DOSSIER

En matière de gestion des risques professionnels, l’Opéra national du Rhin connaît la musique. Alliant évolution de l’organisation, solutions techniques et intégration de la prévention dès la phase de conception des décors, sa démarche fait évoluer au quotidien les conditions de travail de ses salariés.

À l’instar de l’ensemble des services de l’Opéra, l’atelier perruques et maquillage a bénéficié de nombreux aménagements, que ce soit au niveau des sièges, de l’éclairage, du risque chimique…

À l’instar de l’ensemble des services de l’Opéra, l’atelier perruques et maquillage a bénéficié de nombreux aménagements, que ce soit au niveau des sièges, de l’éclairage, du risque chimique…

En ce mois de novembre 2018, dans la capitale alsacienne, les équipes de l’Opéra national du Rhin s’activent de concert pour atteindre un objectif commun : être prêtes en temps et en heure pour la première représentation de Barkouf ou un chien au pouvoir, opéra-bouffe de Jacques Offenbach qui, depuis sa création en 1860, n’a plus jamais été porté à la scène. Afin d’offrir au public des moments magiques, tout au long de la préparation du spectacle, chacun donne le meilleur de lui-même et a parfois tendance à s’oublier pour que la production soit réussie. Un état d’esprit qui pourrait jouer en défaveur de la sécurité au travail.

« Cette culture bien ancrée n’est cependant pas un obstacle inéluctable à la mise en place d’actions de prévention, tempère Alexandre Thines, chef du service intérieur et responsable HSE de l’Opéra national du Rhin. Nous devons trouver le juste équilibre entre les exigences artistiques et celles de sécurité, sans faire courir le moindre risque ni aux artistes, ni aux techniciens. » C’est dans cet esprit que des maquettes physiques ou numériques représentant les décors sont réalisées par l’équipe artistique.

Analysées par le service HSE, elles permettent d’identifier les risques auxquels seront confrontées les équipes au cours du montage-démontage et de l’exploitation. Le bureau d’études, en synergie avec le décorateur, peut donc concevoir des éléments de scénographie simplifiant le travail des techniciens. Par exemple, l’impressionnante étagère de huit mètres de haut qui participe à installer l’atmosphère de Barkouf est équipée de roulettes sous sa base et sur l’une de ses faces latérales, donnant la possibilité de la mouvoir horizontalement et verticalement.

L’opération de redressement de l’étagère a elle aussi été anticipée afin de pouvoir la réaliser en toute sécurité. Elle est effectuée à l’aide d’une barre de levage glissée dans un orifice positionné de manière à équilibrer le meuble lorsque le palan le soulève. Pour éviter les mauvaises surprises lors du montage sur scène, les différents éléments des décors sont assemblés une première fois dans une zone de prémontage qui occupe une partie des ateliers de fabrication des décors installés dans le quartier de La Meinau, au sud de Strasbourg. Cette phase de test indispensable permet de corriger les potentiels défauts de conception qui pourraient occasionner des risques au moment du montage sur scène.

De l’inspiration à l’aspiration

Si les salariés de ces ateliers conçoivent des décors plus sûrs pour les techniciens et les artistes, leur sécurité est aussi prise en compte. Installée en 2017, une cabine de peinture de onze mètres sur neuf peut accueillir des éléments de décors de grande taille. Les peintres qui s’y activent portent des masques ventilés non filaires pour garantir leur liberté de mouvement lorsqu’ils manient les pistolets à peinture. Leurs collègues utilisant des pinceaux sont quant à eux munis de masques à cartouches et se positionnent en amont, dans le flux d’air, pour ne pas être sur le trajet des polluants issus des pistolets. « Au fur et à mesure des progrès des fournisseurs, nous sommes passés à plus de 90 % à de la peinture acrylique », souligne Thierry Vix, chef constructeur. « Et le résultat se fait sentir… ou plutôt ne se fait pas sentir », plaisante Jonathan Kern, peintre et membre du CHSCT.

 

LA SECURITÉ D'ABORD

Parfois, la vision du metteur en scène n’est pas compatible avec des conditions de sécurité optimales. « En concertation avec l’équipe artistique, nous n’hésitons pas à revoir certaines scènes si elles s’avèrent dangereuses, affirme Alexandre Thines, chef du service intérieur et responsable HSE. Par exemple, nous avons refusé dans un précédent spectacle qu’un acrobate escalade les décors sans être assuré. » Chaque création est ainsi pourvoyeuse de défis à relever du point de vue de la prévention. Il peut y avoir de l’eau sur scène, des effets de fumée, des vols d’artistes, la participation d’animaux… Savoir s’adapter, se remettre en question, trouver les solutions fait donc partie du quotidien des préventeurs de l’Opéra national du Rhin et, de leur propre aveu, c’est tout l’intérêt de la chose. « Cette remise en question permanente rend mon métier vraiment passionnant », confirme Alexandre Thines.

Du côté de la menuiserie, l’atmosphère est assainie grâce à une aspiration centralisée reliée à chacune des machines de découpe du bois, acheminant la sciure dans un grand silo extérieur. La serrurerie n’est pas en reste avec ses postes de soudage équipés de bras aspirants rejetant les fumées en dehors du bâtiment et le monorail au plafond permettant de déplacer les structures métalliques d’un poste à l’autre. « J’ai travaillé pour deux autres opéras et c’est la première fois que j’exerce mon métier dans de telles conditions de sécurité », témoigne Annabelle, une décoratrice.

Le grenier d’abondance qui jouxte l’Opéra a également bénéficié d’améliorations en dépit des difficultés entraînées par l’ancienneté des bâtiments. Dans l’atelier couture, un nouvel éclairage à LED a été installé après une cartographie lumineuse. « Cette solution compense le manque de lumière naturelle de nos locaux, explique Thibaut Welchlin, le chef costumier. Le type et la disposition des lampes ont été choisis de façon qu’il n’y ait pas d’ombre portée. » « On se fatigue moins les yeux, confirme Margot Haffner, une couturière. Notamment lorsque l’on travaille des tissus noirs, ce qui pouvait provoquer des migraines en fin de journée. »

Un nouvel enrobé

La réalisation d’un postiche nécessite en moyenne 60 heures de travail car les perruquières utilisent le plus souvent de vrais cheveux qu’elles nouent mèche par mèche. Par souci de réalisme, le travail manuel est indispensable et il est impossible de supprimer les gestes répétitifs. Cependant, l’ergonomie des postes a été revue, notamment en équipant ceux-ci de fauteuils permettant d’adopter des postures moins contraignantes. « Je n’ai plus mal au dos en fin de semaine, reconnaît Julie Hoeffel, la cheffe du service perruques maquillage. Pour ce qui est du risque chimique, notre labo de nettoyage et de collage des perruques est équipé d’une hotte, car ces tâches nécessitent notamment l’utilisation de solvant. » D’autres projets sont en cours de réalisation, comme l’amélioration de l’extraction d’air dans la teinturerie, la révision de l’ergonomie du poste du bottier ou l’installation d’une cabine de peinture dans l’atelier des accessoiristes.

 

POUR LES ARTISTES

Les artistes sont exposés à des risques spécifiques. Pour les protéger du bruit, les artistes du chœur bénéficient de bouchons moulés qui sont loin d’être un luxe lorsque les cuivres de l’orchestre sont tout proches. À l’occasion des ballets, un parquet permettant d’atténuer les chocs est installé sur scène. Composé de deux couches de contreplaqué entre lesquelles des tampons de mousse viennent jouer le rôle d’amortisseurs, il protège les danseurs, notamment des claquages. « La plupart des danseurs apprécient, même si certains d’entre eux estiment que repasser à un sol classique après avoir pratiqué cette surface peut être difficile, note Daniel Brettinger, un machiniste. Mais l’on voit de plus en plus ce type de dispositifs et s’ils finissent par s’imposer partout, le problème ne se posera plus à l’avenir. »

Si les décors sont acheminés par camion depuis les ateliers de La Meinau, les accessoires et les costumes n’ont, eux, que quelques dizaines de mètres à parcourir pour rejoindre l’Opéra. Sur le côté du bâtiment, afin de réduire les efforts lors de la manipulation du matériel roulant (portants, chariots…), les imperfections de la voirie ont disparu sous un nouvel enrobé. Adieu bosses, nids-de-poule, chocs et risques de renversement ! Dans le même souci, le ressaut entre le monte-décors et la scène, qui créait une différence de niveau, a été supprimé.

Sur scène, certains éléments de décor sont accrochés à des perches, système traditionnel de levage basé sur un principe de contrepoids. Le chargement de ce dispositif est réalisé depuis la passerelle en surplomb de la scène avec des pains de quatre, huit ou seize kilos. Ceux de 32 kilos ont été supprimés car leur manipulation s’avérait trop contraignante. « Pour répondre aux exigences des mises en scène contemporaines, de nouveaux dispo-sitifs automatiques de levage sont utilisés depuis les trois niveaux de passerelles, souligne Alain Hoffmann, le chef machinerie. Si les moteurs nous épargnent les manutentions de contrepoids, il faut néanmoins les suspendre aux endroits adéquats, parfois difficiles d’accès. Leur manipulation – ils pèsent jusqu’à plusieurs dizaines de kilos – reste un point noir du poste des cintriers. » 

Ainsi, en dépit de la vétusté du bâtiment et du manque de fonctionnalité du lieu, l’Opéra national du Rhin est parvenu à instaurer une politique de prévention pérenne qui permet une évolution continue des conditions de travail. « Pour faire bouger les choses, il faut non seulement une direction volontaire, mais également des équipes convaincues de l’intérêt de la prévention », conclut Alexandre Thines. Des ingrédients qui semblent ici réunis puisqu’une inflexion du nombre et de la gravité des accidents du travail est visible depuis 2017.

DU CINTRE AU GRIL

Au-dessus de la scène, la passerelle de commande des perches porte le nom de cintre. Elle date, comme le bâtiment, de 1821. Sa taille est loin des standards actuels. Avec ses quatre mètres de large, elle empêche
les cintriers de voir la scène lorsqu’ils montent et descendent les éléments de décor ou manipulent d’autres équipements scéniques (projecteurs…). « Nous sommes équipés de casques de liaison qui nous permettent de communiquer avec un collègue qui nous guide depuis la scène pour éviter toute collision entre le décor et les personnes sur le plateau », explique Alain Hoffmann, chef machinerie. Plus haut, la charpente qui permet la suspension de moteurs porte bien son nom de gril. En ce mois de novembre, la température y est élevée. « Je vous laisse imaginer en plein été !, s’exclame Alain Hoffmann. Depuis 2016, le système d’ouverture des trappes de désenfumage a été remis en état pour favoriser la circulation d’air et refroidir l’atmosphère. »

Damien Larroque

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