DOSSIER

Le service des urgences de l’hôpital d’Évreux a mis en place, il y a près de deux ans, un protocole de sieste pour tout le personnel. S’il a fallu dans un premier temps combattre des résistances culturelles, le principe aujourd’hui est de plus en plus largement adopté et mis en application.

Tenir 24 h est un exercice compliqué pendant lequel les périodes d’altération de la vigilance sont inévitables. Un temps de repos évite ce type de phénomène.

Tenir 24 h est un exercice compliqué pendant lequel les périodes d’altération de la vigilance sont inévitables. Un temps de repos évite ce type de phénomène.

En entrant dans le bureau d’Arnaud Depil-Duval, responsable du service des urgences au centre hospitalier intercommunal d’Évreux, dans l’Eure, deux de ses passions sautent aux yeux : Napoléon, représenté sur un tableau au mur et en statue sur le bureau, et le café. Les cartons d’une célèbre marque de capsules s’entassent dans un coin, témoignant de l’importance qu’occupe cette boisson stimulante dans sa vie d’urgentiste. Au-delà, la gestion de la fatigue est une de ses préoccupations permanentes.
C’est la raison pour laquelle, il y a un an et demi, il a mis sur pied un protocole qui officialise les siestes pour tout le personnel de nuit dans le service. « Ma réflexion est partie des travaux de l’Institut de recherche biomédicale des armées, décrit-il. En tant qu’officier de réserve, j’avais connaissance d’études sur la gestion du sommeil et de la sieste. En opérations, les militaires sont susceptibles de rester cinq jours consécutifs sans dormir. Dans ce cas-là, ils font une sieste dès qu’ils le peuvent. Ils travaillent dans le stress, sous pression, avec privation de sommeil… des critères que l’on retrouve dans les hôpitaux. »
Fort de ce constat, Arnaud Depil-Duval met en place dans son service la sieste pour les médecins, qui réalisent des gardes de 24 h, de 9 h à 9 h. En journée, il s’agit d’une  micro-sieste de 30 minutes et, la nuit, d’une sieste de 90 à 180 minutes. « La première recharge les capacités mentales tandis que la seconde recharge aussi les capacités physiques, explique-t-il. Tenir 24 heures ne peut se faire sans subir des périodes d’altération de la vigilance. Je considère donc qu’il vaut mieux avoir un médecin efficace pendant 23 heures plutôt que présent pendant 24 heures mais fatigué. » Le protocole de sieste a ensuite été élargi au personnel de nuit, pour qu’il puisse faire vers 5 h ou 6 h une micro-sieste.

Un temps de repos pour tous et respecté

Vers minuit, cette soirée d'octobre 2018 est calme. Le médecin de garde, Thomas Pèbre, vient annoncer qu’il s’éclipse, laissant l’interne seul à la barre. Il part se reposer pour trois heures dans une chambre de garde dédiée. « Je vais regarder un épisode de série TV, explique-t-il. Ça me permet de me déconnecter de l’activité, de penser à autre chose, et ça va m’aider à m’endormir. Sans ça, je ressasse les décisions de la journée. » Trois chambres de garde isolées sont à disposition. Si le dispositif n’est pas nouveau, des aménagements ont progressivement été réalisés : pose d’un rideau occultant, ventilateur pour les chaudes nuits d’été, verrou intérieur, téléviseur, douche.
Ainsi médecins, infirmiers, aides-soignants peuvent tous s’accorder un temps de repos. Chacun opte pour le système qui lui convient : allongé sur un lit ou sur un pouf grand format, assis dans un fauteuil, dans le noir complet ou en semi-obscurité, avec de la musique, le smartphone... « Les deux ou trois premières fois, on hésite, on n’ose pas trop, commente Maxime, interne qui fera sa sieste en deuxième partie de nuit. Mais très vite, on n’a plus de complexe, puisque les autres le font aussi. Sans forcément dormir, le fait de se déconnecter, de penser à autre chose, ça repose vraiment. » Les jonctions sont organisées entre les médecins, chacun sait qu’il aura son tour. « C’est le seul hôpital où l’interne dort tandis que le médecin est rappelé, sourit Arnaud Depil-Duval. Il y a toujours un médecin sur le pont, et celui parti se reposer ne sera pas dérangé. »

IL Y A SIESTE ET SIESTE

Il existe trois types de siestes. D’une durée de quelques secondes à quelques minutes, la sieste flash consiste à s’installer confortablement dans un fauteuil en gardant entre deux doigts un objet (clé, petite cuillère…).
Un sursaut se produit au moment du relâchement total de l’organisme lors de l’entrée dans le sommeil. La personne lâche l’objet qui tombe au sol, ce qui la réveille. Par ces quelques secondes de détente, cette sieste constitue un moment réparateur.
Ensuite, il y a la micro-sieste, qui dure de 10 à 30 minutes. Cette durée, qui ne suffit pas pour entrer en sommeil profond, sert à augmenter la vigilance. Enfin, la sieste royale, d’une heure ou une heure et demie, sert à la récupération physique et à rattraper du sommeil en retard. Au réveil, il existe une phase d’inertie qui nécessite un temps d’une quinzaine de minutes pour en sortir.

Anthony Leblond, un infirmier, aménagera pour sa part le fond de la salle de soins en fin de nuit, en y installant un boudin gonflable, pour une pause d’une demi-heure. « Pour les paramédicaux, qui travaillent de 20 h à 8 h, une demi-heure de sieste, ça change tout, commente François Haupais, cadre de santé. Quand c’est calme, j’encourage chacun à faire une pause, j’y crois profondément. Le travail de nuit n’est pas dur en soi, il est même plutôt moins intense, mais c’est la nuit en elle-même qui est dure. Des résistances sont encore présentes, mais le fait que ce soit encouragé et cautionné par la hiérarchie aide à l’adopter. On travaille véritablement en binôme avec Arnaud, il y a peu de services où ça fonctionne comme ça. Et ceux qui pratiquent ces moments de repos ne reviendraient pas en arrière. »
Le dispositif contribue au bien-être du personnel et à la bonne marche du service, qui compte 55 infirmiers et 25 aides-soignants. « On a dans le service un des taux d’absentéisme les plus bas de l’hôpital, observe le chef de service. Car on est une équipe soudée, on travaille tous ensemble, dans une même direction, on se soutient, ça réduit les tensions. » Et comme le souligne encore François Haupais, « que le personnel fasse la sieste a pour conséquence de réduire le temps d’attente pour les patients. Un soignant reposé, c’est un patient en sécurité. Même si, du fait de la médiatisation récente de cette pratique, notamment dans des médias locaux, on entend depuis quelque temps des réflexions comme : “On attend parce que vous faites la sieste” ».

UN TABOU EN ENTREPRISE

Culturellement, faire une sieste de 15-20 minutes sur le lieu de travail en France reste pour beaucoup inenvisageable, voire tabou. Parmi les raisons avancées par ceux qui refusent la sieste : l’absence de besoin, la peur d’être plus fatigué après, la peur de ne pas se réveiller. Mais il existe une forme d’autocensure, par peur du regard des autres. « Certains s’éclipsent aux toilettes pour récupérer quelques minutes, mais n’admettraient pas qu’ils ont besoin d’un temps de sieste », témoigne un membre de CHSCT d’un grand groupe industriel. Néanmoins, de plus en plus d’entreprises réfléchissent à des espaces de pause ou de microsieste pour leur personnel. Les rares salariés qui ont franchi le pas ont constaté des bénéfices : ils se sentent mieux, sont plus vigilants sur le trajet de retour au domicile, le poste de nuit est mieux supporté. Une bonne sieste nécessite de mettre à disposition un espace dédié, où les personnes savent qu’elles ne seront pas dérangées.

Céline Ravallec

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