DOSSIER

© Claude Almodovar pour l’INRS

Si le fonctionnement des chaînes logistiques est pensé avant tout pour faire gagner en efficacité et en productivité, il peut aussi être vecteur de prévention. Encore faut-il que les différents acteurs se coordonnent pour considérer l’ensemble des maillons de leur organisation et ainsi pouvoir mettre en place une stratégie « gagnant-gagnant » en matière de santé et sécurité au travail.

La recherche pertpétuelle d’efficacité a mené nombre d’entreprises <br/>à pousser la logique de tension des flux au maximum. Au prix parfois d’effets délétères sur les conditions de travail et la santé de leurs salariés, notamment la survenue de troubles musculosquelettiques (TMS).<br/>

La recherche pertpétuelle d’efficacité a mené nombre d’entreprises
à pousser la logique de tension des flux au maximum. Au prix parfois d’effets délétères sur les conditions de travail et la santé de leurs salariés, notamment la survenue de troubles musculosquelettiques (TMS).

Quel que soit leur secteur d’activité, les entreprises ont besoin de se fournir en matières premières, éléments d’assemblage, produits finis ou même services. Afin d’assurer des circuits d’approvisionnement fiables et performants, elles créent  des relations commerciales avec d’autres établissements qui répondent à leurs différents besoins. Ainsi naissent ce que l’on appelle les chaînes logistiques. Ces chaînes incluent à la fois les services achats, les relations avec les fournisseurs et les clients, la gestion des stocks, le transport et la manutention. Elles apparaissent inévitablement stratégiques pour le bon fonctionnement des sociétés.

Une chaîne logistique peut s’avérer un élément essentiel dans la performance d’une entreprise. Elle représente un réel avantage compétitif par sa participation active à la tenue des engagements de celle-ci en matière de délais et de qualité de service. La supply chain, qui consiste, elle, à adopter une vision globale des flux logistiques, permet une maîtrise encore plus approfondie des coûts liés au transport, au stockage et à la répartition des ressources. Tous trois participant au prix final de la production.

Cette réalité a mené nombre d’entreprises à rechercher toujours plus d’efficacité en poussant la logique de tension des flux au maximum. Au prix parfois d’effets délétères sur les conditions de travail et la santé de leurs salariés, notamment la survenue de troubles musculosquelettiques (TMS). Rappelons en effet que les chaînes logistiques s’appuient considérablement sur l’activité humaine, et plus spécifiquement sur des manipulations manuelles et des ports de charges, premières causes d’accidents du travail (lumbagos, sciatiques, heurts, coupures…) devant les chutes de plain-pied et l’utilisation d’engins mécaniques.

PAROLE D’EXPERT

Virginie Govaere, responsable d’étude à l’INRS

« Dans une chaîne logistique, les connexions qui se tissent entre les entreprises ne sont pas anodines. Elles créent un réseau dans lequel le travail des uns a des répercussions chez les autres et inversement.
On parle ainsi de propagations des effets d’un partenaire à un autre. Les actions de prévention ne font bien entendu pas exception à la règle. Par exemple, l’introduction du guidage vocal pour les préparateurs de commandes entraîne une augmentation de la cadence de travail des caristes mais aussi des réceptionnaires de l’entité cliente. Ainsi, gérer la prévention de manière cloisonnée au niveau local est une erreur à ne pas commettre. C’est prendre le risque de mettre en place des solutions qui ne pourront être maintenues dans le temps car non efficaces pour préserver la santé de l’ensemble des salariés de la chaîne logistique.
Un changement de point de vue qui n’est possible que si tout le monde se met autour de la table afin d’identifier la source du risque et de concevoir
des actions de prévention adaptées qui ne se contentent pas de déplacer le problème d’une équipe à l’autre. »

Dans le secteur des produits frais par exemple, chaque colis est manutentionné manuellement entre 7 et 14 fois sur la durée de son parcours jusqu’à son point de vente. Ces reprises augmentent considérablement le risque d’apparition de TMS et ne génèrent pas de valeur ajoutée. Pourtant, elles pourraient être limitées sans que la productivité en pâtisse. Autre point problématique, la réduction des marges de manœuvre imposée par les contraintes temporelles et les organisations rigides. De telles pratiques impliquent le travail dans l’urgence, voire la précipitation, et génèrent des situations accidentogènes et stressantes. Un schéma qui finit par faire naître un sentiment de frustration, une perte de sens du travail et qui aboutit généralement au désengagement des salariés, en plus des TMS, des accidents et du stress.

L’effet papillon de la prévention

Le gain en performance économique généré par les supply chains peut être amoindri par les coûts cachés que représentent la sinistralité et le manque d’attractivité de l’activité et ses corollaires : turn-over, absentéisme, difficultés et coûts de recrutement, problèmes de formation… Les enjeux de santé et de compétitivité sont donc fortement liés, et faire de la prévention des risques un levier de performance globale peut s’avérer un choix judicieux.

« Le souci, c’est que les différents acteurs d’une chaîne logistique sont classiquement tentés de résoudre les questions de santé et sécurité chacun de leur côté, focalisés qu’ils sont sur leurs tâches et contraintes respectives, souligne Virginie Govaere, responsable d’étude à l’INRS. Or, les actions de prévention des risques mises en place par un maillon de la chaîne ont des conséquences sur les autres. En protégeant ses salariés d’un risque, une entreprise peut en effet le faire peser sur la suivante. »

Puisque agir au niveau local peut déplacer le risque, voire en faire apparaître de nouveaux sur d’autres parties de cette même chaîne, la bonne approche consiste plutôt à considérer l’organisation dans son ensemble pour retrouver l’origine des risques et les prévenir à la source. Ainsi, pour corriger une situation dangereuse dans une entreprise, il peut être nécessaire d’agir sur l’organisation d’un autre acteur de la chaîne.

Perspectiv’Supply

Les échanges entre partenaires d’une même chaîne logistique sur leurs pratiques et contraintes respectives sont primordiaux. Ils doivent dépasser les simples relations commerciales pour permettre d’agir efficacement en matière de santé et sécurité au travail. Instaurer des rapports de confiance est l’une des clés pour faire avancer les choses. Il n’est pas évident pour une entreprise d’effectuer des changements dans son organisation dans l’unique but d’améliorer les conditions de travail des salariés d’un partenaire sans bénéfice positif pour ses propres équipes. « Bien entendu, il est hors de question de mettre en place des solutions au profit de l’un des maillons d’une chaîne logistique qui aient un impact négatif sur les conditions de travail des équipes d’un autre, précise Cédryc Fernandez, contrôleur de sécurité à la Carsat Rhône-Alpes. L’objectif est bien de se positionner dans une stratégie “gagnant-gagnant” qui profite à l’ensemble des entreprises. »

La Carsat Rhône-Alpes a d’ailleurs lancé un projet baptisé « Perspectiv’Supply » qui vise au rapprochement des acteurs des chaînes logistiques de la filière des produits frais, en s’appuyant sur le dialogue, le partage d’expériences et l’expérimentation. Le diagnostic effectué par les entreprises impliquées dans le projet a permis d’établir trois grands sujets de réflexion transversaux. Le premier considère la temporalité des chaînes logistiques dont les flux hypertendus et surcadensés peuvent être les cibles d’actions. Les palettes, constituées de produits hétérogènes, mélangées en magasin, ou trop hautes font l’objet d’un second axe de travail. Enfin, les emballages de formes et de tailles diverses, trop lourds, trop fragiles constituent le troisième levier identifié. Les résultats positifs obtenus en Rhône-Alpes grâce aux actions mises en place à la suite de ces réflexions ont convaincu la Carsat Bretagne de déployer le programme sur son territoire et d’autres régions devraient lui emboîter le pas prochainement.

Depuis quelques années, le secteur du BTP s’inspire de plus en plus du monde de l’industrie pour ce qui est de la gestion des flux et de l’intégration de la prévention en amont, en l’occurrence dès les études d’avant-projet. Car encore une fois, tous les secteurs d’activité sont concernés, à des échelles et à des niveaux de complexité différents, par la problématique que posent les chaînes logistiques. Là où il y a tension pour la performance, il y a tension pour les conditions de travail. À chacun de s’emparer du sujet pour organiser des supply chains non plus uniquement pensées comme des leviers économiques mais également dans un souci de performance globale qui tient compte de l’humain et inclut la prévention des risques professionnels.

Damien Larroque

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