DOSSIER

© Guillaume J.Plisson pour l’INRS

Les tendances démographiques actuelles, associées aux politiques visant
à l’allongement de la vie professionnelle, participent à l’augmentation de la proportion de salariés « âgés » dans les entreprises en France. Dans ce contexte, permettre à chacun de bien vieillir au travail et de trouver sa place tout au long de son parcours en entreprise est devenu un enjeu de taille.

L’ensemble des acteurs de l’entreprise doivent être impliqués dans la préservation de la santé des salariés tout au long de leur vie professionnelle, particulièrement les services des ressources humaines qui sont détenteurs de données concernant la pyramide des âges et les trajectoires professionnelles.

L’ensemble des acteurs de l’entreprise doivent être impliqués dans la préservation de la santé des salariés tout au long de leur vie professionnelle, particulièrement les services des ressources humaines qui sont détenteurs de données concernant la pyramide des âges et les trajectoires professionnelles.

Le vieillissement altère la structure et les fonctions de l’organisme humain. Il s’agit d’un processus lent, continu et progressif qui débute dès 20-25 ans et dont les traces commencent à être visibles vers 40-45 ans. Si la génétique est déterminante dans la façon dont chacun vieillit, l’environnement y participe également, souvent de manière prépondérante. Ainsi, les conditions de travail peuvent peser lourd dans la balance en accélérant ou amplifiant les mécanismes du vieillissement. À l’heure où les choix politiques tendent à prolonger la durée de la vie active, l’apparition d’une sinistralité, notamment liée à l’âge, constitue, pour certaines entreprises, une porte d’entrée vers la mise en place d’une nouvelle politique de prévention des risques professionnels.

L’intérêt est double. Il s’agit en premier lieu de permettre aux travailleurs de conserver leurs capacités à travailler en bonne santé sur le long terme. Dans le même temps, il faut pouvoir proposer une nouvelle place dans l’organisation à ceux qui ne sont plus en mesure de tenir certains postes. Augmentation de l’absentéisme, restrictions d’aptitude ou encore apparition de maladies professionnelles, par exemple, sont des signaux qui doivent alerter sur la nécessité d’améliorer les conditions de travail. Objectif : maintenir dans l’emploi l’ensemble des salariés sur le long terme. Ces actions, qui peuvent être décidées au cas par cas, comme cibler des métiers à risques ou viser des populations précises en fonction de leur âge, leur sexe, leur qualification, etc. recoupent les démarches de prévention visant à alléger le travail physique, à optimiser les organisations ou à adapter l’environnement de travail.

PAS BESOIN D’ETRE VIEUX POUR ÊTRE USÉ

« Lorsque l’on parle d’usure professionnelle, on pense immédiatement à des personnes plutôt âgées. Mais il n’est pas nécessaire d’être vieux pour être usé, souligne Serge Volkoff, chef de recherche au Centre de recherches sur l’expérience, l’âge et les populations au travail (Creapt).
Dans le secteur de l’horticulture, par exemple, il n’est pas rare de croiser des individus de 30 ans, voire moins, qui présentent un vieillissement précoce de certaines de leurs capacités. » Différents types de facteurs sont susceptibles d’aggraver les effets du vieillissement naturel. Les contraintes physiques d’abord, comme les manutentions de charges lourdes ou le maintien de postures pénibles. Les contraintes temporelles également, au travers des rythmes imposés par exemple. Les horaires atypiques et les changements organisationnels ou technologiques mal accompagnés sont aussi source d’usure précoce.

« Mettre en place ce type de mesures correctives est un premier pas, mais une politique de prévention efficace se doit d’être structurelle afin d’agir à tous les niveaux de l’entreprise, affirme Philippe Biélec, ingénieur-conseil à la Cnam. En progressant vers des actions proactives qui anticipent l’évolution des métiers et des conditions de travail, il devient possible d’élaborer des parcours professionnels qui tiennent compte du vieillissement et se révèlent gratifiants pour l’ensemble des effectifs d’une entreprise. »

Tous concernés, tous impliqués

Il apparaît nécessaire donc d’impliquer l’ensemble des acteurs de l’entreprise dans la prévention des risques professionnels. Pour y parvenir, l’investissement des services des ressources humaines est des plus importants. Ceux-ci sont détenteurs de données concernant la pyramide des âges et les trajectoires professionnelles qui, croisées avec les statistiques de sinistralité, offrent la possibilité de faire émerger des axes de prévention qui n’avaient jusque-là pas été ou mal identifiés.

Ce travail permet aussi d’alimenter les réflexions sur l’organisation des parcours professionnels et de repérer les postes difficiles à soutenir. À partir de là, il est plus aisé de favoriser les évolutions de carrière par le biais de politiques de formation adaptées, notamment. Soutenir le développement des compétences est en outre un atout qui permet à l’entreprise de conserver des salariés dont l’expérience est une richesse (lire l’encadré ci-dessus).

DES SENIORS EN OR

Les seniors, dépositaires de savoir-faire et d’expertises, représentent une richesse humaine, sociale et technique pour l’entreprise. Ils jouent un rôle important dans la préservation du bon fonctionnement d’une organisation. En effet, si les mesures comme la préretraite peuvent tenter des instances dirigeantes à l’occasion de crises ou de fluctuations d’activité, un départ massif de seniors peut mettre encore davantage en difficulté une structure. Les compétences que les anciens emporteraient avec eux pourraient se révéler capitales pour la reprise et leur disparition s’avérer préjudiciable pour l’entreprise. D’autant plus que celle-ci se prive également d’une précieuse coopération intergénérationnelle, car certains savoirs de terrain se transmettent par le côtoiement entre les salariés les plus expérimentés et ceux qui le sont moins.

De par son rôle dans la gestion de la charge de travail, dans le déploiement de nouvelles organisations ou encore dans la montée en compétences des employés, le management doit pouvoir s’impliquer lui aussi dans la prévention des risques professionnels. La prise en compte de l’avis des équipes sur les problèmes rencontrés, sur les évolutions du travail ou sur les pistes d’amélioration apparaît essentielle. Le manager doit aussi laisser des marges de manœuvre à son collectif. Le soutien des membres de l’encadrement est nécessaire pour lui permettre de renforcer ses capacités en termes d’animation et de prise en compte des questions de santé. L’implication du management permet ainsi de construire une vision commune à toute la structure sur les relations entre santé, travail et performance.

Les décisions stratégiques et la conduite des projets de changement ont toujours des effets positifs ou négatifs sur les conditions de travail. La préservation de la santé au travail doit donc, là encore, entrer en ligne de compte afin de s’assurer que les aspects sociaux inhérents à toute évolution pèsent tout autant dans la balance que les perspectives techniques et économiques. Enfin, les instances représentatives doivent également être partie prenante. Les alertes, les analyses et les propositions que celles-ci sont en mesure de formuler sur les questions de conditions de travail deviennent un objet du dialogue social contribuant à en faire un point essentiel de l’organisation de l’entreprise.

« Tous les salariés, du plus jeune au plus âgé, prennent part au bon fonctionnement et aux performances de l’entreprise, souligne Philippe Biélec. Il est donc dans l’intérêt de tout établissement de construire une démarche de prévention des risques professionnels pertinente et pérenne. D’une part, en agissant favorablement sur la préservation des capacités des salariés les plus jeunes, et ce dès leur entrée dans l’entreprise, et d’autre part, en définissant des parcours professionnels qui donnent à tous l’opportunité d’évoluer et de s’épanouir tout au long de leur carrière. » Il s’agit, tout simplement de faire de la prévention des risques professionnels grâce à tous les indicateurs de l’entreprise.

L’EXPERIMENTATION PUP

De 2014 à 2017, la Cnam, la Cnav et l’Anact ont mené une expérimentation d’accompagnement d’entreprises dans une démarche de « prévention de l’usure professionnelle ». En mutualisant leurs expertises respectives, les trois partenaires ont soutenu vingt établissements de secteurs d’activité variés (aide à la personne, grande distribution, industrie, BTP…) dans le repérage des signaux d’alerte des risques pour la santé, l’identification et l’analyse de ses sources principales ainsi que la définition et l’engagement d’actions de prévention. Le programme, qui s’est déroulé en Aquitaine, Bretagne, Centre-Ouest, Rhône-Alpes et Sud-Est, a permis aux entreprises d’un même secteur géographique d’échanger sur leurs difficultés et de mettre en commun leurs réflexions. En complément, chacune d’entre elles bénéficiait de l’aide des Carsat et des Aract de sa région pour définir et lancer ses actions. Au terme des deux ans d’expérimentation, la moitié des entreprises ont adapté leur démarche de prévention en conséquence.

Damien Larroque

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