DOSSIER

© Gaël Kerbaol / INRS

Si elle ne représente pas un risque majeur, l’importance qu’elle commence à prendre mérite amplement que l’on s’attarde sur son cas : la pollution de l’air intérieur. D’autant que c'est une très grande partie des salariés de tous secteurs qui est potentiellement concernée et que ses effets, même modérés, peuvent être particulièrement gênants. Les origines de cette pollution sont très diverses, mais des solutions efficaces existent.

Outre l’environnement extérieur et les matériaux, les occupants eux-mêmes, via leurs activités et leurs comportements, représentent une source de pollution de l’air intérieur au travail.

Outre l’environnement extérieur et les matériaux, les occupants eux-mêmes, via leurs activités et leurs comportements, représentent une source de pollution de l’air intérieur au travail.

Dix-neuf milliards d’euros. C’est, d’après l’Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) et le Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB), ce que coûterait à la collectivité, socialement et annuellement, la pollution de l’air intérieur en France. Un montant qui, s’il représente avant tout une estimation (l’étude exploratoire, réalisée dans le cadre du programme de travail de l’OQAI, portait sur six polluants : benzène, trichloroéthylène, radon, monoxyde de carbone, particules, fumée de tabac environnementale), illustre la place particulièrement grandissante des conséquences d’une mauvaise qualité de l’air intérieur (QAI) en matière de santé publique. Le monde du travail n’échappe pas à cette problématique de pollution des environnements intérieurs. Le secteur tertiaire, marchand (banques, commerces, hôtels, réparation et commerce automobile…) et non marchand (enseignement, santé, sécurité…), est notamment concerné (nous mettrons de côté les activités industrielles, soumises à des pollutions spécifiques liées à leur activité). Au total, ce sont, en France, autour de 20 millions d’emplois potentiellement concernés.

REPÈRES

L'OQAI a été créé le 10 juillet 2001 par une convention signée entre les ministères de tutelle (Logement, Santé, Environnement) et les présidents de l’Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe) et du Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB). Son objet est de mettre en place un dispositif de recherche pour collecter des données sur les « polluants » présents dans les atmosphères intérieures des différents lieux de vie.

Les effets d’une mauvaise QAI sur la santé sont variés et non spécifiques. Irritations de la peau, des muqueuses respiratoires (souffle court, toux sèche), sécheresse oculaire, inconfort – mal de tête, fatigue, troubles visuels, nausées, problèmes de concentration – font partie des principales nuisances rencontrées. Ces symptômes, qui peuvent devenir chroniques, disparaissent après la sortie du bâtiment et récidivent au retour. Ils dépendent de la nature des polluants, de la fréquence d’exposition et de la sensibilité des personnes exposées.

CHIFFRES

• 5 symptômes sont fréquemment retrouvés en cas de mauvaise qualité de l’air intérieur dans les bâtiments tertiaires : yeux secs, nez bouché, gorge sèche/irritée, mal de tête et léthargie inhabituelle.

• 30 % des bâtiments non industriels, dans les pays industrialisés, pourraient être concernés par le syndrome des bâtiments malsains, selon l’Organisation mondiale de la santé. D'après l'Association de recherche clinique en allergologie et asthmologie, le lieu de travail représenterait 30 % de l’exposition à la pollution associée aux environnements intérieurs (et 50 % pour l’habitat).

• 8 programmes d'étude seulement ont porté spécifiquement sur l’air intérieur au travail entre 2009 et 2012 en Europe. Sur la même période, 71 études ont été menées dans des logements et 19 dans des écoles ou crèches.

« Ces problèmes de santé ne sont globalement pas graves mais particulièrement gênants pour ceux qui en souffrent », observe Laurence Robert, responsable d’études en ingénierie aéraulique à l’INRS. Même si ce n’est pas la préoccupation n° 1 en santé au travail, « depuis environ trois ans, on constate dans nos services une augmentation des demandes d’assistance sur le sujet », poursuit-elle. Car les problèmes de santé peuvent être très invalidants pour les personnes et pénalisants dans l’activité d’une entreprise. Dans des cas extrêmes, des effets plus graves sont soupçonnés : intoxications, allergies respiratoires (rhinites, asthmes)… Et les effets à long terme pourraient comprendre des pathologies respiratoires ou cardiovasculaires, voire tumorales.

Polluants et symptômes multiples

Il existe trois principales sources de pollution de l’air intérieur au travail : l’environnement extérieur (pollution atmosphérique en cas de circulation automobile ou de pollution industrielle proches, nature du sol sous le bâtiment…), les matériaux (de construction, d’ameublement et de décoration) et les occupants eux-mêmes, via leurs activités et leurs comportements. « On observe une corrélation entre la mise en suspension de particules fines dans l’air ambiant et la présence de personnes », constate Philippe Petit, responsable hygiène en santé chez Ciat, entreprise spécialisée notamment dans le traitement de l’air. Les polluants intérieurs sont multiples (lire l’encadré « les familles de polluants ») : agents biologiques, chimiques, facteurs physiques.

LES FAMILLES DE POLLUANTS

Agents biologiques : moisissures, bactéries et virus, allergènes d’acariens et d’animaux domestiques ;
Agents chimiques : particules fines (PM10, PM2,5) et ultrafines dont les nanoparticules inférieures à 0,1 µm, CO, CO2, composés organiques volatils (COV) et semi‑volatils (COSV)… Certaines familles de COV ont la propriété de s’évaporer rapidement à température ambiante, c’est pourquoi elles sont susceptibles d’être présentes dans nos environnements intérieurs. Leurs sources sont multiples : matériaux de construction et de décoration (isolation, peintures, enduits, vernis, cires, colles, revêtements textiles et plastiques), d’ameublement, équipements bureautiques et activités humaines. On peut également trouver dans les environnements intérieurs du formaldéhyde, du benzène, du styrène, du toluène, des terpènes, des phtalates, des retardateurs de flamme, ou encore des substances telles que l’ozone ou le NO2, des métaux lourds…
Par ailleurs, des facteurs physiques peuvent avoir un impact sur la santé : température supérieure à 22 °C, hygrométrie inférieure à 30 %, champs électromagnétiques, bruit, vibrations, luminosité...

Au total, plus de 1 000 substances chimiques peuvent être présentes dans les intérieurs, parmi lesquelles on retrouve souvent des composés organiques volatils (COV), dont le formaldéhyde, présent dans tous les environnements intérieurs, ou semi-volatils (COSV). Certaines émissions sont liées au matériel informatique, comme les photocopieurs et imprimantes qui émettent de l’ozone ainsi que des particules fines et ultrafines. Si les allergènes d’acariens et d’animaux domestiques sont peu présents dans les bureaux, la contamination des circuits de ventilation par des moisissures ou des bactéries représente l'un des risques à l’origine du syndrome du « bâtiment malsain ».

Une bonne ventilation est donc le premier rempart contre une accumulation de polluants dans l’air. Mais c’est en grande partie là que le bât blesse. Une étude réalisée par le Centre technique des industries aérauliques et thermiques (Cetiat)  a montré que la moitié des caissons ou des centrales de ventilation installés ne fournissaient pas le débit d’air prévu : les trois quarts d’entre eux montraient un débit inférieur à celui visé, et un quart présentait un débit supérieur, de l’ordre de 20 %. Les fuites sur les réseaux sont également nombreuses. Or, une mauvaise étanchéité peut provoquer l’introduction de polluants dans le réseau de distribution d’air et générer un encrassement plus rapide des composants et des réseaux. Enfin, la bonne maintenance des installations reste rare.

« Le lot ventilation est souvent secondaire dans un projet ou durant l’exploitation d’un bâtiment, explique Axel Ballion, directeur associé de Ventéo. La propreté des réseaux est souvent négligée alors qu’une réglementation impose un dépoussiérage des gaines après chaque phase de travaux (neuf ou rénovation), car c’est justement la phase qui génère le plus de poussières dans les systèmes de ventilation. » Tous ces aspects peuvent avoir comme conséquences une surconsommation énergétique, une augmentation du nombre de pannes ou une baisse de la durée de vie des installations, sans oublier des effets sur la santé des occupants.

CAMPAGNE NATIONALE DANS LES IMMEUBLES DE BUREAUX

La première étude d’envergure menée en France sur les immeubles de bureaux est en cours de réalisation. Menée par l’Observatoire de la qualité de l’air intérieur, elle a pour but de faire mieux connaître la qualité de l’environnement intérieur afin d’évaluer les risques sanitaires et le confort des occupants. Initiée en juin 2013, la phase de collecte de mesures, gratuite et anonyme, doit durer jusqu’à fin 2015 sur toute la France. Les mesures sont réalisées par une équipe de trois personnes sur une journée de travail type : collecte de données sur le bâtiment (revêtements, équipements, environnement…), mesure de divers paramètres (composés organiques volatils, particules ultrafines, température, humidité relative, concentration en CO2), entretiens avec les occupants sur le confort ressenti dans le bâtiment et leur état de santé. Pour l’heure, environ 70 immeubles ont fait l’objet de mesures. Les immeubles de bureaux sont tirés au sort, mais les bâtiments volontaires sont également les bienvenus.

La prise en compte des matériaux est une autre donnée importante pour une bonne qualité de l’air intérieur. Outre les matériaux de construction, les matériaux intérieurs servant à la décoration et le mobilier jouent aussi un rôle. Depuis le 1er septembre 2013, l’étiquetage des produits de construction et de décoration destinés à un usage intérieur (revêtements de murs, sols et plafonds, peintures, cloisons, colles, jointures, mastic…) émettant des COV, est obligatoire. Fonctionnant sur le même principe que l’étiquetage des appareils électroménagers, il indique les niveaux d’émission en COV des produits, allant de A+ (produits très faiblement émissifs) à C (fortes émissions).

De nombreuses pistes de recherches

« C’est un vrai progrès à notre sens, estime Corinne Mandin, responsable de la division expologie à l’Observatoire de la qualité de l’air intérieur (OQAI). Cela aide les acheteurs à privilégier les matériaux et produits peu émissifs lors de travaux de rénovation ou d’aménagement. À terme, pourquoi ne pas l’élargir au mobilier et aux produits d’entretien ? » L’agencement de l’espace intérieur joue également : le fait de positionner le matériel informatique (imprimantes, photocopieurs) dans des locaux dédiés montre que les espaces de travail sont moins pollués.

Des recherches constantes sont réalisées pour étoffer les connaissances, encore incomplètes, sur le sujet. Un travail de hiérarchisation des substances émises par les produits d’ameublement – dont les COV et COSV – est par exemple en cours et devrait aboutir dans le courant de l’année 2015. Parmi les travaux qui devraient également se conclure dans l’année, une expertise est menée par l’Anses pour réaliser un état des lieux des connaissances des effets sur la santé des moisissures. Par ailleurs, des systèmes d’épuration d’air sont commercialisés, sans forcément avoir fait preuve de leur efficacité. C’est pourquoi l’Anses s’est autosaisie du dossier afin d’analyser les différentes techniques d’épuration d’air intérieur.

Étant donné les évolutions attendues dans le parc de bâtiments neufs et rénovés du fait des nouvelles exigences en matière d’économie d’énergie, il est indispensable de porter une grande attention à la QAI et au confort dans ces nouveaux bâtiments à basse consommation qui présentent une meilleure étanchéité à l’air et une isolation thermique renforcée. Car ils sont moins tolérants à une mise en œuvre ou à une maintenance approximative des systèmes de ventilation, dans la mesure où les défauts d’étanchéité ne peuvent plus assurer le renouvellement d’air. Il y a là de quoi documenter et alimenter un sujet qui, selon certains spécialistes, va nous occuper au moins ces vingt prochaines années.

Céline Ravallec

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