DOSSIER

Dans la vie d’un chef d’entreprise, la conception d’un nouvel espace de travail est un moment clé, souvent synonyme de renouveau et d’essor de son activité. C’est aussi l’occasion d’améliorer les conditions de travail des salariés de l’entreprise comme des intervenants extérieurs, par la mise en place d’une démarche structurée, qui intègre d’emblée les principes de prévention.

Les principes généraux de la conception doivent s’adapter à l’activité réelle de l’entreprise. 
<br/>© Rodolphe Escher pour l’INRS

Les principes généraux de la conception doivent s’adapter à l’activité réelle de l’entreprise.
© Rodolphe Escher pour l’INRS

Locaux vétustes ou devenus exigus, réorganisation de l’entreprise, croissance de l’activité, besoin de changements géographiques, nouvelle implantation… Les raisons qui poussent le chef d’entreprise à un déménagement, une extension de bâtiment ou la construction de nouveaux locaux sont multiples. En revanche, excepté pour les grands groupes qui font appel à des cabinets spécialisés, celui-ci se trouve invariablement dans la position d’apprenti maître d’ouvrage. Un rôle pour lequel, le plus souvent, il n’a pas été formé.
De nombreuses règles et contraintes vont alors s’imposer à lui dans le cadre de ce projet, notamment en termes de prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles. « Dans l’idéal, c’est le besoin qui doit guider la conception d’un espace de travail : il faut partir de l’activité réelle, penser les espaces en termes d’usage pour bien définir ce besoin en amont », explique Éric Liehrmann, expert en assistance conseil à l’INRS, spécialisé dans la conception des lieux et situations de travail. « La maîtrise d’ouvrage est une responsabilité qu’on ne porte en général qu’une seule fois dans sa vie », précise Gérard Bouché, architecte d’intérieur, programmiste et ergonome.

Le maître d’ouvrage, qui s’avère donc souvent être le chef d’entreprise, est en effet responsable des choix de conception 1. Il est également et surtout le premier intéressé au bon fonctionnement de l’entreprise, gage de sa performance. « La difficulté pour le chef d’entreprise, c’est qu’il doit prendre en compte plusieurs paramètres, pas seulement la sécurité et les conditions de travail : l’accessibilité aux personnes handicapées, les nouvelles réglementations énergétiques, etc. », constate Marc Malenfer, chargé de projets pour les TPE-PME à l’INRS. Il est donc régulièrement amené à faire des compromis.

Formuler des demandes précises

Choisi par le maître d’ouvrage pour dessiner un bâtiment qui réponde à sa demande, c’est l’architecte qui va mettre en application les besoins du chef d’entreprise. Avec, pour lui aussi, la contrainte du respect de la réglementation en termes d’hygiène, de sécurité et d’environnement. « L’architecte n’est pas responsable de l’usage et du fonctionnement du bâtiment, mais il a une obligation de conseil envers le maître d’ouvrage sur ces deux points. Cependant, il ne connaît pas le travail dans l’entreprise, ni son organisation, et il n’est pas formé à la prévention. La logique de bon fonctionnement doit donc émaner de l’entreprise, sous la responsabilité du maître d’ouvrage », rappelle Gérard Bouché.

UNE DÉMARCHE DE PRÉVENTION EN DIX POINTS CLÉS

Un groupe de travail (Carsat, INRS, centres de gestion de collectivités) s’est attaché à détailler aux TPE désireuses de se lancer dans la conception de lieux
de travail les 10 éléments clés pour réussir leurs projets :

  1. Circulation extérieure,
  2. Aménagement des espaces de travail,
  3. Protections collectives contre les chutes de hauteur,
  4. Éclairage naturel,
  5. Éclairage artificiel,
  6. Acoustique,
  7. Aération et assainissement,
  8. Manutention et levage,
  9. Stockage des produits dangereux et déchets,Vestiaires, réfectoires et sanitaires.

En savoir plus : Création de lieux de travail. Une démarche intégrant la santé et la sécurité. 10 points clés pour un projet réussi, ED 6096, INRS.

Au cœur du dispositif : le programme architectural. C’est dans ce document que le maître d’ouvrage formule ses exigences et ses impératifs à l’architecte. Il sert de base à ce dernier pour établir les plans du bâtiment ou de l’extension, qui constituent l’étape finale du projet. Plus il est précis dans l’expression des objectifs et des contraintes de l’entreprise, plus la réponse des architectes sera en adéquation avec les besoins de l’entreprise. « Le programme traduit les objectifs et les contraintes du maître d’ouvrage pour l’architecte. Il doit être le plus exhaustif et le plus exigeant possible, et ne pas s’inhiber dans l’exploration du champ des possibles. Et ce n’est que dans un second temps qu’il faudra confronter ces idées aux limites techniques et financières », suggère Gérard Bouché. Dès ce stade, les risques professionnels doivent être identifiés pour être traduits in fine dans les plans du nouvel espace de travail.

Un travail d’équipe dès les premiers stades du projet

Cette démarche, nouvelle pour lui, le chef d’entreprise ne saurait l’assumer seul. « Pour avoir une approche très ancrée dans la pratique, et donc fonctionnelle, rien de tel que d’impliquer les équipes qui effectuent le travail au quotidien, afin d’y intégrer la réalité des usages, estime Éric Liehrmann. Sinon, l’entreprise s’expose à des dysfonctionnements difficiles à gérer une fois que tout est en place. » Très souvent, cela passe par l’instauration, au sein de l’entreprise, d’une démarche participative dès l’élaboration du programme, en créant par exemple, sur la base du volontariat, des groupes de travail représentatifs de la diversité des activités de l’entreprise. L’objectif est de faire émerger de l’analyse de l’existant et de l’expérience des utilisateurs des propositions qui intègrent les projets de développement à moyen terme et en anticipent les besoins.

LA PRÉVENTION, AVANT ET POUR APRÈS

Les articles R. 4532-1 à R. 4532-98 du Code du travail font obligation au maître d’ouvrage de prévoir notamment les principes d’intervention ultérieure sur l’ouvrage à venir, afin d’améliorer la sécurité et de prévenir les risques lors des travaux d’entretien, de nettoyage et de réparation, avec l’aide du coordonnateur de sécurité et de protection de la santé (CSPS), désigné par le maître d’ouvrage. Dans ce but, ce dernier participe avec le maître d’ouvrage à l’élaboration du dossier d’intervention ultérieure sur l’ouvrage (DIUO). Ces mêmes articles précisent la responsabilité du maître d’ouvrage dans la prévention des accidents dès la conception de l’ouvrage, et donc lors des travaux de construction ou d’extension. Elle s’ajoute à celle du maître d’œuvre en charge des travaux, elle ne s’y substitue pas.

Effet non négligeable, « la participation au projet des futurs utilisateurs assure une meilleure adhésion aux évolutions que peut induire un tel projet », note Éric Liehrmann. Au-delà de l’implication des futurs utilisateurs dans l’élaboration du programme, la participation au suivi de l’ensemble de la démarche est une étape essentielle. Afin d’enrichir le projet, le processus est idéalement itératif, notamment la validation des choix pendant les phases ultérieures de la conception et la mise en service. Le Code du travail prévoit dans son article L. 4612-8 que le CHSCT, ou à défaut les délégués du personnel, doivent être consultés pour tout projet d’extension et de réaménagement.

MAVIMPLANT, UN OUTIL SPÉCIALEMENT CONÇU POUR LES TRËS PETITES ENTREPRISES

Le logiciel MAVImplant (Maquette virtuelle d’implantation des locaux) a pour objectif d’aider les maîtres d’ouvrage occasionnels dans la conception de locaux professionnels, en intégrant automatiquement les bonnes pratiques de prévention des risques professionnels. C’est un moyen simple d’incorporer des contraintes et des exigences propres à son projet de conception. Bientôt accessible gratuitement sur Internet, l’outil leur permettra de construire une maquette virtuelle en trois dimensions représentant le futur local au fur et à mesure de sa conception. Il a été mis au point dans un premier temps pour les boulangeries-pâtisseries et pour l’entretien et la réparation automobile, au sein du département Ingénierie des équipements de travail de l’INRS, et en partenariat avec les organisations professionnelles concernées, afin de prendre en compte les contraintes spécifiques à ces métiers.

Les conseillers extérieurs à l’entreprise et spécialistes de ce type de projet ne manquent pas. Ils représentent des aides souvent utiles : ergonomes (qui permettent un état des lieux de l’existant), programmistes (qui établissent le programme)… sans oublier les Carsat. Ces dernières disposent, pour certaines d’entre elles, de spécialistes en conception et de préventeurs de terrain qui proposent un accompagnement personnalisé, et qui permettent justement d’adapter les conseils généraux aux spécificités de l’activité. Au sein des caisses régionales, l’ensemble des contrôleurs et des ingénieurs-conseils connaissent bien les problématiques liées à la conception. En effet, malgré l’existence de principes généraux de prévention, les solutions standard n’existent pas, chaque entreprise est unique : le fonctionnement de l’entreprise doit être considéré dans sa globalité. Mais pas seulement : trop souvent la vie même du bâtiment est négligée et les interventions ultérieures oubliées.

Quant aux gains de performance générés par une bonne démarche de conception, ils sont difficiles à chiffrer. « Mais il est clair qu’il vaut mieux miser sur la conception car les mesures correctives réalisées en aval coûtent davantage. Un surcoût imputable à des travaux souvent très invasifs pouvant aller jusqu’à une destruction partielle de l’existant avant reconstruction, à des dépenses supplémentaires en heures de bureau d’études ou encore un arrêt temporaire de la production », souligne Christian Trontin, économiste et responsable du laboratoire Gestion et organisation pour la santé et sécurité au travail à l’INRS.

UN MOMENT PRIVILÉGIÉ POUR LES PRÉVENTEURS

Du point de vue du préventeur, la phase de conception est idéale pour sensibiliser les chefs d’entreprise à la prévention des risques et les familiariser avec les principes généraux. « Quand le chef d’entreprise est en train de concevoir de nouveaux espaces de travail, il est souvent en phase d’expansion économique et donc apte à réaliser des investissements. C’est donc un moment privilégié pour le sensibiliser à la prévention et le convaincre de la mettre au cœur de son projet, afin d’éviter de futurs accidents du travail ou d’éventuelles maladies professionnelles. Et lui rappeler que les mesures correctives entraînent des surcoûts. La difficulté pour nous, c’est d’atteindre les chefs d’entreprise au bon moment, idéalement le plus en amont possible du projet », souligne Jacques Balzer, ingénieur-conseil à la Carsat Alsace-Moselle.

EN SAVOIR PLUS

Conception des lieux et situations de travail. Santé et sécurité : démarche, méthodes et connaissances techniques. ED 950, INRS.
Évaluation des risques professionnels- aide au repérage des risques dans les PME-PMI. ED 840, INRS.

Katia Delaval

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