DOSSIER

Il n’est pas rare que le personnel des crèches souffre de problèmes lombaires, souvent à l’origine d’un absentéisme important. À Strasbourg, dans le Bas-Rhin, les deux multi-accueils Douane de la fondation Stenger Bachmann travaillent depuis plusieurs années à la prévention des troubles musculosquelettiques. Avec des résultats encourageants.

La prévention des lombalgies passe aussi par des choses simples comme s’asseoir à hauteur des enfants pour la mise des bavoirs et éviter ainsi d’avoir à se baisser.

La prévention des lombalgies passe aussi par des choses simples comme s’asseoir à hauteur des enfants pour la mise des bavoirs et éviter ainsi d’avoir à se baisser.

C’EST UNE ANNEE CHARNIERE pour les établissements de la fondation Stenger Bachmann. Depuis janvier 2019, la gestion des deux multi-accueils Douane des crèches de respectivement, à Strasbourg, 50 et 60 places a été confiée à l’Association d’action sociale du Bas-Rhin (AASBR). Celle-ci gère plusieurs dizaines de structures d’accueil de la petite enfance. Une nouvelle organisation des services avec des groupes d’enfants d’âges mélangés, déjà expérimentée par l’association, a récemment été instaurée. Elle met en avant une plus grande disponibilité pour répondre aux besoins décalés des enfants et la volonté de créer une émulation au sein du groupe, avec des tâches plus variées pour les professionnels. Mais elle nécessite aussi de retrouver ses marques.

Dans ce contexte, l’établissement poursuit un travail initié en 2015 sur la prévention des troubles musculo­squelettiques (TMS), fréquents chez ses 45 salariés. Le plus souvent, les douleurs surviennent au niveau des mains et des lombaires. En mire donc, l’amélioration des conditions de travail mais également la réduction d’un absentéisme élevé.

Il y a quatre ans, l’établissement était ciblé par l’Assurance maladie-risques professionnels dans le cadre du programme national TMS Pros, visant à accompagner les entreprises ayant une sinistralité avérée sur le risque de TMS. Avec le recul, Djemila Ayad-Grémaud, la directrice du multi­accueil, considère cette opé­ration comme « une chance ». Elle-même a bénéficié d’une journée de formation, tandis que Valérie Jond, une auxiliaire de puériculture, a suivi six jours de formation sur la méthodologie d’analyse des postes de travail et a été désignée personne ressource dans l’établissement.

À l’époque, un groupe de travail est constitué et s’empare de la problématique. « L’accompagne-ment les rassurait. Nous sommes intervenus en tant que conseil, précise Laure Brochard, ingénieur-conseil à la Carsat Alsace-Moselle. Les équipes se sont senties investies. Elles ont pris le temps d’analyser les situations de travail et de réfléchir collectivement aux possibilités d’aménagements. L’éta­blissement a éga­lement bénéficié d’une aide financière pour l’achat de certains équipements. »

Les langes et les marches

Le groupe était constitué de représentants du personnel et de salariées issues des différents services : l’accueil des enfants, bien sûr, mais aussi la cuisine et la lingerie. « Il y a souvent un juste compromis à trouver pour que les modifications d’organisation du travail des unes ne génèrent pas de contraintes pour l’activité des autres », avertit Martine Bendelet, un agent de logistique. « La démarche TMS Pros nous a fait avancer étape par étape sur les problématiques identifiées par le groupe de travail », poursuit la directrice.

L’une d’entre elles concerne les changes. Une activité qui dure une dizaine de minutes et doit être répétée par chaque auxiliaure de puériculture une vingtaine de fois par jour. « Des petits escaliers ont été installés au niveau des tables à langer afin que les enfants puissent monter seuls, avec l’aide de l’adulte, et ce, même quand ils ne savent pas marcher », explique Valérie Jond. L’établissement accueille des enfants de 10 semaines à 4 ans. « Ainsi, on porte beaucoup moins », reprend la salariée. Le dispositif s’inscrit d’ailleurs pleinement dans le projet d’autonomie mis en avant par l’établissement et par l’AASBR : laisser faire autant que possible les enfants par eux-mêmes, avec l’accompagnement de l’adulte.

Sur le mur situé derrière la table à langer, un étage inférieur de casiers a été ajouté afin d’éviter aux professionnels de tendre les bras en l’air pour prendre ce dont ils ont besoin. « On a testé des plates-formes ergonomiques à bascule pour garder le dos bien droit pendant le temps du change et être à la bonne hauteur par rapport à la table à langer. Moi qui suis petite, je suis convaincue des bienfaits du dispositif et je le dis bien volontiers, car pour l’heure, ça ne fait pas l’unanimité », note Valérie Jond. « On ne change pas les habitudes comme ça. Cela demande parfois du temps. C’est un peu la même chose pour ce que nous conseillons lors de la mise des bavoirs, une tâche qui paraît simple, mais peut générer des problèmes de dos », ajoute Martine Bendelet.

Tous les services concernés

Pour éviter d’avoir trop à se baisser, le groupe de travail a suggéré un changement d’organisation : la salariée s’asseoit sur des marches et demande à l’enfant de venir à elle pour mettre le bavoir. Elle le laisse ensuite s’installer à l’une des petites tables. Pour le nettoyage de ces tables, très basses, des sièges à roulettes ont été mis à disposition. Là aussi, il faut expliquer les bénéfices pour le dos. « Parfois, on prend conscience du risque une fois que le mal est fait. Et c’est trop tard », insiste la salariée.

« Les autres services ont également bénéficié des travaux du groupe TMS », reprend la directrice. Parmi les modifications notables, elle cite la réhausse des machines à laver, la mise à disposition de bacs à hauteur variable, de distributeurs automatiques de produits d’entretien ou l’utilisation de bidons de moins de 5 litres quand c’est possible. Pour le nettoyage, l’établissement a opté, en accord avec le médecin hygiéniste de la ville, pour la chaleur sèche. On se baisse moins qu’avec la serpillière et ça réduit les contraintes physiques.

« On avance ensemble, insiste Djemila Ayad-Grémaud, qui constate moins d’arrêts de travail. Les espaces ont été aménagés de façon à donner du sens. Les conditions sont là, à nous désormais de convaincre. On insiste sur ces sujets notamment auprès des professionnelles de la petite enfance que nous accueillons juste après leur formation. Elles y ont été sensibilisées à la prévention, mais ce sont pourtant les plus touchées par les TMS. » Pour l’établissement, avoir en interne une personne ressource sur les TMS, qui connaît le métier, constitue un atout. Au quotidien, c’est une communication harmonieuse qu’il faut instaurer, afin que chacun comprenne mieux le travail des personnes de l’équipe, mais également celui des autres services. Cette communication concerne également les familles, pleinement associées au projet d’établissement. 

Parfois, on prend conscience du risque une fois que le mal est fait. Et c'est trop tard.

VERS UNE EVOLUTION DES PRATIQUES

« Si un seul enfant n’est pas lourd, c’est la répétition des gestes pour le changer, le coucher, l’amener à la salle de bains ou lui donner à manger qui finit, sur toute une carrière, par peser pour les professionnels », évoque Christine Gebel, formatrice Prap (prévention des risques liés à l’activité physique) pour l’AASBR. Elle réalise actuellement un état des lieux de l’ensemble des établissements de l’association et assure les formations du personnel. Au plus près du terrain, elle a pour mission d’expliquer le projet visant à favoriser l’autonomie de l’enfant. « Certains professionnels pensent que ça va plus vite s’ils portent l’enfant, sans voir les conséquences à long terme pour leur dos, explique-t-elle. C’est quelque chose qui est ancré et qu’il faut déconstruire, en proposant un environnement et du matériel adaptés, mais aussi  en accompagnant la prise de conscience sur le terrain. » 

APPRENDRE LES UNS DES AUTRES

Harmoniser l’organisation, le matériel et les pratiques dans les établissements gérés par l’AASBR est l’un des enjeux visés par l’association pour améliorer des conditions de travail. « Il faut, dans la mesure où c’est transposable, réutiliser ailleurs ce qui fait ses preuves en termes de réduction des TMS », affirme Estelle Garnier, responsable hygiène sécurité et maintenance à l’AASBR. Plus de 600 salariés en CDI et de nombreux intérimaires travaillent dans les établissements de l’association. « 80 % des problématiques liées au mal de dos sont communes aux différentes structures, avec quelques différences notables suivant le nombre d’enfants accueillis, explique-t-elle. Plus la structure est petite, plus la personne est polyvalente. » La polyvalence est d’ailleurs au cœur du fonctionnement en groupes d’âges mélangés. L’AASBR défend et accompagne ce choix pédagogique qui se construit collectivement, au sein des établissements et avec les familles.

Grégory Brasseur

Haut de page