DOSSIER

L’augmentation considérable, ces dernières années, des besoins en logistique, entraîne des pans entiers de l’activité économique vers le développement de plates-formes, véritables « usines logistiques ». Comment évaluer, limiter voire supprimer les risques professionnels, en tenant compte des évolutions, parfois très rapides, que connaît ce secteur ?

Représentant l’essentiel de la sinistralité, les manutentions manuelles sont à l’origine de 50 % des accidents du travail, 75 % des cas d’inaptitude médicale et 100 % des maladies professionnelles reconnues (troubles musculosquelettiques).

Représentant l’essentiel de la sinistralité, les manutentions manuelles sont à l’origine de 50 % des accidents du travail, 75 % des cas d’inaptitude médicale et 100 % des maladies professionnelles reconnues (troubles musculosquelettiques).

Diminution des stocks dans les points de vente, sous-traitance d’entreposage, développement de nouvelles prestations, intégration des technologies modernes de transfert des données, centralisation des stocks pour le commerce en ligne… Le secteur de la logistique reflète les mutations que vit notre société. Si l’on ajoute à cela sa capacité à créer et à offrir de nombreux emplois à des personnes peu qualifiées ou en réinsertion professionnelle, on comprend qu’il fasse l’objet de tant d’attentions…

Accompagnant ces évolutions, les logisticiens s’adaptent en permanence à la demande de leurs clients, qu’il s’agisse de l’amplitude des commandes, de la gestion des délais, de la qualité des livraisons… Les prestations sont de plus en plus variées : préparation des commandes au colis ou au détail, conditionnement des articles en promotion, remplissage de présentoirs… À la diversité des tâches s’ajoute la diversité des références, toujours plus nombreuses. La conséquence de ces évolutions est le recours croissant à la manutention manuelle, porteuse d’emplois mais également de risques.

Les effectifs de la logistique sont évalués à au moins 160 000 salariés en 2013 et ont connu en dix ans une progression de plus de 50 %. Le secteur présente une fréquence des accidents du travail plus de deux fois supérieure à la moyenne nationale. À ce titre, les partenaires sociaux de la Caisse nationale d’assurance maladie des travailleurs salariés (CnamTS) ont considéré que ce domaine d’activité constituait une priorité de prévention, pour les quatre années à venir. Représentant l’essentiel de la sinistralité, les manutentions manuelles sont à l’origine de 50 % des accidents du travail, 75 % des cas d’inaptitude médicale et 100 % des maladies professionnelles reconnues (troubles musculosquelettiques) (lire l’encadré « Faits et chiffres » ci-après).


Travaux communs

Relativement jeune, ce secteur se concentre autour d’acteurs majeurs et tend à se professionnaliser. La prévention des risques professionnels occupe désormais une place prépondérante dans la stratégie des entreprises, et les collaborations se multiplient avec les services prévention des Caisses régionales de santé au travail. Quatre fédérations professionnelles (FCD, Fedimag, FNTR et TLF) se sont jointes à la Cramif (Caisse régionale d’assurance maladie d’Ile-de-France) et à d’autres caisses régionales (Carsat) pour rédiger des fiches « Mémos-Prév » décrivant les risques liés aux manutentions manuelles et les bonnes pratiques de prévention mises en œuvre dans les plates-formes (lire l’encadré « En savoir plus »).

FAITS ET CHIFFRES

Accidents du travail avec arrêt (2012, hors intérim) (source : CnamTS)
● Taux de fréquence = 24 (moyenne nationale, toutes activités) ;
38 (hyper et supermarchés) ; 38 (transport routier) ; 44 (BTP) ;
53 (entrepôts, température ambiante) ; 68 (entrepôts frigorifiques).
●  Taux de gravité = 1,4 (moyenne nationale, toutes activités) ;
2,2 (hyper et supermarchés) ; 2,7 (BTP) ; 2,9 (transport routier) ;
3,0 (entrepôts, température ambiante) ; 3,8 (entrepôts frigorifiques).

Maladies professionnelles (2012, hors intérim) (source : CnamTS)
● Progression 2006-2012 sur les indices de fréquence MP liées aux TMS :

indice de fréquence TMS

En lien avec ces fiches, la Cramif a déployé une démarche d’auto-diagnostic, réalisée par les entreprises et basée sur l’évaluation de l’exposition des salariés à sept situations dangereuses liées aux manutentions manuelles. « Particulièrement préjudiciables à la santé et couramment rencontrées dans les plates-formes logistiques, ces sept situations dangereuses font l’objet de solutions connues et ayant fait leurs preuves », précise Ronan Pouzoullic, ingénieur-conseil à la Cramif (lire l’encadré « Les sept erreurs de prévention »). Ces mesures de prévention sont systématiquement abordées par les contrôleurs de sécurité lors des visites d’entreprises.

Cette collaboration ne se limite pas aux établissements : la caisse régionale francilienne développe depuis plusieurs années des partenariats avec les groupes logistiques. « Nous collaborons de plus en plus avec les sièges sociaux des grandes entreprises pour qu’ils intègrent la démarche dans leur politique de prévention et puissent progresser vers l’autonomie sur ces sujets, poursuit l’ingénieur-conseil. Malgré la concurrence et la crise économique, les prestataires logistiques et les plates-formes intégrées de la grande distribution avancent rapidement sur ces thèmes. »


Des relais pour la prévention

Dans d’autres régions, la collaboration entre professionnels de la logistique et spécialistes de la sécurité et de la santé au travail a aussi permis de faire progresser la prévention des risques. En Rhône-Alpes, la Carsat a travaillé étroitement avec le Pil’es (Pôle d’intelligence logistique Europe du Sud), afin de mutualiser les bonnes pratiques et de permettre un partage entre professionnels. « Le Pôle est un réseau d’entreprises qui fonctionne depuis 2007, précise Laurent Lamatière, président du Pil’es. Nous travaillons avec la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) qui nous fournit des moyens humains et matériels : un poste équivalent temps plein, des bureaux… Nous sommes également en contact régulier avec les collectivités locales. »

LE « JEU DES SEPT ERREURS » DE PRÉVENTION

La Cramif a identifié sept situations liées aux manutentions manuelles comme dangereuses et devant donner lieu à des mesures de prévention dès que possible :
● prélèvement des colis en double et en triple niveaux de palettier (DTE 22-1 ; recommandation régionale Cramif DTE 230 () ;
● filmage manuel des palettes (DTE 22-3) ;
● manutention des colis au-delà de 1,80 mètre de hauteur (palettes « mères » – stock) (DTE 22-5) ;
● manutention des colis au-delà de 1,80 mètre de hauteur (palettes « filles » – expédiées) (DTE 22-5 ; recommandation nationale CnamTS R 461) ;
● prélèvement des colis en position basse sur palettes « mères » de 1 mètre environ (palettisation d’origine) (DTE 22-1) ;
● manutention manuelle des colis en position basse sur le transpalette (DTE 22-6) ;
● prélèvement des palettes bois (25 kg) sur les piles (DTE 22-4).
Les documents de référence, nationaux et régionaux, sont indiqués entre parenthèses.

Le Pil’es organise notamment des groupes de travail, destinés à répondre aux questions pratiques que se posent les adhérents sur la sécurité, mais aussi sur les fonctions RH, le foncier, les aspects techniques, les formations… « Notre cœur de cible, en termes de métiers, est celui de “l’usine logistique”. Nos adhérents, malgré la forte pression concurrentielle dans le secteur, ont parfaitement saisi l’intérêt des travaux en commun sur les questions que tous se posent », explique Manon Paris, chargée de mission RH au Pil’es.

« Dans le groupe de travail auquel je participe, axé sur la santé et la sécurité au travail, chaque entreprise a les mêmes droits à l’expression, précise Gilles Sospedra, contrôleur de sécurité à la Carsat Rhône-Alpes. Ce qui facilite grandement les échanges et le sentiment de reconnaissance mutuelle, d’écoute, entre les adhérents. » L’une des pistes de réflexion du Pil’es, outre les aspects RH et prévention, est la notion de « logistique durable », y compris pour les hommes et les femmes qui y travaillent.

Le travail en commun a permis la mise en place d’un programme partagé de prévention par les adhérents : « À partir du bilan “Manutentions manuelles des charges” demandé par l’inspection du travail, nous avons cherché à progresser autour des questions de prévention, au-delà du simple objectif réglementaire, note Thierry Wagner, formateur, IPRP et pilote du groupe de travail. Les travaux initiés par le groupe ont notamment permis la réalisation de supports sous forme d’affiches, d’un manuel des bonnes pratiques de sécurité, la mise en place de formations proposées aux adhérents… On entre dans des cycles vertueux où les entreprises sont maintenant à la recherche de solutions de prévention, de façon plus proactive qu’auparavant. »


Des émules

Une formation de personnes compétentes en sécurité, santé, ergonomie, a été proposée aux adhérents, afin que les entreprises montent en compétence sur ces sujets. Un « serious game » sur les bonnes pratiques de prévention, disponible en ligne, a été conçu par le Pil’es, avec le soutien de l’AFT-Iftim, de la région et de la Carsat Rhône-Alpes.

L’exemple du Pil’es pourrait faire des émules : « Nous avons créé, notamment avec les régions Bretagne et Nord-Pas-de-Calais, un réseau des “clusters logistiques” (NDLR : un cluster désigne, en économie, le regroupement d’entreprises d’un secteur sur un bassin d’emplois donné) », détaille Claire Ribouillard, déléguée générale du Pil’es. Dans le Sud-Est, la Carsat a travaillé à la réalisation d’une brochure sur la prévention des TMS dans les plates-formes logistiques, avec l’Union des entreprises de transport et logistique de France, qui revendique 80 % des entreprises de logistique présentes sur le territoire.

Chaque année, les « Assises de la protection sociale du transport et de la logistique »  consacrent une part importante de leurs débats à la santé et à la sécurité au travail. Lors de l’édition 2014 qui a eu lieu en septembre dernier à Paris, le thème était « Qualité de vie, sécurité et bien-être au travail : facteurs de compétitivité des entreprises au service de l’investissement et de l’emploi », et deux plénières ont largement traité de prévention.

EN SAVOIR PLUS

● « Entrepôts du commerce et de la grande distribution. Guide pour la prévention des risques du métier de préparateur de commandes » , INRS, réf. ED 6039.
●  « Limites pratiques permettant de diminuer les risques dus aux manutentions manuelles de produits ou colis palettisés au-delà de 1,80 m », recommandations de la CnamTS, réf. R 461.
●  « Prévention des TMS dans les plateformes logistiques » , brochure Carsat Sud-Est/DRP/TLF, réf. DT 53.
●  « Mémos-Prèv » réf. DTE 22-1 à DTE 22-8 (2013).
●  « Suppression des risques liés aux double et triple niveaux de picking » , recommandation régionale Cramif n° 21, réf. DTE 230 (2012).
●  « Entrepôts du commerce et de la grande distribution. Guide pour la prévention des risques du métier de préparateur de commandes » , INRS, réf. ED 6039.
●  « Limites pratiques permettant de diminuer les risques dus aux manutentions manuelles de produits ou colis palettisés au-delà de 1,80 m » , recommandations de la CnamTS, réf. R 461.
●  « Prévention des TMS dans les plateformes logistiques » , brochure Carsat Sud-Est/DRP/TLF, réf. DT 53.
●  « Mémos-Prèv »  réf. DTE 22-1 à DTE 22-8 (2013).
●  « Suppression des risques liés aux double et triple niveaux de picking » , recommandation régionale Cramif n° 21, réf. DTE 230 (2012).

Antoine Bondéelle

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