DOSSIER

Colas met la technologie au service de ses tireurs au râteau. L’Exopush, un exosquelette codéveloppé avec la start-up RB3D, est déployé dans plusieurs agences en France et à l’international. L’objectif : améliorer les conditions de travail et le confort des compagnons, qui ont été associés au processus de conception.

La première version de l'Exopush pesait plus de 40 kg contre à peine 8,4 kg pour la plus récente. La façon dont il se porte a également été modifiée pour plus de confort.

La première version de l'Exopush pesait plus de 40 kg contre à peine 8,4 kg pour la plus récente. La façon dont il se porte a également été modifiée pour plus de confort.

En cette chaude matinée de juillet, le chantier a démarré tôt. Un chantier d’enrobé d’apparence classique, dans le centre-ville de Nancy, mais dont l’un des acteurs porte un équipement qui attire l’œil... Max Necker est tireur au râteau, un métier éminemment physique, qui n’a que très peu évolué en 80 ans. Chargé de mettre en œuvre manuellement l’enrobé sur la chaussée, il est équipé de l’Exopush, un exosquelette d’assistance à l’effort codéveloppé par Colas avec la société bourguignonne RB3D. Le dispositif comprend un manche télescopique détectant l’intention de mouvement et relié à un capteur de force qui multiplie par cinq la poussée exercée, ainsi qu’une jambe de force pour reporter les efforts au sol.

« Pour le moment, je ne l’utilise qu’une heure. On relève ce qui va, ce qui ne va pas. Je pense que ça va vraiment améliorer les conditions de travail, qu’il s’agisse des postures ou des efforts à fournir. Et tant mieux, car étaler 60 tonnes d’enrobé à la main dans la journée, ça use », explique Max Necker. Autour de lui, l’enthousiasme n’est pas encore partagé par tous. « Je n’y crois pas à leur truc », marmonne un pelleteur, estimant que tout cela perturbe trop l’organisation. « Il y a des contraintes de mouvement liées à l’équipement qui reste un peu encombrant. Il faut que l’équipe apprenne à travailler différemment », explique Christian Osvald, le chef de chantier.

L’Exopush est un projet qui a mis du temps à arriver à maturité. « Dès 2010, nous réfléchissions, avec un physiothérapeute, à un dispositif permettant de soulager les compagnons. Je suis allé voir ce qui se faisait au Japon, aux États-Unis. Puis j’ai rencontré la société française RB3D sur le salon Innorobo, en 2011 », se souvient Marc Maranzana, directeur Open innovation et numérique chez Colas. Basée à Auxerre, la start-up travaille alors sur le développement d’exosquelettes pour l’armée et cherche des cas d’application civile. Le challenge est d’autant plus grand qu’il ne s’agit pas ici de postes de travail fixe.

Des retours collaborateurs précieux

« Chaque chantier est un prototype. Tout change : la configuration, le matériel, les conditions environnementales... Nous sommes allés rencontrer les équipes, les observer, faire des mesures. Il était nécessaire de bien caractériser les tâches pour voir ce que nous pouvions leur apporter », évoque Serge Grygorowicz, fondateur et dirigeant de RB3D. En parallèle, les travaux pour la défense se poursuivent et la technologie évolue. La phase d’échanges avec Colas, en France et en Suisse, conduit à l’élaboration des premiers prototypes. « Rapidement, nous les avons mis dans les mains de futurs utilisateurs sur le terrain. Les compagnons devaient être au cœur du processus de cocréation », reprend Marc Maranzana.

Au cours des phases de recherche et de développement, les retours des collaborateurs sont précieux. Il faut aller vers un exosquelette plus fonctionnel, plus efficace, mais également plus léger et plus maniable. La première version pesait plus de 40 kg contre à peine 8,4 kg pour la plus récente. En 2017, une présérie d’une quinzaine d’équipements arrive dans les agences. « Le harnais se fixe désormais sur la cuisse et non plus la hanche. C’est plus confortable. Un bloqueur installé sur la jambe de fixation permet également de moins ressentir le poids », constate Max Necker sur la dernière version testée.

« Nous avions une technologie mûre, prête à être déployée. Mais nous n’imaginions pas que l’innovation allait à ce point percuter l’organisation, reprend Marc Maranzana. Chaque agence a sa propre méthode d’appréhension des chantiers. Certaines ont immédiatement accepté l’Exopush, d’autres non. Nous avons donc lancé des études portant sur les interactions autour de l’outil et réfléchi à une stratégie d’intégration de l’exosquelette dans l’organisation. » Bien accompagner son introduction sur le chantier, mais également s’intéresser aux situations dans lesquelles il est utilisé. Au niveau national, Colas, a récemment nommé un agent chargé du déploiement.

Retour à Nancy. Bernard Jung, chargé de prévention et instructeur Exopush pour Colas Nord-Est consacre une partie de son activité au suivi sur le terrain des opérateurs formés à l’exosquelette. Avec 30 ans d’exploitation derrière lui, il peut parler aux équipes librement. Il connaît le métier. « Ici, le tireur au râteau est convaincu. Il constate que, grâce à l’exosquelette, il a un réel gain postural avec une inclinaison de buste réduite. En revanche, les habitudes du collectif sont un peu bousculées. Avec l’équipe, il faut réfléchir à la façon de trouver un nouveau mode d’organisation », note-t-il.

Un outil de séduction

Pour réussir la transition, toute la chaîne hiérarchique doit être mobilisée. Du chef de centre au chef de chantier et bien sûr les compagnons. « Si ces conditions ne sont pas réunies, on va dans le mur », insiste Bernard Jung. Autre erreur à ne pas commettre : dédier l’outil à une seule personne. « Nous avions au départ un volontaire qui était devenu l’“homme exosquelette”. Cela a créé des jalousies, si bien que lui-même a pris du recul, indique Jean-Luc Travkine, adjoint d’exploitation Colas Nord-Est. Nous avons donc recherché de nouveaux volontaires. Depuis peu, nous réfléchissons même à des formations d'équipes. » 

En aucun cas, le dispositif ne doit être imposé. « L’Exopush n’est pas destiné à être utilisé en permanence », ajoute Audrey Gay, chargée de prévention Colas Nord-Est. C’est l’un des enseignements fondamentaux des phases d’essais. Pour ne pas être perçu comme une contrainte, l’exosquelette n’est sorti que lorsque la configuration du chantier et la quantité de travail sont telles qu’il apporte une vraie valeur ajoutée. Avec un enjeu d’amélioration des conditions de travail, Colas perçoit le potentiel de séduction vis-à-vis des jeunes générations, que cette nouvelle dimension technologique pourrait attirer vers le métier. 

UNE APPROCHE COLLECTIVE

Depuis février 2019, différentes configurations de chantiers Colas sur lesquels l’Exopush est mis en œuvre ont fait l’objet de travaux d’observation menés par une équipe de l’INRS. « Nous rencontrons les différents intervenants et avons des discussions autour de l’exosquelette. Nous animons également des confrontations collectives sur la base de séquences filmées, afin que chacun s’exprime », retrace Anaïs Ferry, en stage en psychologie du travail à l’INRS. Ces échanges, alors que l’entreprise est en phase d’appropriation de la technologie, contribuent à la réflexion collective autour des réponses à apporter. « Sur de tels métiers, qui ont peu évolué jusqu’à présent, il faut laisser le temps à chacun de retrouver ses repères. Les évolutions techniques sur l’exosquelette se poursuivent en période de déploiement, explique Jean-Jacques Atain-Kouadio, ergonome à l’INRS. Les opérateurs sont formés à un outil qui n’est peut-être pas définitif. Sans cesse, il est nécessaire de réajuster les repères. »

MOINS D'INCLINAISON

Les experts de Colas se sont intéressés à l’angle d’inclinaison du dos des tireurs au râteau pendant le travail. Avec un outil traditionnel, il est de 50 degrés (et parfois plus en fin de travail) contre 20 degrés lorsque l’opérateur utilise l’Exopush. La posture est donc moins contraignante, pour une maîtrise du geste équivalente, sans nécessité de forcer. Le rythme cardiaque est également sensiblement plus lent quand l’appareil est utilisé.

ÉVOLUTIONS

Au fil des développements, RB3D a allégé le poids de la machine par l’intégration de matériaux en carbone et aluminium et réduit la longueur de l’outil afin qu’il soit moins encombrant sur le chantier et se range facilement dans les véhicules. Certains ajouts récents, au niveau de la jambe de force, permettent à l’opérateur de s’équiper et se déséquiper plus rapidement et d’avoir une plus grande liberté de mouvement.

Grégory Brasseur

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