DOSSIER

L’économie circulaire consiste à optimiser l’utilisation des ressources naturelles et diminuer l’impact des cycles de vie des produits sur l’environnement. Ce système d’échange et de production, qui met en lien et concerne tous les secteurs d’activité, devrait entraîner des changements profonds dans le travail, son environnement et son organisation. Pour les entreprises qui entrent dans ce cercle vertueux, cela constitue une chance pour intégrer la prévention des risques professionnels très en amont et améliorer la protection de la santé et la sécurité des travailleurs.

© Philippe Castano pour l’INRS

© Philippe Castano pour l’INRS

FABRIQUER UN BIEN de consommation à partir de matières premières dont la disponibilité n’est pas illimitée, le consommer puis le jeter. Ce système de production et de consommation, linéaire, largement dominant dans les pays riches, tend à se développer partout dans le monde. Il impacte fortement l’environnement, notamment en épuisant les ressources naturelles : minerais, énergies fossiles, sols… L’humanité consomme actuellement 1,7 fois les ressources renouvelables que la planète est capable de produire. Le modèle actuel n’est pas soutenable et il devient urgent d’envisager des modes de production et de consommation moins délétères pour l’environnement.

L’économie circulaire est un modèle économique qui a pour ambition d’augmenter l’efficacité de l’utilisation des ressources et de diminuer l’impact sur l’environnement des produits à tous les stades du cycle de leur vie, que ceux-ci soient des biens ou des services. Il s’applique sur l’ensemble de la chaîne de valeurs. Tous les secteurs sont donc concernés. « L’économie circulaire va au-delà du recyclage qui, à lui seul, ne suffit pas à répondre à nos besoins actuels en matières premières », souligne Jean-Louis Bergey, expert national économie circulaire et matières premières à l’Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe).

Approvisionnement durable, écoconception, écologie industrielle et territoriale, économie de la fonctionnalité, consommation responsable, et allongement de la durée d’usage et recyclage sont les sept piliers sur lesquels repose ce système économique (lire l’encadré page suivante). Et autant de points d’entrée dans ce cercle vertueux pour les entreprises. Des structures de toutes tailles ont déjà opéré une mutation en ce sens. Des start-up porteuses de solutions innovantes pour mettre en œuvre la transition vers une économie circulaire ont vu le jour. Plusieurs grands groupes ont également engagé des transformations de leur modèle économique et de leurs modes de production. Mais comment ont-ils appréhendé la dimension du travail dans ces changements ? Quelles sont les conséquences de ces nouvelles organisations sur les salariés ? Quid de la traçabilité des matières utilisées, ou plutôt réutilisées ? Autant de questions qui doivent être posées à toutes les étapes de ce nouveau modèle économique.

L’économie circulaire est aujourd’hui intégrée dans les stratégies des territoires, de l’État et de l’Europe. Reconnue objectif national par la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte du 18 août 2015, elle bénéficie d’aides financières et de mesures réglementaires. Par exemple, l’obligation pour toutes les entreprises de trier à la source et de valoriser les déchets de papier, carton, métal, plastique, verre et bois ou encore, à partir de 2020, l’obligation pour les fabricants d’indiquer si un produit électrique ou électronique est réparable ou non.

Le gouvernement a par ailleurs publié une feuille de route en mai 2018, visant à faciliter cette transition économique pour les différents acteurs, que ce soit les entreprises, les collectivités, l’État ou les citoyens. Cette initiative doit se traduire notamment par un projet de loi qui sera présenté dans les prochaines semaines. La transition vers une économie circulaire aura nécessairement un impact sur le travail et son organisation dans les entreprises, à différents niveaux. L’écoconception induira des changements profonds dans les méthodes de production notamment.

Vers un modèle partenarial

Quels seront les impacts de ces changements sur la santé des salariés ? « La transition vers une économie circulaire et l’amélioration des conditions de travail ne sont pas incompatibles, mais ce lien n’est pas non plus automatique », avertit Jean-Louis Bergey. Il convient donc d’être vigilant, comme lors de tout changement de process ou d’organisation de travail. « Il est nécessaire d’identifier les possibilités pour la santé et la sécurité au travail, au même titre que les risques professionnels pour permettre à la prévention d’être intégrée le plus en amont possible dans les réflexions sur l’économie circulaire, souligne Catherine Montagnon, responsable scientifique de l’exercice de prospective sur l’économie circulaire à l’INRS. Ce modèle économique favorise les partenariats entre entreprises qui partagent des ressources en jouant sur les complémentarités de leurs activités. »

Cela peut être des échanges de matières premières et secondaires, les déchets ou les coproduits d’une entreprise devenant la matière première d’une autre. Dans le cas de l’écologie industrielle et territoriale, les entreprises voisines peuvent aussi être amenées à effectuer des échanges d’eau, de gaz, de chaleur et d’énergie ou à partager des espaces de travail.

« La traçabilité des produits apporte des éléments essentiels pour mieux cibler les mesures de prévention des risques professionnels mises en œuvre, poursuit Catherine Montagnon. La nature et la composition de ces matières et ces objets, leur origine, les transformations qu'ils ont subies… permettent de préciser les risques biologiques, chimiques ou encore mécaniques auxquels sont exposés les salariés qui les manipulent et d'adapter les moyens de prévention. » En l'absence de connaissance de ces éléments, ces produits n'ont de toute façon pas leur place au sein de l'économie circulaire. 

SEPT PILIERS POUR BOUCLER LA BOUCLE

  •  L'APPROVISIONNEMENT DURABLE : s’approvisionner en privilégiant des ressources renouvelables ou les moins impactantes pour l'environnement.
  • L'ECOCONCEPTION : dès la conception d’un procédé, d’un bien ou d’un service, prendre en compte l’ensemble du cycle de vie (de l’extraction des matières aux déchets) en limitant les impacts environnementaux : diminuer la quantité de matière, allonger la durée de vie, faciliter la réparation, le recyclage ou le reconditionnement…
  • L'ECOLOGIE INDUSTRIELLE ET TERRITORIALE : s’organiser entre entreprises pour échanger des flux ou mutualiser des besoins.
  • L'ECONOMIE DE LA FONCTIONNALITE : privilégier l'usage sur la possession et tendre à vendre des services liés aux produits plutôt que les produits eux-mêmes.
  • LA CONSOMMATION RESPONSABLE : consommer en prenant en compte les impacts environnementaux à toutes les étapes du cycle de vie du produit.
  • L'ALLONGEMENT DE LA DUREE D'USAGE : recourir à la réparation, favoriser le réemploi ou la réutilisation.
  • LE RECYCLAGE DES DECHETS : utiliser les matières premières issues de déchets lors de la fabrication.

Source Ademe.

ZOOM

ÉCOLOGIE INDUSTRIELLE ET TERRITORIALE

L'écologie industrielle et territoriale, ou symbiose industrielle, est une démarche opérationnelle qui s’inspire des écosystèmes naturels pour tendre vers une gestion optimale des ressources et de l’énergie au sein et entre plusieurs entreprises d’un territoire. Elle permet le développement de chaînes courtes d’approvisionnement et réduit les transports.
Cette synergie permet également de mutualiser des achats, des infrastructures ou des espaces de travail (comme des entrepôts pour optimiser la logistique, des centres d’appels…). Le passage à une écologie industrielle et territoriale suppose de repenser l’ensemble de la logistique des entreprises concernées, pour faciliter le transport des matériaux, leur stockage, leur valorisation, leur réutilisation, etc.

L’acceptation du dépassement de ses limites trouve également sa source dans la vision quasi sacrée du lever de rideau. Celui-ci doit avoir lieu à tout prix. Premièrement car c’est un engagement vis-à-vis du public et deuxièmement, pour les petites structures, c’est souvent une question de survie. Des spectacles annulés peuvent les mettre en péril. « Un acteur m’a raconté qu’il avait tenu sa place sur une tournée de quinze jours alors qu’il souffrait d’une pneumonie », raconte Audrey Serieys.

L’intensification de l’activité à l’approche des représentations amène les techniciens, décorateurs et costumiers à effectuer, à force d’heures sup-plémentaires, des amplitudes horaires plus que conséquentes. Ce rythme de travail entraîne une augmentation des risques d’accidents et brouillant la frontière entre vie privée et professionnelle.

Il existe enfin une réticence de certains professionnels vis-à-vis de la prévention, car ils craignent que celle-ci ne se fasse aux dépens de leur art. Pourtant, une contrainte peut libérer la créativité. Être dans l’impossibilité de réaliser une chose pour des raisons de sécurité pousse à trouver des solutions inventives afin de contourner la difficulté. « Il n’y a de toute façon pas d’alternative à la prévention. Il est inadmissible de blesser des gens, même pour un spectacle », s’agace Patrick Fromentin, du Syndicat national des prestataires de l’audiovisuel scénique et événementiel (Synpase) et IPRP. Malheu-reu-sement, aujourd’hui, faire passer la sécurité en tête des priorités n’est pas encore un réflexe pour tous.

Les demandes des préventeurs se heurtent parfois aux desiderata de metteurs en scène. Dans ce cas, la notoriété de l’artiste peut jouer en sa faveur et la direction des lieux de spectacle préfère fermer les yeux sur des soucis de sécurité plutôt que de perdre une tête d’affiche. Il reste donc du chemin à parcourir et, pour faire avancer les choses dans le bon sens, une professionnalisation des responsables de la sécurité au travail est souhaitable.

« À l’heure actuelle, il existe peu de postes dédiés de responsable HSE dans les structures culturelles, note Patrick Fromentin. Ces prérogatives sont donc souvent redistribuées aux administrateurs, aux directeurs techniques ou artistiques… Une professionnalisation à grande échelle permettrait d’intégrer la prévention comme un axe à part entière de toute création artistique, qui aurait ainsi voix au chapitre dès le début du processus de création. »

En attendant, arrive une nouvelle génération de directeurs techniques qui, contrairement aux anciens souvent formés sur le terrain, ont appris leur métier dans des écoles et sont bien plus enclins à prendre en compte les risques professionnels et à faire de la prévention un incontournable de leur activité. Ainsi, malgré des obstacles à surmonter, les métiers du spectacle vivant sont à un tournant de leur histoire. Certains acteurs du secteur ont déjà fait leur révolution en intégrant la prévention dans leur fonctionnement et tentent activement de convaincre leurs pairs qui n’ont pas sauté le pas. De bonnes raisons de croire en la naissance d’une culture de la sécurité au travail commune à tous les métiers du spectacle.  

Katia Delaval

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