DOSSIER

Le service de santé au travail du Morbihan (Amiem) a mené une étude pour évaluer l’influence des horaires décalés chez les apprentis et leurs effets sur leur formation. Cela a donné naissance à un jeu éducatif, « Pionce à donf ». Dominique Daures, médecin du travail et somnologue, explique la démarche.

Travail & Sécurité. Pourquoi vous êtes-vous penché sur le sommeil des jeunes apprentis ?
Dominique Daures. Les jeunes ont perdu 50 minutes de sommeil par nuit en 25 ans. Face à ce constat, j’ai cherché à savoir à quels effets étaient soumis les apprentis travaillant en horaires décalés dans le cadre de leurs études. Les constats des enseignants ou des infirmières scolaires montraient que beaucoup de jeunes dorment en cours, ou à l’infirmerie. J’ai donc voulu creuser auprès de plusieurs métiers enseignés au CFA : boulangers-pâtissiers, cuisiniers-serveurs, vente alimentation, coiffeurs, bouchers et mécaniciens automobiles.

Quelle a été votre approche ?
D. D. Avec l’infirmière du CFA, nous avons soumis les jeunes apprentis au test de somnolence qui est un instrument simple et fiable pour évaluer le niveau de somnolence pendant la journée, à l’aide d'un questionnaire.

368 tests ont été réalisés en 2015. Les résultats étaient alarmants : un tiers avaient une vigilance normale, un tiers étaient en somnolence légère, et le dernier tiers en somnolence pathologique. Seuls les mécaniciens s’en sortaient bien. On constatait une plus grande somnolence chez les filles. On s’est dit qu’on était tombés sur une année particulièrement mauvaise. Nous avons donc réitéré le test en 2016, auprès des mêmes apprentis passés en deuxième année et des premières années. 584 nouveaux tests ont été réalisés. Les résultats ont été totalement superposables aux premiers. Face à ces chiffres, on s’est demandé ce qu’on pouvait faire.

Et qu’avez-vous fait ?
D. D.
Nous avons réfléchi à une façon de sensibiliser les jeunes à l’importance du sommeil. Les ados considèrent le sommeil comme du temps perdu. Ils voudraient dormir 2 h par nuit. La sollicitation permanente des écrans, les réseaux sociaux qui ne s’arrêtent jamais font qu’ils se couchent toujours plus tard. En contrepartie, certains consomment du cannabis pour s’endormir plus facilement. Pourtant, les effets de la somnolence sont là : troubles de la concentration et possibles erreurs associées, risques d’accidents du travail, accidents de trajet… Et plus largement, les troubles du sommeil interfèrent avec la mémoire, l’acquisition des expériences, la prise de poids, l’humeur. Nous avons opté pour un support ludique pour aborder ces questions et donner des conseils sur un ton vivant. On retient toujours mieux en s’amusant. De là est né le jeu « Pionce à donf ».

Quel en est le principe ?
D. D.
Il s’agit d’un plateau de jeu comparable au jeu de l’oie, avec des cartes. Au fil de la progression, il aborde divers thèmes : la fonction du sommeil et l’architecture d’une nuit de sommeil, l’autoprise en charge de son sommeil, des conseils sur l’environnement (chambre, écran), des questions sur les addictions, l’alimentation, le sommeil… Une partie se déroule avec un groupe de 10 à 15 participants. Le temps de jeu est variable, d’un quart d’heure à deux heures, en fonction du temps disponible. Les jeunes participants se sont montrés très intéressés par les informations fournies, par les échanges suscités, de même que les enseignants. À partir de cette première expérience concluante auprès des apprentis en CFA, nous envisageons d’élargir son utilisation à d’autres publics.

UNE NOUVELLE VERSION DU JEU

Une évaluation du jeu « Pionce à donf » a été réalisée sur l’année scolaire 2017-2018 auprès de dix groupes d’apprentis. Les résultats ont été très encourageants, avec un taux de satisfaction de plus de 80 %. Ce mois-ci débute une approche avec une nouvelle version de ce support auprès de salariés concernés par le travail de nuit. Sur les 198 000 salariés suivis par l’Amiem, 13 000 travaillent de nuit, principalement dans l’agroalimentaire, l’industrie et les soins, et 34 000 sont en horaires décalés. Dans le cadre d’une formation délivrée par le service de santé au travail, 120 salariés vont être concernés dans un premier temps, avec le concours des CHSCT de leurs entreprises. Il s’agira notamment d’informer les salariés sur les risques du travail de nuit, les conseils pour préserver leur santé. Une discussion sur l’organisation du travail est prévue, à partir des recommandations de l’Anses de 2016 et des recommandations de la Haute Autorité de santé de 2012.

Propos recueillis par Céline Ravallec

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