DOSSIER

© I. Picarel

Médecin du sport et urgentiste à l’hôpital de Quimper, Laure Jacolot est également responsable du pôle France Course au large à Port-la-Forêt. À ce titre, elle prépare et accompagne les grands noms de la course au large, parmi lesquels le skipper, François Gabart, qui a récemment établi un nouveau record du tour du monde en solitaire (42 j 16 h 40 min), à bord de son maxitrimaran Macif.

La course au large, qui plus est en solitaire, présente de nombreux risques liés tant au navire en lui-même qu’aux conditions de vie qu’impliquent plusieurs semaines de compétition à naviguer en continu et sans ravitaillement.

La course au large, qui plus est en solitaire, présente de nombreux risques liés tant au navire en lui-même qu’aux conditions de vie qu’impliquent plusieurs semaines de compétition à naviguer en continu et sans ravitaillement.

Quels sont les risques liés à la course au large ?
Laure Jacolot.
D’un point de vue médical, il y a deux types de pathologies, celles liées aux chocs directs et celles dites de contrainte. Dans les premières, je mets tous les accidents qui sont la conséquence des mouvements du bateau : accélérations, décélérations… Certains traumatismes violents peuvent causer des lésions que l’on retrouve dans les accidents de la route, comme des polytraumatismes, des fractures du bassin ou des vertèbres, voire des lésions plus graves de type abdominales. Les winches (manivelles) peuvent aussi causer des fractures de côtes ou des chocs aux pieds ou aux mains.

Que représentent les pathologies de contrainte ?
L. J.
Il s’agit de l’autre moitié des pathologies : tendinopathies des épaules, mais aussi des coudes, des genoux, des chevilles, sans oublier les lombalgies liées aux charges lourdes. Elles sont souvent la conséquence d’un défaut de préparation ou d’organisation.

Mais peu d’entorses ?
L. J.
Très peu, car on travaille sur la proprioception et on prévient ainsi leur survenue, puisque le skipper apprend à mieux se rétablir.

Quelles autres pathologies rencontrez-vous ?
L. J.
Beaucoup de brûlures, liées à la manipulation de bouts. C’est pour cette raison que nous encourageons les skippers à porter des gants. Mais ils se brûlent aussi en cuisinant. On les incite à cuisiner en ciré pour limiter les risques de brûlures.

Comment font-ils pour se protéger des risques en mer ?
L. J.
L’anticipation et la préparation sont fondamentales. On pousse les skippers à porter des protections : des gilets pour protéger le thorax ; des gants pour prévenir les heurts et brûlures des mains ; et un casque lorsqu’ils doivent monter au mât, en particulier lorsque les cinétiques et les vitesses sont importantes. Cela peut éviter un traumatisme crânien. Et puis on leur demande de s’attacher et de limiter au maximum les déplacements sur le bateau, c’est primordial d’autant que les bateaux vont de plus en plus vite… Tout peut arriver en mer, et les secours ne peuvent pas être là avant 3-4 heures, au mieux.

Et pour ce qui est des problèmes cutanés ?
L. J.
Avant toute course, ils vont voir un dermatologue de façon à partir avec le moins de pathologies possible. Car l’environnement humide favorise l’apparition de mycoses… En mer, ils sont toujours habillés et se lavent peu ou pas. Les zones de frottements sont nombreuses, notamment au niveau des manches, du cou et des genoux. Ça fragilise la peau et fait apparaître des lésions de types brûlures. On leur demande d’enfiler des manchons de protection, de se changer régulièrement et de se laver, même peu, à l’eau claire.

Vous ne préconisez pas l’usage des lingettes ?
L. J.
Non, on l’a fait par le passé, mais elles déposent un film lipidique qui, au final, est propice au développement des bactéries.

LES FORMATIONS MÉDICALES

Avant toute course, les skippers doivent avoir suivi deux formations :

  • le premier secours mer qui a pour objectif d’acquérir une formation d’urgence adaptée aux conditions de navigation en course au large,
  • la formation médicale hauturière. Un soin particulier est apporté à la prise en charge des pathologies circonstancielles liées à la mer.
    « Lorsque les skippers sont en mer, ils deviennent nos yeux et nos mains. C’est important de comprendre ce qu’il se passe. On réalise des téléconsultations à partir de photos et, depuis peu, ils embarquent aussi un endoscope », précise le Dr Jacolot.

Sont-ils sujets aux troubles gastriques ?
L. J.
Oui, car, en mer, les skippers ont une alimentation différente de celle qu’ils ont sur terre. Ils doivent avoir goûté tout ce qu’ils vont manger en mer et adapter leur alimentation en fonction de la zone de navigation. Ainsi, dans le grand Sud, ils mangeront davantage que lorsqu’ils sont autour de l’équateur. Mais dans tous les cas, ils font trois repas par jour et deux collations.

Ont-ils des carences ?
L. J.
Après trois semaines de navigation, ils n’ont plus de légumes ni de fruits frais. Il y a quelques années, nous avons fait une étude pour savoir s’ils ne manquaient pas de vitamines. Et la réponse est non. Ils en trouvent suffisamment dans les aliments, fruits secs par exemple, dont ils disposent.

Comment font-ils pour gérer le sommeil ?
L. J.
Cela peut surprendre, mais les skippers sont en règle générale de très bons dormeurs. Pour gérer au mieux leur sommeil, on l’analyse avant, à l’aide d’électrodes. On ne peut pas leur imposer un temps, ni un rythme. Ce sont eux qui le gèrent. Ils peuvent dormir beaucoup dès le début de la course, finalement, ce sont les conditions météo qui règlent leur sommeil. Sur une course autour du monde de plusieurs semaines, un navigateur dort en moyenne 3 à 4 heures par 24 h, par phases de 15-20 minutes de sommeil récupérateur. Sur une course comme celle du Figaro, ils ne dorment que 10 à 15 minutes en 12 heures.

Quels sont les risques liés au manque de sommeil ?
L. J.
La carence de sommeil provoque un manque de vigilance, qui peut aller jusqu’aux hallucinations. Les conséquences peuvent être graves car tous les risques sont accentués, et la réalité altérée. Certains gèrent ce manque de sommeil avec l’auto-hypnose : ils se mettent dans des états de conscience modérée… On commence à travailler sur ce concept. Car il ne faut surtout pas qu’ils arrivent aux hallucinations. Mais tous vous diront qu’ils en ont déjà été victimes.

LES ADDICTIONS

Peu de skippers fument et ils ne boivent pas pendant une course au large. Le champagne ? C’est juste pour la photo. Pour ce qui est du dopage, le Dr Jacolot est formelle : « Sur une temporalité aussi longue, et avec tous les aléas pouvant survenir, ce serait très dangereux de prendre des boosters. » Pour sa part, François Gabart avoue une addiction au chocolat.

Êtes-vous sollicitée lors de la conception des bateaux ?
L. J.
Sur la conception, non, c’est un sujet hyper technique. En revanche, quand François Gabart, par exemple commence à s’entraîner, on est une petite équipe (un ergonome, un ostéopathe et moi-même) à naviguer avec lui pour l’aider à se positionner et adapter ce qui peut l’être sur le bateau de façon à le sécuriser. Par exemple, la pharmacie est désormais aussi bien accessible depuis l’intérieur du bateau que depuis l’extérieur.

Comment se prépare un skipper pour une course au large?
L. J.
La préparation mentale est faite avec des spécialistes, pour gérer le stress, la performance et la solitude, même si ce dernier point est plus facile à appréhender avec les nouvelles technologies… Pour ce qui est de la préparation physique, elle est multiaxiale et vise notamment à éviter les troubles musculosquelettiques liés, comme je l’ai dit, aux chocs violents et à la répétitivité des gestes. Les skippers suivent une préparation pour améliorer à la fois leur endurance et leur explosivité. Selon les skippers, ils peuvent s’entraîner en pratiquant la natation, le vélo, la course à pied, le paddle, le surf… sans oublier la navigation, bien sûr. Ce sont des sportifs à part entière.

LE RETOUR

« L’arrivée d’une course en solitaire au large est souvent compliquée, explique le Dr Jacolot. Les skippers sont en manque de sommeil, ils ont vécu dans un milieu stérile pendant des semaines et sont sur-sollicités par les médias… Très souvent, ils tombent malades une semaine après leur retour. On doit faire avec toutes ces sollicitations, tout en veillant à leur santé. Je souhaiterais instaurer une phase de récupération. »

Propos recueillis par Delphine Vaudoux

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