DOSSIER

À Biesheim, en Alsace, l’entreprise Rhenaroll traite pour le compte d’industriels la surface des cylindres de laminoirs qui transforment des plateaux d’aluminium en tôle. À l’issue d’une étude sur les risques psychosociaux, l’entreprise a décidé de revoir son organisation horaire afin d’améliorer les conditions de travail de ses quinze salariés.

Les aménagements d’horaires ont eu des effets majoritairement bénéfiques : moins de fatigue, pas de somnolence diurne détectée et des dettes de sommeil dimininuées.

Les aménagements d’horaires ont eu des effets majoritairement bénéfiques : moins de fatigue, pas de somnolence diurne détectée et des dettes de sommeil dimininuées.

C’est à l’Est de Colmar, à quelques centaines de mètres du Rhin, qui matérialise la frontière entre l’Alsace et nos voisins allemands, que se situent les ateliers Rhenaroll. Joint-venture créé en 1990 par Péchiney, entre-temps devenu Constellium, et les Canadiens de Court Holding, l’entreprise est spécialisée dans le traitement de surface des cylindres de laminoirs. Il s’agit de pièces en acier qui pèsent de 4 à 45 tonnes et destinées à la production de tôles d’aluminium. En fonction de leur épaisseur, celles-ci sont utilisées pour la fabrication de pièces automobiles ou de canettes de boissons, par exemple.

Soumis à rude épreuve, les cylindres nécessitent un entretien régulier. En effet, dans un laminoir, ils fonctionnent entre 8 et plus de 100 heures. « Constellium, dont une usine jouxte nos ateliers, est notre principal client, explique Francis Ringler, general manager de Rhenaroll. Le texturage, la rectification et le chromage de leurs cylindres représentent 80 % de notre activité. » Pour que les stocks du donneur d’ordres, dont les machines tournent 24 h sur 24 et 7 jours sur 7, soient constamment alimentés, l’activité de la quinzaine de salariés de Rhenaroll était, jusqu’il y a deux ans, organisée en 3 x 8 classique, avec un dernier poste la nuit du vendredi au samedi.

C’est à la faveur, en 2013, de la réalisation d’une étude sur les risques psychosociaux avec le soutien de la Carsat Alsace-Moselle, que ces horaires ont été pointés du doigt. « À ce moment-là, nous considérions l’ancien rythme de travail comme inévitable pour répondre aux besoins de nos clients, admet Francis Ringler. Le témoignage positif de deux salariés sur leur expérience du 5 x 8 dans leur précédent emploi nous a cependant fait prendre conscience qu’il n’y avait pas de fatalité et qu’il était possible d’agir. » Intégrant le délégué du personnel et bénéficiant de l’appui de la Carsat, une équipe pluridisciplinaire est donc constituée pour se pencher sur la question. Un cahier des charges est établi. Il impose notamment de conserver quinze postes par semaine pour maintenir le niveau de service. Autre impératif :  ne pas faire effectuer plus de trois jours d’affilée et deux nuits consécutives pour limiter les décalages dans les rythmes biologiques des employés.

Horaires testés et approuvés

Deux emplois du temps sont mis au point et soumis au vote des équipes. Celles-ci optent pour la version sans poste de nuit le mercredi, remplacé par un samedi matin, aboutissant au programme suivant : une première semaine de travail constituée de trois matins (5 h-13 h) puis deux après-midi (13 h-21 h), une deuxième de trois après-midis et deux nuits (21 h-5 h), la dernière de deux nuits, un jour de repos et trois matins.

La phase de test, qui se déroule d’avril à juin 2016, s’avère concluante. La nouvelle formule est pérennisée dans la foulée, dix salariés sur treize y étant favorables. « J’ai fait vingt ans de 3 x 8 conventionnel et cela avait une incidence sur ma forme, raconte Romuald, rectifieur chromeur. En plus de la fatigue, j’avais des problèmes gastriques notamment. Cela s’est amélioré depuis le passage au nouveau rythme de travail. » Un ressenti confirmé par des entretiens menés avec chaque employé par Laurence Weibel, chronobiologiste et chargée de prévention à la Carsat. Ceux-ci ont montré des effets majoritairement bénéfiques : moins de fatigue, pas de somnolence diurne détectée, des dettes de sommeil globalement diminuées…

ÉCOUTER ET ACCOMPAGNER

« Face à un changement, l’homme a pour réflexe premier de faire le compte des pertes que cette évolution entraîne pour lui, estime Francis Ringler, general manager. Il est donc primordial pour une entreprise qui modifie son fonctionnement d’écouter la parole des salariés.

Par exemple, nos équipes ont soulevé la question de la perte de salaire liée à la suppression de la nuit du mercredi dans notre nouvelle organisation. Nous avons donc décidé de rémunérer au même niveau, soit 20 % de plus, le travail du samedi matin. » En outre, Rhenaroll a fait appel à la Carsat Alsace-Moselle pour exposer à ses équipes les principes de la chronobiologie et donner des conseils en matière de gestion du sommeil. Une diététicienne est également intervenue auprès d’eux pour leur expliquer les comportements alimentaires appropriés quand on travaille en horaires atypiques et pointer les mauvaises habitudes en la matière.

« Avec les horaires précédents, après la semaine de nuit, je ne retrouvais une efficacité normale que le mardi suivant. Aujourd’hui, je ne sens plus le même décalage, affirme Roger, rectifieur chromeur. Et j’apprécie d’avoir une demi-journée par semaine pour me consacrer à mes activités de prédilection : le sport, l’apiculture et mon jardin ! » « Il y a du bon et du moins bon, tempère Lucas, rectifieur chromeur lui aussi. Nos week-ends sont raccourcis et la semaine composée de deux nuits suivies de trois matins reste difficile à encaisser. Mais tout compte fait, nous sommes tout de même mieux lotis avec ces nouveaux horaires. On se sent vraiment moins fatigués. »

Pour bénéficier à plein des changements, l’entreprise a également souhaité rationaliser la répartition des tâches. Ainsi, les nuits sont principalement consacrées au chromage, cœur de métier historique de Rhenaroll, parfaitement maîtrisé et ne nécessitant pas de support technique. Le nettoyage des cylindres qui précède cette activité impose de s’activer physiquement et, se réalisant à deux, permet des échanges entre collègues. Ce qui est favorable au maintien de l’attention et de l’éveil.

« Si les salariés n’avaient pas été convaincus, nous n’aurions pas entériné ces nouveaux horaires, précise Francis Ringler. Nous faisions cela avant tout pour améliorer leurs conditions de travail. Même si nous sommes ravis de voir des effets positifs sur la qualité, c’est avant tout la satisfaction des équipes qui indiquent que nous avons atteint notre objectif. »

BÉNÉFICES SECONDAIRES

Le rythme de travail chez Rhenaroll est intimement lié à celui de l’entreprise Constellium, dont les besoins en cylindres de laminoirs remis en état sont continus. Ainsi, auparavant, le dernier poste de la semaine était particulièrement chargé et stressant. Il fallait que les équipes traitent et livrent suffisamment de cylindres pour que le client maintienne sa production pendant le week-end. En remplaçant la nuit du mercredi par le samedi matin, les tâches de fin de semaine sont lissées sur deux postes, permettant de travailler plus sereinement. « Nos trois chefs d’équipe ne font pas de nuit et occupent donc alternativement le poste de responsable de jour à qui échoit la programmation des activités, entre autres, explique Francis Ringler, general manager. Avec le nouvel horaire, le responsable de jour en place le vendredi se retrouve le lundi, en tant que chef d’équipe, à appliquer les consignes qu’il a lui-même fixées. Ce qui limite forcément les désaccords et les incompréhensions ! »

Damien Larroque

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