DOSSIER

L’Association de services de soins et d’aides à domicile (Assad) du Nord-Libournais et l’Association action solidarité entraide (Aase) de Saint-Astier se sont investies dans le programme « aidants, aidés, une qualité de vie à préserver » de la Carsat Aquitaine. Objectif : mieux prévenir les troubles musculosquelettiques (TMS) et les risques de chute. Et ainsi limiter les inaptitudes et les sorties précoces du métier.

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Il y a trois ans, soudainement, mon père n’a plus été capable de tenir sur ses jambes, témoigne Mme Norval qui vit avec lui depuis huit ans à Coutras, non loin de Libourne, en Gironde. Si nous n’avions pas fait l’acquisition d’un verticalisateur, je n’aurais pas pu faire autrement que de le placer dans une structure d’accueil. » Si pour les familles de personnes dépendantes, les aides techniques répondent avant tout à leur volonté de garder leurs proches chez eux, pour les professionnels de l’aide à domicile, ces outils sont aussi les garants de leur santé.

« Quand les particuliers s’équipent d’aides techniques, les interventions sont simplifiées et certaines tâches, comme le transfert d’un fauteuil à un lit, par exemple, sont rendues possibles », affirme Gregoria Castera, auxiliaire de vie sociale à l’Association de services de soins et d’aides à domicile (Assad), qui accompagne et suit chez elles 750 personnes fragiles dans le Nord-Libournais. « Grâce au développement de ces outils, à la fin de la journée, je suis moins fatiguée qu’à mes débuts dans le métier… et j’ai pourtant dix ans de plus », confie-t-elle dans un sourire.  Mais pour améliorer de la sorte les conditions de travail, encore faut-il convaincre les bénéficiaires de laisser entrer les aides techniques dans leur intimité.

La configuration du domicile, donc du lieu de travail, est à prendre en compte dans le choix des solutions techniques et organisationnelles de prévention.

Que ce soit par crainte de la médicalisation de la sphère privée ou par peur du coût financier, la réaction première est bien souvent le rejet. « On ne peut pas imposer ces outils aux familles, mais il est important de leur faire comprendre que sans eux, garder leurs proches diminués à la maison peut devenir impossible, explique Paul Marsat, chef de service aide soins de l’Assad. On ne peut pas laisser nos salariés s’abîmer la santé et les remplacer quand ils ne sont plus capables de faire leur métier. »

Grâce à l’aide financière notamment de la Carsat Aquitaine dans le cadre de son programme « Aidants, aidés », dont l’objectif est de mieux prévenir les TMS et les chutes, l’association a acheté du matériel pour le prêter aux bénéficiaires à des fins de tests. Une stratégie payante puisque chaque placement de draps de glisse, de fauteuil de douche ou de verticalisateur, par exemple, a débouché sur une acquisition par les particuliers. En revanche, pour être efficaces, les aides techniques doivent être bien identifiées en fonction des besoins, et un diagnostic des risques a priori est primordial. Un passage obligé facilité par le programme de la Carsat qui a apporté son soutien à l’association en finançant entre autres des formations sur le repérage des risques.

LE PROGRAMME « AIDANTS, AIDÉS »

Avec le programme « Aidants, aidés », la Carsat Aquitaine accompagne techniquement et financièrement des structures de services et de soins à domicile dans la prévention des risques de TMS et de chute. Dans un premier temps, les personnels formés des structures d’aide, des ergonomes ou autres experts, réalisent des diagnostics chez les personnes aidées pour repérer les situations de vie et de travail à risques et mettent en œuvre des actions de prévention, notamment par l’utilisation d’aides techniques. Au final, les solutions choisies sont bénéfiques tout autant pour les  personnes bénéficiaires que pour les aides à domicile. Le programme se propose également de sensibiliser trois cibles, aidants, aidés et les proches de ces derniers, grâce à différents outils tels que des vidéos ou des ateliers de théâtre forum. Ces derniers proposent des saynètes se déroulant chez des bénéficiaires et invitant au débat et à la réflexion sur les risques et leur prévention dans le secteur de l’aide à domicile.

Isabelle Lambersend, référente prévention des risques à domicile à l’Assad, a suivi l’un de ces stages. « Depuis, j’accompagne les collègues sur le terrain pour étudier leurs conditions de travail et prendre la mesure des handicaps et des pathologies des bénéficiaires, indique-t-elle. La configuration du domicile, donc du lieu de travail, est à prendre en compte dans le choix des solutions techniques et organisationnelles de prévention. » Aline Szkolnik est ergothérapeute et participe à l’évaluation des risques : « En plus du diagnostic, une grande partie de mon travail consiste à faire du relationnel. Le dialogue et la pédagogie sont nécessaires pour faire évoluer la façon de voir les choses du bénéficiaire. Et il faut avouer que ma position d’ergothérapeute donne plus de poids à mes propositions », souligne-t-elle.

Une démarche de prévention continue

L’absence de lien hiérarchique entre les deux professionnelles et les équipes met ces dernières en confiance et facilite les remontées du terrain. Car des points non diagnostiqués ou des évolutions de l’état de santé des personnes aidées peuvent faire apparaître de nouvelles problématiques. « Nous sommes dans une démarche de prévention continue qui s’adapte aux changements sur le terrain, note Isabelle Lambersend. Il m’arrive de passer aussi chez les bénéficiaires sans raison particulière. Cela me permet de repérer des situations qui paraissent anodines aux aides à domicile, mais qui peuvent cependant être sources de problème. » Comme, par exemple, ce jour-là, un carreau cassé sur le sol du couloir. Un risque de chute, aussi bien pour l’habitante des lieux que pour les salariées de l’association.

PAROLES D’AIDES À DOMICILE

Gregoria Castera, auxiliaire de vie sociale à l’Assad Nord-Libournais
« Pour une même fonction, il existe différents modèles d’aides techniques et il nous arrive de nous retrouver face à un équipement que l’on ne connaît pas. Avant, on ne l’utilisait tout simplement pas. Maintenant, je me renseigne auprès d’Aline Szkolnik, l’ergothérapeute de notre association. »

Gislaine Gay, aide à domicile à l’Aase de Saint-Astier
« En plus des formations concernant l’évaluation des risques, j’ai suivi un stage “premiers secours”. Connaître ces gestes est très sécurisant car nous sommes régulièrement confrontés à des urgences, comme des fausses routes au moment des repas, par exemple. Au-delà de l’intérêt évident pour les personnes dont nous nous occupons, cela m’a fortement rassurée. La possibilité de me retrouver face à une urgence que je ne saurais pas gérer était stressante. Je suis maintenant beaucoup plus sereine en arrivant chez les bénéficiaires. »

Du côté de Saint-Astier, en Dordogne, c’est un dispositif d’un autre type qui a vu le jour en février 2018. Il s’agit du centre d’information et de conseil sur les aides techniques (Cicat), porté par l’Association action solidarité entraide (Aase) dont les 160 salariés aident et accompagnent environ 900 personnes à domicile. Il s’agit d’un espace qui reproduit une cuisine, une chambre et une salle de bain équipées des différentes aides techniques possibles. Il est destiné à accueillir à la fois les aidants professionnels et familiaux et les bénéficiaires eux-mêmes. « Avec cet appartement reconstitué, notre objectif est de nous adresser aux trois cibles du programme “aidants, aidés”, souligne Hélène Sacher, ergonome salariée à mi-temps de l’association. Dans notre secteur d’activité, le poste de travail est un lieu de vie. Il est impératif de prendre en compte la vision de chacune des parties pour l’aménager au mieux. »

L’Aase s’appuie sur le Cicat pour sensibiliser ses salariés à la nécessité des aides techniques et les informer sur leur utilisation, en complément des formations à l’évaluation des risques dispensées avec le soutien de la Carsat. « Les participants appliquent immédiatement sur le terrain ce qu’ils apprennent en matière d’évaluation des risques, souligne Hélène Sacher. Ils s’impliquent dans la réalisation du document unique et dans le choix des solutions techniques et organisationnelles. » Une montée en compétences très positive quand on sait que les professionnels du secteur n’ont pas toujours de formation initiale dédiée. À l’issue des formations et des premières actions menées sur le terrain, des certificats de compétences sont délivrés aux participants.

Revaloriser le métier

L’association s’est aussi dotée d’un simulateur de vieillissement, outil pédagogique qui propose une expérience enrichissante aux stagiaires. Constitué de harnais limitant les mouvements des bras et des jambes et imposant de courber le dos, de lunettes simulant différents types de pathologies oculaires (cataracte, glaucome…) et d’un casque réduisant l’audition, il leur permet de se mettre dans la peau des personnes aidées et de mieux les comprendre. « Personnellement, ça a été une expérience assez éprouvante, mais vraiment riche d’enseignements, témoigne Gislaine Gay, une aide à domicile. Je me rends compte que certains comportements qui pouvaient passer pour de l’impatience ou de l’énervement sont à mettre sur le compte des contraintes que subissent les bénéficiaires dans leur propre corps. Cela m’a également permis de me recentrer sur les bonnes pratiques, notamment de manutention des personnes. » Enfin, selon elle, les formations qu’elle a suivies lui ont également appris à repérer les limites de sa fonction. Bien souvent, les personnes aidées demandent des services en plus, comme aller chercher du bois, rapporter des packs de bouteilles d’eau… il faut parfois savoir refuser pour protéger sa propre santé.

TRAVAILLER AVEC LES SOIGNANTS

Pour que le maintien à domicile se passe dans les meilleures conditions possibles, développer les passerelles entre les professionnels de l’aide à domicile et ceux du soin est primordial. « Une synergie qui n’est pas aisée à mettre en place, car les cultures différentes dressent quelques barrières, estime Paul Marsat, chef de service aide soins de l’Assad du Nord-Libournais. Mais nous avons tous à gagner à les abattre. Par exemple, notre équipe pluridisciplinaire d’appui aux sorties d’hospitalisation (Epash), va chercher des informations auprès des équipes soignantes pour connaître les besoins des bénéficiaires et ainsi mieux préparer leurs retours à leurs domiciles, notamment en mettant en place les aides techniques adéquates. Afin que tout soit prêt le jour J, nous fixons la date de sortie avec l’hôpital. Puis la personne est suivie à son domicile pendant un mois pour voir si l’organisation choisie fonctionne et effectuer les éventuels aménagements nécessaires. »

Aujourd’hui, l’Aase est totalement autonome en ce qui concerne la formation de ses équipes, ce qui n’aurait pas été possible sans le soutien méthodologique et financier que propose le programme « Aidants, aidés ». « Grâce à la Carsat et aux acteurs locaux, notamment la Conférence des financeurs de la prévention de la perte d’autonomie, dont la caisse fait également partie, nous avons pu recruter Hélène Sacher ainsi qu’une autre formatrice, précise Sandrine Lavoix, directrice de l’association. Une aubaine pour permettre à une structure comme la nôtre de progresser en matière de prévention et de faire diminuer accidents du travail et épuisement professionnel. »

Afin d’être elle aussi autonome en termes de formation de ses salariés à la prévention, l’Assad se dotera, dans le courant de l’année 2018, d’une salle équipée d’aides techniques dans laquelle Isabelle Lambersend et Aline Szkolnik animeront des formations pour les intervenants et les aidants familiaux.

Damien Larroque

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