DOSSIER

© Grégoire Maisonneuve pour l’INRS

Trop souvent, le bruit reste le parent pauvre de la prévention. Soit il est ignoré, soit il ne fait l'objet que d'une protection individuelle à travers les casques et bouchons d'oreilles. Pourtant, ce risque aux conséquences diverses, de la gêne, source de mal-être, à la lésion irréversible, en fonction de sa puissance, peut être traité facilement.

Exemples d'ambiances sonores en fonction de lieux ou de situations de travail.

Exemples d'ambiances sonores en fonction de lieux ou de situations de travail.

Trois millions de salariés exposés. Près de six actifs sur dix qui se disent gênés sur leur lieu de travail, tous secteurs confondus (industries, BTP, services, administrations…) 1. Le bruit constitue une nuisance majeure en milieu professionnel. Il reste pourtant insuffisamment pris en compte en tant que risque professionnel. Le plus souvent, il passe en arrière-plan. « Il n’est pas aisé de donner une définition objective du bruit qui est un terme générique, explique Patrick Chevret, chef du laboratoire acoustique au travail de l’INRS. On peut considérer qu’un son devient bruit dès lors qu’il est perçu comme gênant. »

L’Afnor donne comme définition « toute sensation auditive désagréable ou gênante, tout phénomène acoustique produisant cette sensation, tout son ayant un caractère aléatoire qui n’a pas de composantes définies ». Les expositions au bruit se distinguent selon le contexte professionnel. Dans les activités industrielles ou le BTP, les niveaux dépassent fréquemment les 80 dB(A). Ces nuisances peuvent générer des lésions physiologiques, avec perte définitive d'audition. Entre 700 et 800 surdités professionnelles sont reconnues chaque année en France.

Le bruit est dans ce cas encore souvent considéré comme une composante normale du travail, et le risque tend à être sous-estimé. Pourtant, outre les lésions auditives, les niveaux sonores élevés peuvent être source d’accidents : ils masquent des signaux d’alerte, perturbent la communication ou détournent l’attention. Les solutions de prévention consistent en premier lieu à réduire les émissions sonores à la source, en privilégiant les matériels les moins bruyants. Si une telle approche n’est pas possible, les solutions passent par la limitation de la propagation des ondes dans l’espace de travail : encoffrement de machines, cloisonnements, traitement acoustique des locaux... Ou encore éloignement des personnes des sources d’émission.

Une nuisance coûteuse

La mise à disposition d’équipements de protection individuelle (EPI) est souvent la première action mise en œuvre en entreprise. Une solution incontournable et insuffisante à la fois. « Les bouchons moulés individuels prennent de plus en plus d’importance au détriment des solutions classiques », constate Nicolas Trompette, expert en acoustique à l’INRS, alors qu’ils sont rarement la bonne première réponse. Le port d’EPI ne doit venir qu’en complément d’aménagements collectifs préalables.

« Une idée reçue est que traiter le bruit représente un coût sans retour sur investissement. Et une autre idée reçue est que traiter le bruit à la source coûte plus cher qu’équiper en EPI les personnes exposées, explique Nicolas Méhier, ingénieur-conseil à la Cramif. Mieux vaut inverser la question : combien ça coûte de ne pas traiter le bruit ? »

Un rapport de l’Ademe de 2016 a estimé les coûts liés au bruit à 19 milliards d’euros 2. Ce qui revient à un coût de l’inaction de 700 € par actif et par an. « Une estimation haute à partir des résultats de l’enquête Sumer 2010 atteint 4 000 € par actif et par an, poursuit Nicolas Mehier. Si ces chiffres sont des estimations, ils mettent en perspective la problématique de santé au travail liée au bruit et à son coût. »

Dans le cas des activités tertiaires, en particulier dans des bureaux ouverts, la question de la gestion des nuisances liées au bruit est traitée sous un autre angle. Les niveaux sonores mesurés sont sous les seuils d’action de la réglementation et n’exposent pas les salariés à des risques de lésions de l'oreille. Ils peuvent en revanche nuire à la capacité de concentration et à la qualité du travail de chacun. D’ailleurs dans des bureaux ouverts, le bruit est ressenti comme la première source de gêne, devant la qualité de l’air ou l’éclairage.

Un révélateur de mal-être

La perception du bruit est par ailleurs une donnée très subjective. Un même son peut être utile, agréable ou gênant selon qui le reçoit et à quel moment. « La perception sonore va au-delà du niveau sonore, décrit Valérie Rozec, psychologue de l’environnement au CiDB (Centre d’information et de documentation sur le bruit). C’est l’exemple de la goutte d’eau qui tombe régulièrement ou du stylo à bille rétractable que manipule nerveusement un collègue. » Des bruits insidieux, faibles mais permanents, telss qu’une ventilation, peuvent également dégrader la capacité de concentration sur la durée. Or faire des efforts intellectuels pour s’isoler des nuisances sonores environnantes crée une surcharge cognitive. L’âge joue également : en vieillissant, on devient plus sensible et moins tolérant aux bruits.

Le bruit étant un excitant pour le cerveau, une exposition subie et prolongée peut avoir des répercussions sur la santé des salariés. Il induit du stress et des mises en tension. Les réactions physio­logiques en résultant sont connues : hypertension, troubles du sommeil, baisse des performances cognitives… À l’échelle collective, le bruit peut avoir pour autre effet de dégrader le climat social d’une entreprise. D’où la nécessité de faire prendre conscience aux décideurs qu’il est contreproductif de faire travailler les salariés dans de tels environnements.

Enfin, le bruit peut avoir pour autre effet de révéler divers dysfonctionnements dans une entreprise. « Quand le climat social est dégradé dans une entreprise, le bruit est souvent une des premières causes citées, observe Patrick Chevret. On a tous un vécu par rapport au bruit, c’est universel, on sait l’exprimer. Mais cela peut cacher autre chose. Quand on n’est pas bien dans son travail, le bruit vient accentuer l’inconfort ou le mal-être. » Malgré ces perceptions subjectives, de multiples approches et solutions sont envisageables pour améliorer des ambiances dégradées du fait du bruit.

« Chaque situation mérite une analyse à part entière, estime René Gamba, consultant dans le domaine de l’ingénierie acoustique appliquée à l’industrie, l’ergonomie, le bâtiment, et formateur. Il faut analyser l’activité et ses exigences. » Il est nécessaire de distinguer les signaux utiles – qui relèvent de sa propre activité ou de celles de ses collègues immédiats – des signaux dérangeants, plus lointains et sans rapport avec son activité. « Et il est essentiel d’associer les salariés aux discussions, poursuit le consultant. En allant les voir avec un projet, même sommaire, on les aide à se projeter et ça enclenche la verbalisation. » Une fois réalisés, les aménagements montrent des résultats bénéfiques au-delà de la seule acoustique, contribuant à un bien-être accru au travail.n

1. Sondage Ifop pour la JNA réalisé en septembre 2018 auprès de 1 093 personnes.
2. Un milliard directement lié aux arrêts AT/MP, 18 milliards en perte de productivité.

SEPT PILIERS POUR BOUCLER LA BOUCLE

  •  L'APPROVISIONNEMENT DURABLE : s’approvisionner en privilégiant des ressources renouvelables ou les moins impactantes pour l'environnement.
  • L'ECOCONCEPTION : dès la conception d’un procédé, d’un bien ou d’un service, prendre en compte l’ensemble du cycle de vie (de l’extraction des matières aux déchets) en limitant les impacts environnementaux : diminuer la quantité de matière, allonger la durée de vie, faciliter la réparation, le recyclage ou le reconditionnement…
  • L'ECOLOGIE INDUSTRIELLE ET TERRITORIALE : s’organiser entre entreprises pour échanger des flux ou mutualiser des besoins.
  • L'ECONOMIE DE LA FONCTIONNALITE : privilégier l'usage sur la possession et tendre à vendre des services liés aux produits plutôt que les produits eux-mêmes.
  • LA CONSOMMATION RESPONSABLE : consommer en prenant en compte les impacts environnementaux à toutes les étapes du cycle de vie du produit.
  • L'ALLONGEMENT DE LA DUREE D'USAGE : recourir à la réparation, favoriser le réemploi ou la réutilisation.
  • LE RECYCLAGE DES DECHETS : utiliser les matières premières issues de déchets lors de la fabrication.

Source Ademe.

QUESTIONNAIRE GABO

Le questionnaire Gabo (gêne acoustique dans les bureaux ouverts) a été développé par l’INRS avec l’Insa de Lyon. C’est à la fois un outil d’analyse et un support de discussion. Il aide à recueillir le ressenti des salariés vis-à-vis de leur environnement de travail et du bruit en particulier. Il les associe ainsi à la démarche d’amélioration de l’espace de travail et objective leur perception du bruit.

Lien : www.inrs.fr/media.html?refINRS=outil62

PAROLE D’EXPERT

NICOLAS TROMPETTE, expert pôle acoustique au travail de l’INRS

« Pour réduire les nuisances sonores notamment dans les bureaux collectifs, certains fabricants font actuellement la promotion de nouveaux systèmes de masquage sonore. L’INRS a récemment réalisé une étude dans un bureau ouvert d’une grande entreprise du secteur bancaire, qui a montré, à la suite de l’installation d’un système de masquage, que les salariés ressentaient une augmentation de la gêne sonore occasionnée par des bruits d’équipement (ordinateurs, imprimantes, ventilations). Aucune baisse de la gêne liée aux bruits des conversations n’a été constatée. Du traitement acoustique des locaux au confinement des équipements bruyants en passant par l’aménagement de l’espace, il existe des mesures collectives de lutte contre le bruit réellement efficaces. La recommandation de l’INRS, en matière de réduction des nuisances sonores dans les bureaux ouverts, est de s’appuyer sur la norme NF S31-199, 2016 (Acoustique – Performances acoustiques des espaces ouverts de bureaux). »

Céline.Ravallec

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