Depuis 1998, le château de Guédelon sort peu à peu de terre en Bourgogne. S’il est construit avec les techniques et les matériaux de l’époque médiévale, l’organisation met en œuvre des dispositifs de protection et de sécurité répondant aux réglementations actuelles.

UN CHANTIER en présence de public, autour duquel s’égayent des coqs, des oies, des ânes… Des coups de burin qui résonnent en fond sonore. Des ouvriers en tuniques et chemises médiévales, loin de tout réseau téléphonique ou wifi. Voyage dans un espace-temps très éloigné de l’année 2018, et bienvenue en plein Moyen-Âge. Il s’agit du chantier de Guédelon, dans l’Yonne, dont le château construit selon les méthodes et moyens du XIIIe siècle sort de terre depuis maintenant vingt ans.

« Ce chantier unique, qui montre la genèse d’un bâtiment médiéval, s’organise autour de deux axes, présente Florian Renucci, maître d’œuvre : bâtir avec les techniques de l’époque et exploiter les gisements naturels du site pour fournir la matière première qui sert à la construction de l’édifice. » Trois matériaux sont ainsi transformés sur place : les pierres (grès ferrugineux et calcaire), le bois (chêne) et la glaise qui fournit la matière pour la fabrication des tuiles. L’acier composant tous les outils qui servent aux différents postes sur le chantier peut aussi être refondu par les forgerons pour de nouvelles utilisations.

Autour du périmètre du château sont aménagées les loges qui abritent les différents métiers nécessaires à la construction. On y croise les forgerons-taillandiers, les tailleurs de pierre, les bûcherons. Il y a également une loge teinture, une loge terre où sont malaxées et préparées les tuiles qui passeront d’ici quelques semaines au four. L’entreprise privée SAS Guédelon, qui est le maître d’ouvrage de ce chantier, emploie 92 personnes, dont une quarantaine d’« œuvriers », totalement dédiés à la construction. Avec 300 000 visiteurs par an, ce chantier, qui se veut avant tout pédagogique, revendique clairement sa mission culturelle.

Dans ce contexte, le temps de travail des salariés se divise en trois fonctions : un tiers de production, un tiers d’explications et d’échanges avec le public et un tiers de formation pratique pour initier les stagiaires et les nouveaux bâtisseurs. En effet, le chantier accueille des apprentis ou des étudiants qui se forment aux différents métiers rencontrés ici. Il a d’ailleurs été à l’origine de la création d’un bac professionnel spécifique Intervention sur le patrimoine bâti (IPB). Environ 700 bâtisseurs viennent chaque année renforcer l’effectif et s’initier bénévolement aux techniques de construction pendant quelques jours.

Dans la zone des bûcherons, Jean-Michel Huré occupe le poste d’équarrissage. Il débite les troncs d’arbres bruts pour les transformer en poutres. « Ici, on a pour habitude de ne pas porter le bois », explique-t-il. Démonstration est rapidement faite : pour positionner la grume sur son poste de travail, il empoigne une corde et, s’aidant de pans inclinés, il déplace sans effort, avec une facilité déconcertante, la masse avoisinant les 100 kg. Il débite ensuite le tronc à l’aide d’une doloire pour le transformer en poutre. Le rendement de l’équarrissage est de 1  m de poutre/heure. « Des études ont montré qu’on donne jusqu’à 5 000 coups de hache par jour, décrit-il. Je commence la journée en ratissant les copeaux de la veille. Ça m’allonge les bras avant d’attaquer les phases plus physiques. On fait attention de ne pas attaquer à froid. Et l’avantage, ici, c’est qu’on peut parler en travaillant. »

Autres temps, autres règles…

Un peu plus loin, au détour d’une loge : « Voilà notre camion qui s’en va ! » Le camion, ou tombereau, est une charrette tirée par une jument, Arpège, et dirigée par Laetitia Roux. « Dans notre document unique d’évaluation des risques, les risques sont passés en revue sur chaque poste, explique le maître d’œuvre. Le tombereau, qui transporte des pierres en différents points du château, a été identifié comme l’un des postes les plus à risque, du fait de la présence d’animaux et des charges lourdes qui sont transportées. » « C’est sûr qu’avec des animaux, il faut être toujours extrêmement vigilant, anticiper, car on ne sait pas comment le public peut se comporter, confirme la charretière,  depuis 16 ans sur le site. Nos trois juments ne sont jamais attelées plus de deux heures d’affilée afin de limiter la fatigue et de varier leurs sollicitations. »

Situé quelques dizaines de mètres plus loin, un four à chaux. La chaux aérienne, qui agit en durcisseur grâce aux particules fines qu’elle contient, est en effet utilisée comme matériau liant par les maçons. On ne trouvera pas un gramme de ciment ni un gramme de ferraille sur ce chantier. « On fait appel aux savoir-faire anciens, tant pour les gestes que pour les matériaux. Mais autres temps, autres règles… Si on construisait aujourd’hui Notre-Dame de Paris, on n’obtiendrait pas la garantie décennale… », raconte, amusé, Florian Renucci.

Dans un tel contexte, comment assurer la sécurité des œuvriers et répondre aux règles contemporaines de prévention tout en respectant les techniques artisanales de l’époque ? « Il a fallu trouver des compromis pour assurer la sécurité de chacun sur le chantier tout en conservant la vraisemblance de notre approche, répond Florian Renucci qui, par sa fonction, est chargé de veiller au réalisme historique, architectural et archéologique du projet. Pour chacun, nous associons protections collectives et protections individuelles selon les postes (lunettes, bouchons d’oreilles, casques…). En ce qui concerne les échafaudages, nous avons dû réaliser par exemple tout un travail de “traduction” pour que le travail en hauteur se fasse en toute sécurité sans employer le métal utilisé de nos jours. »

La structure et les modes opératoires de montage ont ainsi été ramenés aux pratiques du Moyen-Âge, où la maçonnerie servait d’ancrage. « Nous positionnons des boulins de 2,5 m de long dont 1 m pénètre dans le mur. Ces longues pièces de chêne servent de support pour les planchers d’échafaudage. Ces boulins sont en appui sur une autre pièce en bois, la jambette, qui s’insère à l’oblique dans un autre trou 45 cm plus bas. C’est l’équivalent des échafaudages sur consoles d’aujourd’hui. » Les garde-corps sont positionnés à 1 ,10 m de hauteur. Des planches pare-gravats sont mises en place à la base pour empêcher la chute d’objets.

Une fois le chantier terminé, le mur de l’édifice conservera les trous, à l’image des châteaux ou cathédrales qui conservent sur leurs façades les traces des techniques de construction de l’époque. Ces ancrages pourront d’ailleurs servir de nouveau lors d’interventions ultérieures sur l’ouvrage, pour des réparations ou des maintenances éventuelles. « Ces protections collectives ont fait l’objet d’une vérification par un bureau de contrôle pour assurer leur conformité en matière de sécurité et de réglementation », précise Céline Bucheton, contrôleur de sécurité à la Carsat Bourgogne-Franche-Comté.

Au Moyen-Âge, les grues étaient bien différentes de celles qu'on utilise aujourd'hui. La technique de levage retenue pour déplacer en sécurité les charges lourdes sur ce chantier est la cage à écureuil. «  La cathédrale de Chartres et la Cité de Carcassonne ont été construites avec cet engin, relate encore Florian Renucci. Ici, on n’invente rien, on adapte. » La plus puissante, positionnée au pied de la porte entre-deux-tours, comporte deux tambours. Un maçon prend place dans chacun d’entre eux. En marchant, les maçons mettent en rotation les roues, qui soulèvent alors à l’aide d’une corde et d’une poulie la benne qui contient les éléments à déplacer. Le mât pivotant aide à desservir les matériaux en différents points.

Des éléments de sécurité sont venus compléter ce dispositif. Un système de quatre freins a ainsi été installé. Ils sont actionnés par une barre de frein, positionnée entre les deux tambours et munie d’un lest, et viennent frotter contre les tambours. En cas d’urgence, le maçon qui supervise l’opération peut les actionner instantanément en tirant une corde qui libère la barre. Le système de freinage doit être en capacité de conserver une charge utile de 500 kg levée. Des tests statiques ont été réalisés pour valider la conformité de l’installation. La barre de frein sert également de gouvernail pour faire pivoter l’ensemble de la cage à écureuil.

Des postes saisonniers

« C’est un engin médiéval avec une surveillance d’outil moderne. L’étude de risques a mis en lumière la possibilité de chute dans la roue, avec risque de coincement sévère d’un bras ou d’une jambe. Un filet a donc été installé sur la partie extérieure des deux roues pour limiter les conséquences d’une chute. » Autre risque à prendre en compte : une rupture de corde. Les cordes achetées, de 22 mm de diamètre, sont garanties pour résister à des masses de deux tonnes et font l’objet d’un protocole de surveillance adapté.

Tous les postes ne sont pas ouverts à chaque saison. Cette année par exemple, la tour du pigeonnier n’a pas fait l’objet de travaux. Néanmoins, les protections collectives sont restées en place. Même sur les postes non ouverts, il ne faut aucun accès au vide, nulle part. En 2018, l’accent a été mis sur la porte entre-deux-tours, qui constituera à terme l’accès principal au château, ainsi que sur la pose de la charpente de la tour de la chapelle : 265 pièces de chêne levées et posées une par une, à plus de 16 m de haut. Ces pièces avaient été préparées durant la saison 2017 par les bûcherons et les charpentiers.

En complément des protections collectives de bas de pente, ces derniers interviennent avec des harnais lors des opérations les plus délicates. Un accessoire anachronique qui illustre le fait que l’utilisation de protections en cohérence avec la démarche historique se heurte parfois à des limites. Ainsi, pour éviter le travail sur cordes, ou lors de manutentions des blocs de roche les plus lourds, le chantier a ponctuellement recours à des aides mécanisées, principalement nacelle ou tracteur. Pour assurer ces opérations, certains salariés sont détenteurs d’un Caces adapté.

Chaque hiver, le chantier fait l’objet de trois mois d’interruption. « L’organisation, les modes opératoires sont pensés très en amont, en particulier lors de cette trêve hivernale, remarque encore Céline Bucheton. C’est l’occasion d’organiser les opérations qui seront menées la saison suivante. Comme pour toute entreprise ou tout chantier, penser et préparer en amont les phases assure un déroulement des opérations dans de meilleures conditions, et facilite l’anticipation des éventuels problèmes. »

La relance du chantier au printemps commence par une campagne de contrôle de tout le matériel. « Il faut par exemple vérifier l’état du platelage, explique Florian Renucci. Le bois est vivant, il change au fil du temps, un plancher sert au maximum quatre saisons. » Tout le matériel (cordages, outils…) fait l’objet d’un contrôle rigoureux. Ainsi, au fil des saisons, les connaissances et l’expérience renforcent la maîtrise des techniques. Sur tous les sujets, dont la sécurité, des enseignements sont tirés pour aller de l’avant et maîtriser toujours mieux les situations.

Céline Ravallec

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