DOSSIER

Le secteur de l’agroalimentaire expose fréquemment à des risques de lombalgies et de troubles musculosquelettiques. Des actions de prévention peuvent néanmoins être menées à diverses échelles, à l’image de ce qu’a mis en œuvre la TPE berrichonne Pâtes Fabre.

Le vidage des clayettes de pâtes à ensacher ne se fait plus directement dans la trémie en hauteur mais au niveau du sol. Leur contenu est ensuite acheminé par un convoyeur.

Le vidage des clayettes de pâtes à ensacher ne se fait plus directement dans la trémie en hauteur mais au niveau du sol. Leur contenu est ensuite acheminé par un convoyeur.

ELLES SONT CACAO, corail, noir de sépia, vert spiruline, jaunes, orangées, bleutées. Elles sont plates, torsadées, creuses, incurvées… Les pâtes contenues dans les paquets disposés à l’accueil de l'entreprise familiale Pâtes Fabre donnent un aperçu de la diversité de la production. Spécialisée dans la fabrication de pâtes alimentaires artisanales de qualité supérieure, cette TPE est située dans la campagne de La Chapelle-Saint-Ursin, dans le Cher. Créée en avril 1996 par Rémy Fabre et son épouse Anne, qui cogère la structure, elle emploie moins de 10 salariés.

Initialement, l’activité a débuté avec une seule machine, et eux deux aux commandes. Puis l’entreprise a grandi au fil du temps. Aujourd’hui, deux lignes permettent de fabriquer les multiples références qu’ils proposent : un laminoir mécanisé pour les pâtes plates et une extrudeuse pour les pâtes courtes. Les gérants, en permanence au four et au moulin, n’arrêtent pas un instant. « Pour faire tourner une entreprise, il faut être spécialiste de tout : la technique, la comptabilité, l’administratif, l’organisation, le droit du travail… Dans une petite structure comme la nôtre, on ne peut pas être bons en tout », estime Anne Fabre. Pourtant, le couple, attentif et soucieux du bien-être et du confort de ses salariés, se préoccupe en permanence des conditions de travail à la production.

Ils ont en particulier été sensibilisés à ces questions il y a plusieurs années, à l’époque où il s’est avéré qu’une de leurs salariées était malvoyante. « Nous avons abordé le sujet de son handicap avec le médecin du travail, se remémore Rémy Fabre. Nous avons alors aménagé son poste de travail en fonction de ses besoins : lumière adaptée, étiqueteuse, balance avec un cadran affichant les chiffres de façon plus lisible. » Cette prise de conscience a ouvert la voie à des améliorations au fil du temps.

Réduire les ports de charge

L’activité soumet en particulier les salariés à des sollicitations physiques : port de charges, postures contraignantes qui exposent à terme à des risques de troubles musculosquelettiques dont les lombalgies. Or « ce qu’on aime, c’est que les gens se plaisent ici », insiste Rémy Fabre. C’est pourquoi, il y a deux ans, l’entreprise s’est rapprochée de la Carsat Centre-Val-de-Loire pour être conseillée sur les aménagements possibles. Dans le même temps, une étude ergonomique a été réalisée par le service de santé au travail. « Il y avait des manutentions à alléger, ainsi que des hauteurs de prise, de dépose et de déversement de plateaux à ajuster, décrit Marie-Thérèse Pinon, ergonome au service de santé au travail APST18. Nous avons commencé par travailler sur le poids des clayettes et sur la hauteur d’une trémie qui imposait de lever les bras au-dessus des épaules. »

Les clayettes, ces plateaux où sont disposées les pâtes en sortie de ligne avant le passage à la cabine de séchage, étaient initialement en bois. À plein, leur poids unitaire dépassait les 5 kg. Un salarié peut en manutentionner plusieurs centaines par jour. Rémy Fabre, mécanicien dans l’âme et en recherche permanente d’améliorations, a travaillé avec un prestataire pour mettre au point des clayettes en plastique, plus légères et plus faciles à manipuler. Aucun détail n’a été laissé au hasard. Outre le choix du matériau, la glissance, les rebords en plastique ont été adaptés avec un angle bien particulier pour faciliter l’empilement. Un système de butée a également été développé pour que les clayettes se calent les unes sur les autres.

La bonne hauteur

« Tout cela a pris du temps, il a fallu de nombreux échanges et ajustements avant d’arriver à un produit satisfaisant, souligne le gérant. Mais aujourd’hui, ces plateaux nous conviennent parfaitement. » Cela a permis de gagner 1,2 kg par plateau et de faciliter les manutentions et la préhension des clayettes. « On sent bien la différence quand on les manipule », constate Antoine, un employé polyvalent à la production. Les salariés ont d’ailleurs été associés aux réflexions et aux essais. « Cela a favorisé les échanges sur les gestes professionnels, sur le process, et permis de prendre en compte la vision de chacun », souligne également l’ergonome.

Un peu plus loin, une fois les pâtes sorties du séchage à basse température, les clayettes sont vidées manuellement dans une trémie qui achemine les pâtes vers l’ensachage mécanisé. La position de cette trémie obligeait à lever les bras au-dessus des épaules et à opérer une torsion du dos pour vider les clayettes. Un convoyeur mécanisé a été installé. Partant du sol et remontant jusqu’à la trémie, il permet aux salariés de verser le contenu des clayettes à la bonne hauteur. « C’est plus facile pour nous avec cette disposition, et les clayettes en plastique coulissent plus facilement l’une sur l’autre, donc on les glisse plus qu’on ne les porte maintenant », observe Lucie, une employée polyvalente.

« Nous avons élargi le périmètre de la demande initiale pour prendre en compte les contraintes de l’activité dans son ensemble », poursuit Marie-Thérèse Pinon. Cela a conduit à l’acquisition de deux mini-gerbeurs électriques. Le « joujou », comme le surnomme Anne Fabre. Le premier a été livré en juin, le second fin septembre. Les différentes lignes se disputaient le premier tant il apporte satisfaction. « Si on en avait commandé un troisième, il servirait certainement autant », sourit-elle. Ces engins permettent de jouer sur les niveaux des piles, en remontant les clayettes positionnées au sol et en abaissant celles qui sont en haut des piles. Les salariés travaillent ainsi toujours dans leur zone de confort. « Il faut penser à tout dans notre environnement de travail, poursuit-elle. Et surtout, les solutions doivent être intuitives et convenir à tout le monde. C’est pourquoi, quand on envisage une solution, plusieurs personnes la testent, pour voir si c’est adapté aux différentes morphologies des salariés. Et si ça convient collectivement, on la valide. »

Parmi les autres aménagements, des intercalaires en inox ont été conçus pour être insérés parmi les clayettes empilées. Cela facilite la préhension des piles par les mini-gerbeurs, ainsi que lorsqu’il s’agit de ne saisir qu’une moitié de pile. Un élément qui facilite grandement l’organisation de l’activité. Ces diverses solutions résultent d’un travail mené en bonne intelligence, pour les adapter aux besoins de tous. 

Les solutions doivent être intuitives et convenir à tout le monde.

UNE ENTREPRISE FAMILIALE

Après avoir débuté dans la production de pâtes conventionnelles, l’entreprise s’est lancée dans la fabrication de pâtes bio un an après sa création. Aujourd’hui, sa production se répartit pour moitié dans chaque catégorie. Les pâtes sont commercialisées sous sa propre marque et sous des marques distributeurs. La TPE familiale fait appel à toutes les compétences de ses membres. Ainsi, Rémy Fabre, bricoleur dans l’âme, réfléchit toujours à des aménagements simples permettant de faciliter la bonne marche de la production et le confort des salariés. Les trois filles du couple gérant apportent leurs compétences professionnelles respectives : l’une, designeuse, a réalisé le site internet de la marque, les deux autres les conseillent en marketing (événementiel, réseaux sociaux…). « Ici, tout est fait maison ! », résume le gérant.

LOMBALGIES EN AGROALIMENTAIRE

Les lombalgies sont répertoriées dans deux tableaux de maladies professionnelles du régime général :

  •  RG97 (affections chroniques du rachis lombaire provoquées par les vibrations de basses et moyennes fréquences transmises au corps entier) et le RG98 (affections chroniques du rachis lombaire provoquées par la manutention manuelle de charges lourdes).
  • Les statistiques de la Caisse nationale d’assurance maladie ont recensé pour l’année 2017 un total de 388 lombalgies en premier règlement dans le CTN D (agroalimentaire), dont 368 relevant du tableau RG98 et 20 cas du tableau RG97.

Céline Ravallec

Haut de page