ce malgré la perte de salaire. Le jeu en vaut vraiment la chandelle », renchérit Corinne Schroetter, gap leader.

UN PROJET COLLECTIF

Pour mener à bien l’évolution des horaires postés, Hager Group a misé sur le collectif. Toutes les composantes de l’entreprise ont participé d’une manière ou d’une autre : aussi bien les managers que les salariés, les partenaires sociaux que la direction, le service de santé au travail que le CHSCT. Que ce soit en prenant part aux réflexions sur les nouveaux horaires, à la phase test, à son suivi ou au déploiement de ces évolutions, chacun a apporté sa pierre à l’édifice. « C’est la bonne manière de procéder pour parvenir à un résultat pertinent, affirme Julien Robinet, le responsable de l’usine 2 du site d’Obernai. Lorsque chacun peut s’exprimer, faire part aux autres de ses connaissances, de ses contraintes ou de ses besoins, nous sommes dans la configuration optimale pour trouver, développer et mettre en place des solutions efficaces et acceptées par tous. » De quoi créer une dynamique positive pour continuer d’avancer en matière de prévention des risques professionnels.

La satisfaction de ces précurseurs ne tarde pas à alimenter les discussions entre collègues et finit par faire tomber les réticences. Pour preuve, un second sondage montre des résultats très différents du premier. Les choix s’équilibrent et le déploiement, au prix de quelques mouvements de personnels entre les équipes, peut être engagé en 2018 dans les deux usines de montage. Aujourd’hui, la moitié des opérateurs industriels, soit environ 300 personnes, pratiquent ces nouveaux horaires. « Le premier souhait a pu être respecté dans 90 % des cas, se félicite Julien Robinet. Les 10 % qui se sont vu attribuer leur seconde option n’avaient pas de préférence marquée pour leur premier choix. Nous les avons repérés grâce à des entretiens individuels. » Avec 100 % des salariés satisfaits de ces nouveaux rythmes de travail, et qui ne voudraient en aucun cas revenir en arrière, Hager Group peut se targuer d’avoir réussi sa transition.

CARINE BONTEMPS, MÉDECIN DU TRAVAIL CHEZ HAGER GROUP

« Les nouveaux horaires postés que nous avons mis en place répondent à des problématiques variées. Premièrement, ils permettent aux salariés de rester dans l’entreprise même s’ils ne peuvent plus travailler de nuit. Ils donnent également la possibilité de choisir son emploi du temps en fonction de sa typologie de sommeil, ou, comme on le dit en langage courant, si l’on est du matin ou du soir. De plus, la régularité établie par l’abandon du roulement impliqué par le fonctionnement en 4 x 8 est un facteur facilitant l’articulation vie privée-vie professionnelle. Enfin, le système gagne en souplesse puisque les équipes ne sont pas figées et qu’il est possible de changer d’horaires, pour par exemple faire moins de nuits lorsque l’on avance en âge. Ce dispositif très novateur est donc un vrai moteur d’amélioration des conditions de travail. »

Damien Larroque

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