DOSSIER

Établir une culture prévention dans les entreprises : c'est l’ambition affichée de la branche propreté, déjà investie depuis dix ans, en lien avec l’Assurance maladie-risques professionnels, sur la prévention des troubles musculosquelettiques (TMS). Formations-action, améliorations techniques, démarches concertées avec le client… des actions sont menées sur tous les fronts.

La moitié des salariés du secteur ont plus de 45 ans. Pour répondre aux enjeux de l’emploi et séduire les jeunes, la branche propreté déploie une politique volontariste de formation et de certification.

La moitié des salariés du secteur ont plus de 45 ans. Pour répondre aux enjeux de l’emploi et séduire les jeunes, la branche propreté déploie une politique volontariste de formation et de certification.

PLUS DE 12 000 entreprises, dont 80 % ont moins de 10 salariés. 15 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 520 000 salariés, 12 000 créations d’emploi par an en France… Les chiffres donnent le vertige. « La propreté est un secteur qui recrute. Nous avons 6 000 jeunes en formation initiale dont près de la moitié dans nos propres CFA », indique Philippe Jouanny, président de la Fédération des entreprises de propreté (Fep). Pour autant, attirer de nouveaux talents reste un enjeu. Le métier souffre d’un déficit d’image. Alors même que, d’après un sondage réalisé pour la fédération, en partenariat avec BVA, les Français voient la propreté comme le critère le plus indispensable sur le lieu de travail et comme un facteur de performance.

« La branche offre des perspectives de carrière, dans un domaine où le savoir-être est tout aussi essentiel que le savoir-faire », complète Philippe Jouanny. Le secteur de la propreté emploie une majorité de femmes (66 %).  83 % des contrats sont en CDI. L’âge moyen est de 46 ans. 32 % des salariés sont de nationalité étrangère. 61 % à temps partiel. Et un tiers travaillent dans plusieurs entreprises. L’article 7 de la convention collective nationale des entreprises de propreté garantit par ailleurs aux salariés affectés sur un marché la continuité du contrat de travail : en cas de changement de prestataire par une société cliente, ils peuvent conserver leur poste en n’étant plus salariés de la société sortante, mais de la société entrante.

Les interventions dans les bureaux représentent 40 % du chiffre d’affaires du secteur. D’autres ont lieu dans des domaines très spécifiques, comme l’industrie ou la santé, et nécessitent un savoir-faire partagé avec le client. C’est aussi l’une des particularités du métier : on travaille chez l’autre, dans des lieux qui ont souvent été conçus sans appréhender le travail réel et les besoins des agents de propreté. Il est donc nécessaire que le client prenne en compte les activités de nettoyage, ainsi que la coactivité, pour mieux évaluer et prévenir les risques. À cet effet, un plan de prévention concerté entre le client et l’entreprise prestataire doit être établi.

Dix ans de mobilisation contre les TMS

Les métiers de la propreté sont des métiers physiques. « Aux sollicitations biomécaniques s’ajoutent des contraintes liées notamment aux caractéristiques de l’environnement ou à l’organisation du travail », explique Laurent Kerangueven, ergonome à l’INRS. Les salariés sont en contact avec des produits chimiques, la poussière, dans des espaces de travail plus ou moins grands, souvent en horaires décalés. « Les troubles musculosquelettiques (TMS) représentent 96 % des maladies professionnelles reconnues du secteur, même si l'on ne dénombre que 1 281 cas pour 520 000 emplois. C’est pourquoi, dès 2010, nous avons lancé un programme national de prévention des TMS », rappelle Betty Vadeboin, chef de projet prévention et santé au travail au Fare Propreté, en charge de la mise en œuvre de la politique santé et sécurité au travail de la branche. Créé en 1995 par la Fep, le Fare Propreté est le fonds d’innovation qui a pour objectif d’accompagner et soutenir le développement économique et social des entreprises de propreté.

LE CHIFFRE

700 entreprises engagées dans la démarche de prévention des TMS de la branche propreté depuis 2010, soit plus de 200 000 salariés concernés.

« Compte tenu de la grande disparité des entreprises une dizaine de majors pour une multitude de petites –, des degrés de maturité variables sur le sujet et de notre spécificité de secteur à transfert conventionnel de personnel, il fallait mobiliser avec un discours commun », poursuit Vincent Fischer, président du Syndicat patronal des entreprises de nettoyage région Rhône-Alpes (Spenra). Le programme national de prévention a donné lieu à l’élaboration de deux guides, l’un destiné aux donneurs d’ordres, l’autre aux concepteurs de bâtiments (https://www.monde-proprete.com/guide-de-recommandations-et-de-sensibilisation-face-aux-tms-concepteurs-de-batiments). Il s’est également appuyé sur un dispositif de formation-action bâti en lien avec la Caisse nationale d’assurance maladie et l’INRS.

Il vise à sensibiliser et former tous les acteurs de l’entreprise, du dirigeant qui doit porter la démarche aux chefs d’équipe et à l’agent de propreté. Le tout ayant pour objectif de favoriser la construction d’un plan d’action pérenne de prévention des TMS au sein des établissements. L’Assurance maladie-risques professionnels propose des subventions pour permettre aux chefs d’entreprise d’investir et protéger leurs salariés. Propreté +, une aide financière destinée aux entreprises de moins de 50 salariés, peut par exemple financer des matériels manuels, des équipements mécanisés ou des prestations de formation.

Vers une approche globale des risques

Les entreprises de propreté ciblées par le programme national de prévention TMS Pros ont pu être accompagnées dans l’identification et la connaissance des risques, notamment avec le dispositif de formation-action. « Avec l’Inhni, organisme de formation de la branche, et les organismes habilités pour dispenser les certificats de qualification professionnelle du secteur, nous avons formé 9 000 acteurs prévention secours propreté (APS Propreté), salariés et chefs d’équipe, et plus de 700 animateurs prévention des TMS (APTMS) », précise Betty Vadeboin. Ces derniers ont vocation à animer et mettre en œuvre une démarche de prévention en mode projet, basée sur une analyse de l’activité réelle des salariés intervenant sur les sites.

En 2015, une étude d’impact a été réalisée par la branche auprès des dirigeants et des APTMS formés. Elle a montré que la démarche suscite une véritable adhésion. En revanche, il est nécessaire de laisser du temps à l’APTMS pour mettre en œuvre ses fonctions, notamment dans les TPE/PME, qui disposent rarement des ressources en interne pour avoir un poste dédié. « Dans la continuité, un module animateur prévention propreté est désormais proposé. Il est basé sur une approche globale de la santé et sécurité au travail, au-delà du seul prisme des TMS. Une offre de formation à distance est également en préparation pour les petites entreprises », ajoute Betty Vadeboin.

Horaires décalés : une réalité

La branche a mis en place un référentiel de bonnes pratiques et propose de nombreux outils sur son site internet. Notamment pour l’aide à l’établissement du document unique, l’évaluation du risque chimique des produits utilisés, ou le diagnostic des bonnes pratiques de management de la santé et la sécurité au travail. Des fiches d’évaluation font le point sur les principaux risques rencontrés : TMS, risque chimique, risques psychosociaux, risque routier, chute de plain-pied, chute de hauteur, risque électrique, risque thermique et sonore ou encore risque de coup, coupure et piqûre. Il s’agit désormais de faciliter l’appropriation de méthodes et d’installer une culture prévention dans les entreprises, afin qu’elles s’inscrivent dans une démarche d’amélioration continue.

PAROLE D’EXPERT

Laurent Kerangueven, ergonome à l’INRS

« L’origine multifactorielle des TMS impose de s’inscrire dans une démarche structurée impliquant l’analyse globale de la situation de travail, menée de façon participative et pluridisciplinaire avec l’ensemble des acteurs : salariés, encadrement, représentants du personnel, ressources extérieures (caisses régionales, services de santé au travail…). La méthode d’analyse de la charge physique de travail (décrite dans la brochure INRS ED 6161) peut aider les entreprises du secteur et propose de suivre cinq indicateurs pour définir ensuite les priorités d’action de prévention :

  • les efforts physiques (port de charges, manutentions manuelles…) ;
  • le dimensionnement du poste (postures, circulations, espace…) ;
  • les caractéristiques temporelles (travail répétitif, cadences, récupération…) ;
  • les caractéristiques de l’environnement (ambiance physique, vibration, utilisation d’aides techniques…) ;
  • ll’organisation (objectifs de production, autonomie, entraide…). »

 

Parmi les évolutions souhaitées figure la promotion du travail en journée et en continu. Si seuls 5 % des salariés du secteur sont concernés par le travail de nuit, 70 % des prestations ont lieu en décalé. Il y a dix ans, lorsque des initiatives ont été engagées à la suite de signatures de chartes par la Fep Ouest avec les collectivités territoriales et les Maisons de l’emploi, ce chiffre s’élevait à plus de 80 %. Parmi les freins, citons les habitudes des clients, qui conçoivent parfois mal l’intervention des agents en présence de leurs collaborateurs, ou des salariés eux-mêmes.

« Le travail continu en journée permet de réduire la fragmentation de l’activité et le travail isolé et d’accéder aux transports en commun », souligne Vincent Fischer. Sa mise en place nécessite communication et concertation entre le client et le prestataire autour des enjeux de garantie d’une propreté en continu, d’amélioration des conditions de vie des agents, de meilleure connaissance des attentes des occupants, d’adaptation de l’activité aux besoins, de valorisation du travail. Si le changement demande parfois du temps, les expérimentations menées convergent pour dire que les bénéfices sont nombreux. Côté entreprises comme côté salariés. 

Grégory Brasseur

Haut de page