DOSSIER

Sur le site de Béthune, dans le Pas-de-Calais, le géant japonais du pneumatique Bridgestone a connu bien des évolutions, qu’il s’agisse des produits fabriqués ou des équipements mis en œuvre. Une évaluation de l’interaction homme-exosquelette a récemment eu lieu sur un poste de vulcanisateur. Elle a été riche d’enseignements.

Les opérateurs ont validé l'intérêt de l'exosquelette pour la réduction des efforts. En revanche, il n'est pas adapté au poste de vulcanisateur, caractérisé par une succession de tâches courtes.

Les opérateurs ont validé l'intérêt de l'exosquelette pour la réduction des efforts. En revanche, il n'est pas adapté au poste de vulcanisateur, caractérisé par une succession de tâches courtes.

À lire la documentation technique, c’était la solution rêvée !
Un exosquelette léger, facile à enfiler et à ajuster, composé d’un harnais et d’un système de plaques se positionnant au niveau des cuisses et du tronc. Il devait permettre aux vulcanisateurs de travailler le dos plus droit et les assister dans la manutention des pneus, réduisant ainsi les efforts physiques à fournir. Mais l’histoire ne sera pas tout à fait celle-là...

Nous sommes à Béthune, dans le département du Pas-de-Calais, chez Bridgestone, qui emploie 950 personnes. L’usine, spécialisée dans la fabrication de pneumatiques pour les véhicules de tourisme, SUV ou 4x4, produit 5 millions de pneus par an, soit de 15 000 à 16 000 par jour. Des solutions continuellement adaptées aux besoins des constructeurs. « Le vulcanisateur est l'opérateur qui s'approvisionne en pneus verts non cuits dans le département assemblage, puis les positionne sur les tables de cuisson des presses à vulcaniser, explique Pierre Maerte, responsable gestion industrielle. Il manipule de nombreux pneus de taille et de poids importants. »

En 2017, avec Alain Monstier, responsable sécurité et sûreté, il fait le constat de déclarations toujours nombreuses de troubles musculo­squelettiques (TMS) et d’accidents du travail dans ce département. Les deux hommes s’intéressent au développement de nouvelles technologies d’assistance physique telles que les exosquelettes et à ce qu’elles pourraient apporter à l’activité, en particulier pour le poste de vulcanisateur.

Une phase d’évaluation indispensable

« Avant d’envisager l’exosquelette comme solution de prévention, l’entreprise s’était interrogée sur les différentes pistes susceptibles de réduire la charge physique de travail », précise Séverine Denis, contrôleur de sécurité à la Carsat Nord-Picardie. De nombreux aménagements avaient déjà permis de faire évoluer le poste : amélioration des stockages de façon à limiter les déplacements, tables de chargement à trois positions ajustables en hauteur, chariots pour pneus grande dimension sur un niveau… « Nous étions néanmoins confrontés, comme dans nos autres usines européennes, à des déclarations de douleurs dorsales récurrentes, reprend Pierre Maerte. Il nous fallait trouver une aide pour l’opérateur qui extrait le pneu du chariot et le met sur la table de chargement. »

L’aventure exosquelette commence donc, avec une étude de marché. À l’époque, peu d’industries travaillent avec ces solutions, peu sont en phase de dévelop­pement et les recommandations d’utilisation font défaut. Il faut tout inventer. Après en avoir référé au centre technique Europe, la décision de mener une évaluation de ces systèmes sur le poste de vulcanisation à Béthune, est prise. L’entreprise sélectionne alors un modèle qui semble répondre aux contraintes métier et achète cinq exosquelettes. « Une phase d’évaluation était indispensable. Il fallait s’assurer que les équipements soulageraient efficacement le dos, mais aussi qu’ils n’allaient pas générer d’autres risques pour la sécurité, l’organisation du travail, ni même des douleurs sur d’autres parties du corps », souligne Alain Monstier.

En février 2019, l’évaluation est lancée pour déterminer l’impact sur les conditions de travail du vulcanisateur. Au niveau Europe et localement, des équipes projet sont constituées. « Nous avions des prérequis. Les opérateurs devaient être partie prenante, sur la base du volontariat, et formés. Nous devions nous entourer d’experts internes, mais également du Centre technique des industries mécaniques (Cetim) pour la coordination, de la Carsat, de l’INRS et, bien sûr, du médecin du travail, explique Pierre Maerte. Les experts ont consacré du temps à l’observation des conditions d’usage et questionné les opérateurs. Enfin, nous avons mis en place un protocole de tests subjectifs et objectifs. »

« Il était intéressant pour nous de mieux comprendre les pratiques des entreprises en matière d’acquisition et d’intégration d’exosquelettes pour proposer des options méthodologiques », précise Jean-Jacques Atain-Kouadio, ergonome à l’INRS. Mais rapidement, l’enthousiasme retombe. « Il me semble que l’exosquelette est bien pensé et qu’il peut être très utile, mais il ne convient pas à l’activité », déclare Romuald Delattre, vulcanisateur. Un avis partagé par les autres testeurs : l’équipement génère plus de contraintes qu’il n’apporte de bénéfices et ne peut être utilisé à 100 % de ses capacités. Personne ne se transforme en Superman.

« Des stratégies d’évitement… »

Il faut dire que l’exosquelette contrarie un peu la marche. Or le poste nécessite de nombreux déplacements. Du coup, si les sollicitations sont moindres au niveau du dos, elles sont plus fortes sur les jambes. Par ailleurs, le vulcanisateur effectue une succession de tâches, le dispositif ne soulageant que l’une d’elles. « Certains opérateurs développaient des stratégies d’évitement, adoptant de mauvaises postures à cause de l’exo­squelette », poursuit Alain Monstier. Face à ce constat, l’évaluation est interrompue, sans même procéder aux tests objectifs. « L’analyse du besoin n’avait peut-être pas été suffisamment fine. Il aurait sans doute fallu, avant de se lancer, réaliser d’autres mesures objectives sur les opérateurs avec l’ergonome du service de santé au travail pour connaître précisément les muscles sollicités au cours de l’activité », reconnaît Pierre Maerte.

Pour autant, l’expérience, au niveau Europe comme localement, n’est pas vécue comme un échec. Elle est même riche d’enseignements. Car l’enjeu est désormais de réussir le coup d’après. Réorientant son projet, l’entreprise est repartie sur l’identification de situations de travail qui pourraient bénéficier de ce type de solution. Un poste plus sédentaire, assez répétitif et générant des sollicitations au niveau dorsal, a été identifié. Il pourrait faire l’objet d’une analyse ergonomique approfondie avant – peut-être – une nouvelle phase d’évaluation. Et pour les vulcanisateurs, les recherches se poursuivent. Nouvel exosquelette ou solution d’un autre type : les préventeurs ne s‘interdisent rien. Chemin faisant, l’entreprise a enrichi ses connaissances et s’est construit une méthodologie d’intégration solide. 

L’analyse du besoin n’avait peut-être pas été suffisamment fine.

FORMATION

Neuf volontaires suivis par le médecin du travail ont participé à l’évaluation de l’interaction homme-exosquelette sur le poste de vulcanisateur. Tous ont suivi une formation sur l’usage et les réglages de l’équipement, dispensée par le fabricant. Un formateur interne, Christophe Gallois, a également été formé : « L’exosquelette ne fait pas de nous un surhomme. Il y a plein de choses à savoir, en termes de réglage ou d’utilisation, pour éviter par exemple qu’il nous déséquilibre. »

CARACTÉRISER LE BESOIN

À Béthune, les préventeurs ont identifié un secteur qui a bénéficié d’aménagements mais où les opérateurs restent soumis à d’importantes contraintes physiques. Il s’agit d’un poste sur lequel des lots de gomme issus des différents process de fabrication sont récupérés, positionnés sur des palettes et réintroduits dans des mélangeurs. L’activité est répétitive et la tâche centrée sur la machine. Elle pourrait mieux bénéficier de l'utilisation de l’exosquelette et va faire l’objet d’une analyse approfondie.

Grégory Brasseur

ENSEIGNEMENTS

Les exosquelettes achetés ne seront pas utilisés par les vulcanisateurs. Néanmoins, cette expérience a permis à l’entreprise d’améliorer ses connaissances :

  •  Il est impératif que les opérateurs soient partie prenante d’un tel projet. Même si certains ont pu regarder avec amusement les collègues portant les exosquelettes participer aux essais dans l’usine, la technologie suscite de l’intérêt et beaucoup sont motivés par le projet.
  • L’équipement nécessite des réglages précis à contrôler régulièrement. Les utilisateurs doivent être bien formés.
  • L’exosquelette est monotâche : il apporte une aide sur un point précis.
  • Pour chaque activité qui pourrait bénéficier de ce type d’aide, il convient de bien caractériser le besoin d’assistance physique et d’étudier l’adéquation entre l’activité et l’exosquelette.
  • L'évaluation des contraintes sur la personne en situation d’activité réelle est indispensable. 
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