Si, au cours de la Seconde Guerre mondiale, la fonderie Dejoie a réorienté son activité vers la fabrication de pièces en aluminium, c’est à cause de la pénurie de plomb observée durant cette période. Basée à Nantes, en Loire-Atlantique, l’entreprise, qui existe depuis 1929, était alors spécialisée dans la transformation de ce métal. Cette reconversion lui a permis en 1949 de devenir le fabricant des boîtes aux lettres murales et sur colonnes, en aluminium, des services postaux français… dont certains modèles se sont exportés depuis dans plusieurs pays. L’utilisation de l’aluminium comme matière première a été une aubaine puisque le métal, léger (trois fois moins lourd que les métaux industriels usuels) et recyclable à l’infini, est désormais omniprésent dans notre quotidien. Pour autant, sa transformation induit des risques non négligeables pour la santé des salariés, parmi lesquels ceux liés aux poussières contenant de l’aluminium et des substances cancérogènes et les troubles musculosquelettiques (TMS).

Depuis 2009, la société est entièrement dédiée à la fonte de ce métal. Elle a transféré l’ensemble de son activité plomb au groupe Lemer, dont elle est devenue une filiale en 1988. Aujourd’hui, 40 tonnes d’aluminium par an sont transformées par l’entreprise nantaise. La moitié seulement est utilisée pour les quelque 1 300 boîtes aux lettres produites annuellement, qui se déclinent actuellement en trois modèles. Avec la rationalisation des tournées des postiers et la diminution du volume postal, leur nombre se restreint dans l’Hexagone.

Au-delà du produit historique, l’entreprise s’est progressivement diversifiée vers la production d’autres pièces à base d’aluminium : pour le mobilier urbain, le bâtiment, les sports nautiques ou encore l’industrie. « Nous avons pu étendre notre savoir-faire dans le moulage de l’aluminium à de nouveaux produits, même si les boîtes aux lettres restent des produits vitrines. Cette diversification nous a permis de garder l’ensemble des treize salariés permanents de l’entreprise », se réjouit Julien Guillaume, responsable de la production chez Dejoie.

En général, et encore plus pour les boîtes aux lettres, l’entreprise produit des petites séries – de 200 à 1 000 pièces par mois : il y a donc peu d’automatisation. « Le dernier appel d’offres de La Poste, en 2011, était accompagné d’un cahier des charges avec un volet développement durable assez contraignant », se souvient Caroline Lairie, responsable qualité, hygiène, sécurité et environnement pour le groupe Lemer. Ce fut l’occasion pour Dejoie d’améliorer certaines pratiques sur l’ensemble de la chaîne de production, avec l’aide de la Carsat Pays-de-la-Loire.

Améliorations au niveau de la ventilation

En provenance de plusieurs pays d’Europe, l’aluminium arrive sous forme de lingots chez Dejoie où il sera fondu avant d’être moulé. En 2013, l’entreprise a rénové son système de ventilation. Elle a installé des anneaux aspirants au niveau des creusets de tous les fours afin d’absorber à la source les poussières et vapeurs générées par la fonte du métal. « Les anneaux aspirants ont été pris en charge dans le cadre du contrat de prévention, et le débit a été vérifié par le Centre interrégional de mesures physiques de l’Ouest (Cimpo) », précise Roland Bouchet, contrôleur de sécurité de la Carsat Pays-de-la-Loire.

Elle a également aménagé des hottes pour capter les gaz et poussières de combustion. Afin d’optimiser le système, les quatre fours ont été regroupés du même côté du bâtiment. « Le débit moyen du système d’aspiration est de 6 000 m3/h, mais il peut être ajusté en fonction du nombre de fours en activité afin de réaliser des économies d’énergie », remarque Caroline Lairie. Des mesures de rejets atmosphériques ont été réalisées en juin 2014 par un organisme accrédité pour déterminer l’impact de l’installation hors du bâtiment. Les résultats ont montré des concentrations inférieures à 2 mg/m3 de poussières alors que la valeur limite d’émission est de 150 mg/m3.

De nombreux points du processus de fabrication sont des sources potentielles de TMS. « Comparé à d’autres entreprises pour lesquelles j’ai travaillé, je me sens bien informé sur les dangers et les procédures à respecter, et aussi bien formé aux gestes à faire et ceux à éviter », témoigne Frédéric Ferreira, ouvrier intérimaire depuis cinq mois chez Dejoie. Pour les petites pièces, le moulage se fait manuellement, à la louche. Une louche pleine pouvant peser près de 20 kg, sa manipulation nécessite d’avoir de bons appuis au sol afin de limiter les risques de TMS de la région lombaire. Pour les plus grosses pièces, le remplissage des moules s’effectue par un système de basculement du récipient contenant le métal en fusion – qui peut alors peser jusqu’à 30 kg – selon le procédé appelé « coulée de Durville ».

Assemblage et TMS

Afin d’automatiser l’ébarbage, qui consiste à retirer les parties excédentaires de la pièce, l’entreprise a récemment acquis une machine de tribofinition. Les pièces métalliques sont mises en contact avec des galets en céramique et un produit corrosif, afin de limer les arêtes vives. Ceci facilite l’opération de ponçage qui s’ensuit et qui ne peut être entièrement automatisée. Ainsi simplifiée, l’activité à cette étape présente moins de risques d’apparition de TMS liés, notamment, aux vibrations. L’appareil, qui fonctionne capot fermé, est entièrement insonorisé. « L’objectif de résultats fixé dans le contrat de prévention à 75 dB(A) dans l’environnement immédiat de la machine est atteint », affirme Roland Bouchet.

Par ailleurs, afin de réduire les risques de TMS lors de l’assemblage des pièces, et en particulier les tendinites de l’épaule, des systèmes de suspension au plafond des riveteuses ont été installés il y a quatre ans. Enfin, dans le cadre d’un plan de prévention établi avec la Carsat, assorti d’une aide financière, l’entreprise a investi en novembre 2011, dans des gerbeurs, dont la hauteur est modulable. Ils permettent aux salariés d’éviter de se baisser pour charger ou décharger les produits sur les palettes.

Avant d’être peintes, les pièces en aluminium doivent être traitées afin de protéger le métal contre la corrosion et augmenter l’adhérence des peintures. En 2011, l’entreprise s’est affranchie de l’utilisation du chrome VI – cancérogène avéré – qu’elle utilisait dans la chaîne de traitement de surface. Plusieurs produits de substitution existent , et l’entreprise a choisi de le remplacer par un produit composé d’acide inorganique et de tensioactifs. « Dominique Perrot, le contrôleur de la Carsat présent à l’origine du contrat de prévention, nous a beaucoup conseillés sur ce point. La Carsat nous a par ailleurs aidés financièrement », souligne Caroline Lairie. En 2006, Dejoie avait obtenu de La Poste de supprimer le chromate de plomb de la peinture des boîtes aux lettres, ce qui avait légèrement modifié leur coloris historique.

Avant l’application de la peinture, une base solvantée et électrostatique sous forme liquide est pulvérisée sur la pièce. Cela permet à la pièce de mieux capter l’aérosol de peinture et ainsi de limiter sa dispersion dans l’air. « On économise environ 20 % de peinture grâce à ce système », note Julien Guillaume. Une mesure à la fois économique et écologique puisque les rejets de composés organiques volatils (COV) dans l’environnement sont diminués d’autant.

Vers la suppression des chromes toxiques

« Nous avons aussi réalisé un énorme travail sur les cabines ouvertes de peinture. D’autant qu’ici, nous sommes également en charge de la peinture de certains produits en plomb fabriqués par l’entreprise Lemer », précise Caroline Lairie. « Pendant toute ma carrière, on a suivi des recommandations de sécurité de plus en plus drastiques, particulièrement en peinture. Les normes dans ce domaine sont devenues très contraignantes », constate quant à lui Philippe Lemarié, peintre chez Dejoie depuis 37 ans.

Auparavant, les cabines étaient équipées d’un rideau d’eau, captant les particules de peinture en suspension dans l’air. Si le flux et l’aspiration étaient convenables, le nettoyage des cabines était compliqué. Sur les conseils de la Carsat, l’entreprise a investi dans un système de ventilation à filtration sèche, en 2014. « Et nous en avons profité pour y ajouter des filtres à charbon actif qui permettent de limiter les émissions de COV pour les riverains car nous sommes à proximité d’habitations. Un point que nous avons d’ailleurs pu vérifier par des mesures réalisées par une entreprise extérieure. Cela nous a permis de constater que nous avons pu réduire nos émissions de COV de 220 à 97 mg/m3 », explique Caroline Lairie.

Malgré tous ces progrès, l’entreprise ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. « Nous essayons d’améliorer la manutention des grosses pièces avant leur entrée dans la chaîne automatisée de traitement de surface, mais il n’existe pas d’appareils permettant d’en déplacer plusieurs à la fois, déplore Caroline Lairie. Nous sommes à la recherche d’une solution technique qui le permettrait. »

FICHE D’IDENTITÉ

Société Dejoie, fondée en 1929 : filiale du groupe Lemer, depuis 1988.
13 salariés permanents ; quelques intérimaires selon les périodes d’activité.
Localisation : Nantes (Loire-Atlantique).
Activité : fabrication des boîtes aux lettres de La Poste et de pièces en aluminium pour le bâtiment, le mobilier urbain, l’industrie, les sports et loisirs.

Katia Delaval

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