DOSSIER

Bien que très répandus dans notre société, le travail de nuit et le travail posté ne sont pas sans risques pour la santé des salariés qui y sont soumis. Outre les conséquences rapidement visibles (manque de sommeil, fatigue chronique, décalage par rapport aux rythmes sociaux), des effets sur la santé peuvent apparaître à long terme : obésité, diabète, cancer, hypertension... Les mécanismes physiologiques en jeu sont de mieux en mieux connus, et des actions de prévention et de réorganisation du travail peuvent être mises en œuvre dans les entreprises pour en limiter les conséquences.

A long terme, les horaires atypiques peuvent avoir des impacts sur la santé physique et sur la santé mentale.<br/>

A long terme, les horaires atypiques peuvent avoir des impacts sur la santé physique et sur la santé mentale.

Travailler la nuit, le week-end, en horaires postés (3 x 8, 4 x 8, 2 x 12…), en horaires fractionnés avec un début tôt le matin et une fin tard le soir est le lot de nombreux salariés en France. Selon la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares), ils sont plus de 40 % à être concernés par le travail en horaires atypiques, soit plus de dix millions de personnes. Il s’agit de salariés soumis à des horaires de travail sortant de la semaine type de cinq jours du lundi au vendredi entre 7 h et 20 h, suivis de deux jours de repos consécutifs.

Le travail du samedi est le plus fréquent, avec notamment 5,2 millions de salariés du secteur tertiaire concernés. Le travail de nuit, qui correspond à tout travail effectué entre 21 h et 6 h ou à toute autre période de nuit définie par convention ou accord collectif, est plus rencontré dans l’industrie, avec 440 000 salariés concernés. Le travail posté, défini par la directive européenne 2003/88/CE, correspond quant à lui aux équipes qui se succèdent en alternance sur un même poste, l’organisation la plus courante étant ce qui est communément appelé les 3 x 8.

Parmi ces différentes formes d’horaires atypiques, le travail posté et le travail de nuit sont reconnus comme facteurs de pénibilité. Outre des effets immédiats sous forme de perturbation du sommeil, de fatigue importante, de troubles de la vigilance et donc potentiellement des risques d'accidents, ces rythmes de travail provoquent à long  terme des effets sur la santé. « Tous les humains expriment des rythmes circadiens d’environ 24 h, explique Laurence Weibel, chronobiologiste et chargée de prévention à la Carsat Alsace-Moselle. L’alter­nance jour-nuit synchronise les différentes horloges internes de l’organisme qui régulent de multiples phénomènes physiologiques : production de mélatonine qui a lieu exclusivement la nuit, température corporelle au plus bas vers 5 h-6 h du matin, pression sanguine maximale vers 18 h, “baisse de régime” en début d’après-midi... Une exposition inadaptée à la lumière aura des répercussions sur les horloges internes, donc sur les fonctions biologiques qu’elles gouvernent. » En allant à l’encontre de cette biologie des rythmes, le travail de nuit devient antiphysiologique.

Désynchronisation interne

« Les salariés en 3 x 8 dorment en moyenne une heure de moins par nuit, présente Anthony Dubroc, fondateur de MySommeil, cabinet de conseils et de formations en chronobiologie. Sur une semaine, ça représente sept heures, soit l’équivalent d’une nuit blanche. Mais il n’y a pas que la réduction du temps de sommeil, il y a aussi la dégradation de la qualité du sommeil : si un tiers des salariés se plaignent d’un mauvais sommeil, la proportion monte à 50 % parmi les travailleurs postés. » Tout cela peut entraîner sur le long terme des impacts sur la santé physique (obésité, diabète, risque cardiovasculaire, cancer) et sur la santé mentale (stress, irritabilité, troubles de la mémoire, consommation de substances psychoactives : alcool, café, médicaments).

Inévitablement, ces effets se répercutent sur les performances au travail, en engendrant des problèmes de concentration ou de mémoire par exemple. « Les recommandations de la Haute Autorité de santé sur la surveillance médicale des travailleurs de nuit et postés, en 2012, puis l’expertise collective de l’Anses relative à l’évaluation des risques sanitaires liés au travail de nuit publiée en 2016 sont devenus des textes de référence sur le sujet, poursuit Anthony Dubroc. Et de plus en plus de médecins du travail sont au fait de ces textes. »

S’ils sont bien identifiés, comment les effets du travail posté et de nuit sur l’organisme peuvent-ils être limités ? « Les questions à se poser sont : peut-on faire autrement que travailler la nuit ? Si non, peut-on agir sur le système horaire pour limiter le risque de désynchronisation et la perturbation du sommeil ? Ou, à défaut, agir sur le contenu du travail et sur les conditions de travail ? Et si non, comment aider les salariés à gérer au mieux leur sommeil et leur alimentation ? », énumère le Dr Marie-Anne Gautier, expert d’assistance médicale risques physiques et psychosociaux à l’INRS.

LES EFFETS DU TRAVAIL DE NUIT SUR L'ORGANISME HUMAIN

  • Effets avérés : diminution de la qualité et de la quantité de sommeil, somnolence, risque de syndrome métabolique (troubles physiologiques et biochimiques pouvant entraîner l’apparition de diabète de type 2, d’hypertension artérielle, l’augmentation du taux de cholestérol…).
  • Effets probables : performances cognitives amoindries, santé psychique dégradée, obésité et surpoids, diabète, maladies coronariennes (ischémie coronaire et infarctus du myocarde), cancer.
  • Effets possibles : anomalies des lipides sanguins, risque d’accident vasculaire cérébral (AVC). Par ailleurs, du fait de la différence de rythme du travailleur par rapport aux rythmes sociétaux, le travail posté ou de nuit peut limiter la vie sociale et avoir des répercussions sur la vie familiale.

Source Anses

Aménager le système horaire

Selon le Code du travail, le recours au travail de nuit doit être exceptionnel et justifié. La première action de prévention est donc de l’éviter, à l’instar de ce qui se fait de plus en plus dans le secteur de la propreté depuis une dizaine d’années avec un essor du nettoyage des bureaux en journée (lire l’encadré ci-contre). Malheureusement, ce n’est pas forcément ce qui est observé dans de nombreux autres secteurs. « On est sur une intensi–fication du travail de nuit et sur des horaires très fluctuants imposés par les donneurs d’ordres de la grande distribution, notamment dans le transport frigorifique, constate Antoine de Lipowski, ingénieur-conseil à la Carsat de Bretagne. Outre l’impact de ces horaires atypiques sur la santé des conducteurs concernés, je pense que cette situation – dans un contexte de pénurie de conducteurs et de croissance du fret – participe au fait que plus de la moitié des malaises mortels reconnus en accidents du travail en Bretagne concernent des chauffeurs. » Comme l’observe encore Marc Benoît, formateur à l’INRS, « le travail de nuit peut être employé pour rentabiliser les machines en les faisant tourner à temps plein, sans forcément répondre à des impératifs de production ».

Néanmoins, certaines activités ne peuvent se passer de présence humaine continue. C’est le cas des secteurs assurant la continuité de la vie sociale (hôtellerie-restauration, transports terrestres, aériens, ferroviaires, maritimes, de marchandises et de voyageurs), la délivrance de soins (médecins, infirmiers, ambulanciers, aides-soignants…), la protection et la sécurité des personnes et des biens (militaires, policiers, pompiers, agents de gardiennage), ainsi que certains impératifs de production industrielle. Faute de pouvoir supprimer le travail de nuit, agir sur le système horaire peut contribuer à réduire la désynchronisation interne et la perturbation du sommeil.

« Il est par exemple préconisé de faire des rotations de deux ou trois nuits, car jusqu’à trois nuits consécutives sur plusieurs semaines, l’horloge biologique n’a pas le temps de se dérégler, souligne Marie-Anne Gautier, ou encore d’opter pour une équipe de nuit permanente. » Autres pistes d’action : ajuster la durée du poste de nuit en fonction de la pénibilité des tâches, adapter la nature des tâches selon les heures de vigilance (en programmant par exemple les opérations les plus sollicitantes en début de nuit), insérer des pauses appropriées, organiser des temps de transmission suffisants entre les équipes, favoriser la dimension collective du travail…

Pour le travail posté, retarder le plus possible l’heure de prise de poste en équipe du matin, si possible après 6 h du matin, est encouragé. Le plus souvent dans les organisations en 3x8, l’équipe du matin commence à 5 h. Pour les personnes habitant loin de leur lieu de travail, il n’est pas rare de devoir se lever à 3 h ou 3 h 30, ce qui interrompt les cycles de sommeil, notamment la phase de sommeil paradoxal propice à la récupération psychique.

Plusieurs niveaux de prévention

Il faut veiller à ce que l’aménagement horaire interfère le moins possible avec la vie familiale et sociale. Car toucher aux rythmes de travail, c’est toucher à la vie privée : repousser l’heure de prise de poste signifie pour l’équipe d’après-midi finir plus tard le soir. Beaucoup n’y sont pas favorables, car les enfants seront déjà couchés à leur retour ou le temps avec le conjoint s’en trouvera réduit. L’aspect financier est aussi un critère à prendre en compte : les salariés sont rarement prêts à renoncer aux primes de nuit, ce qui peut être un frein à la prévention.

Réfléchir à des aménagements des organisations de travail ne peut donc être fructueux dans une entreprise que si une véritable concertation de toutes les catégories de personnel est organisée, en prenant le temps d’identifier les bénéfices et les pertes pour les salariés. Sans oublier de mettre la santé au centre des débats. « Le travail de nuit illustre parfaitement la difficulté à faire de la prévention sur un risque dont les effets sur la santé sont différés alors que les bénéfices matériels (salaire, prime, gain de temps en journée, garde des enfants…) sont immédiats et appréciés », souligne Laurence Weibel.

Enfin, à défaut de pouvoir agir sur les horaires de travail ou sur l’organisation des tâches (prévention primaire), la prévention secondaire consiste à informer et à sensibiliser à l’hygiène de sommeil et à la diététique les salariés concernés. Parmi les règles conseillées : maintenir au moins 7 h de sommeil par 24 h, avec des siestes si besoin, conserver trois repas par 24 h avec une collation la nuit, limiter la consommation de caféine dans les 6h précédant l’horaire du coucher, pratiquer une activité physique régulière. En prévention tertiaire, un suivi médical régulier est aussi nécessaire avec une périodicité de visites médicales n’excédant pas trois ans. Enfin, au vu des nombreux effets sur la santé identifiés et en l’absence de seuil d’exposition déterminé par les scientifiques, une réflexion sur les parcours professionnels pour maîtriser la durée d’exposition des salariés doit être entreprise avec les ressources humaines au fil de l’avancement des carrières.

VU DU TERRAIN

L’expérience de la fédération du nettoyage

La première solution pour lutter contre les effets du travail de nuit consiste à le supprimer. Depuis 2008, la Fédération des entreprises de propreté réalise un gros travail auprès de ses clients pour encourager le nettoyage des bureaux en journée, pendant les heures d’occupation des locaux. Au-delà du changement des horaires, cette nouvelle approche a impliqué une réorganisation de fond de l’activité.

Si initialement une résistance au changement s’est exprimée tant auprès du personnel que des clients, un travail d’information et de sensibilisation a permis de faire avancer l’idée et de la mettre en pratique au fil des années. Outre la réduction de la pénibilité, cela a des effets positifs pour les clients (meilleure qualité du travail, relations entre donneurs d’ordres et prestataires améliorées), pour les entreprises prestataires (diminution du turn over et de l’absentéisme) et pour leurs salariés (plus grande reconnaissance du travail effectué, gain en qualité de vie). Ainsi, en dix ans, le travail en journée est devenu une évidence pour beaucoup d’entreprises de nettoyage.

Pour en savoir plus : http://journee.monde-proprete.com/

Céline Ravallec

Haut de page