DOSSIER

Dans les métiers du spectacle, les rythmes de travail particuliers sont sources de risques professionnels. Audrey Serieys, chef de projet et conseillère en prévention des risques au CMB, service interentreprise de santé au travail spécialisé dans le suivi des intermittents du spectacle, à Paris, revient pour nous sur cette problématique.

Travail & Sécurité. Pourquoi avoir réalisé une étude sur la prévention dans les métiers du spectacle vivant ?
Audrey Serieys. Au sein du CMB, j’accompagne régulièrement des entreprises du spectacle vivant dans leurs démarches de prévention. J’ai constaté de grandes disparités entre elles dans leur perception et dans leur gestion des risques professionnels. Mon étude, qui s’est déroulée sur un an et demi auprès de quatre structures, a pour objectif de mieux cerner les risques auxquels leurs salariés sont exposés, les actions de prévention mises en place, et d’identifier des leviers d’action efficaces. Entre autres enseignements, en est ressortie l’importance de problématiques liées aux rythmes de travail.

Vous voulez parler du travail en horaires décalés ?
A. S. Notamment, oui. On pense immédiatement aux représentations du soir. Mais il faut y ajouter les grandes amplitudes horaires que l’on peut trouver dans le monde du spectacle. Quand on est artiste, les représentations peuvent suivre une journée de répétition, par exemple. Du côté des techniciens, au cours d’une période de montage, j’ai pu observer des salariés enchaîner une journée de 22 heures avec une deuxième de 12 heures puis une troisième de 17 heures. Autre phénomène qui peut tendre à allonger les journées de travail, la multiplication des casquettes pour les salariés des petites structures, qui peuvent être tout à la fois artistes, techniciens et administratifs. De leur côté, les intermittents sont parfois amenés à accepter plusieurs missions d’affilée afin d’obtenir les heures nécessaires au maintien de leur statut. Certains n’hésitent pas à faire une seconde journée de travail après avoir fini un démontage de nuit. Enfin, l’enchaînement de nombreuses journées de travail sans repos, notamment pendant les tournées, n’est pas anodin. Les troubles du sommeil et de la vigilance qui découlent de ces horaires augmentent les risques d’accidents. Rappelons aussi que de telles amplitudes peuvent être illégales puisque selon le Code du travail, le salarié doit disposer d’une durée de repos quotidien de 11 heures.

La culture du spectacle vivant encourage-t-elle ces comportements?
A. S. En effet, il s’agit de métiers de passion qui autorisent aisément le surinvestissement au travail. Les heures supplémentaires ne sont pas toujours perçues comme une contrainte. On travaille pour l’art, il y a un dévouement fort pour les collègues et souvent un véritable esprit de famille. Ainsi, la déconnexion d’avec l’entreprise est compliquée. Les salariés restent joignables 24h/24, ils fréquentent leurs collègues en dehors du travail puisqu’ils ont les mêmes horaires… La frontière entre vie privée et professionnelle tend à s’effacer. L’éloignement lors des tournées a aussi un impact sur la vie familiale et sociale. « On se demande parfois si les profils atypiques sont attirés par le spectacle ou si c’est ce dernier qui engendre des problèmes sociaux », « Les couples ne durent pas »... Voilà le genre de témoignages que j’ai recueillis.

Le tableau que vous dressez est assez préoccupant…
A. S. Le spectacle vivant n’est pas en pointe sur la prévention des risques liés aux amplitudes horaires. Néanmoins, certaines entreprises ont eu une prise de conscience. Elles se saisissent de la question et mettent en place de vraies démarches en la matière. Les structures du secteur travaillant beaucoup en réseau, j’espère voir ces initiatives se diffuser rapidement afin qu’une culture de prévention s’implante de manière pérenne dans le milieu.

 

PRENDRE LA ROUTE EN COMPTE

Le risque routier est le premier risque d’accident mortel en entreprise. Il n’est pourtant pas toujours considéré par les professionnels du spectacle qui sont pour certains souvent sur la route, parfois de nuit après une longue journée de travail. « Mais certaines entreprises montrent la voie, explique Audrey Serieys. Elles imposent par exemple une nuit d’hôtel quand il y a plus de deux heures de trajet. Le train est parfois une solution, mais s’il y a des décors ou du gros matériel, conduire est inévitable. Il est donc nécessaire pour les structures du spectacle de mener une réflexion en profondeur sur les déplacements dès la préparation d’une tournée ou d’un changement de lieu, aussi bien d’un point de vue de l’organisation horaire de trajets que du choix des véhicules. En effet, la question du poids du chargement et de son arrimage de manière efficiente doit aussi être pensée sous l’angle de la sécurité. »

Propos recueillis par Damien Larroque

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