La SCEA Des Platanes s’est lancée en 2013 dans la culture de salades en hydroponie. Un mode de production qui limite les interventions humaines tout en préservant les salades.

« J’ai rejoint cette exploitation agricole il y a seulement cinq ans. Avant, je travaillais dans la petite enfance, un secteur où les conditions de travail peuvent être difficiles. Si j’ai fait ce choix, c’est aussi pour les conditions de travail », explique, amusée, Daisy Picard. L’exploitation agricole dont parle Daisy Picard, où elle travaille comme agent polyvalent, est la SCEA Des Platanes, gérée par son mari, Jean-Hugues Picard.

Située à Petite-Ile, au bout d’un chemin de terre, sur l’île de La Réunion, la SCEA Des Platanes développe un concept innovant, la culture de salades en hydroponie. Une technique qui permet à la fois de limiter les interventions humaines et l’utilisation de phyto­sanitaires, et d’améliorer les conditions de travail des salariés.

Le site s’étend sur 4 hectares, dont seulement 2,5 sont exploitables, les autres appartenant à une réserve naturelle. Sur les 2,5 hectares en culture, 9 000 m2 sont des serres. Les deux parcelles de plein champ servent de variable d’ajustement et permettent de répondre à la demande, si la production en hydroponie s’avère insuffisante. « Mais bientôt, je vais ajouter 1 300 m2 de serres », précise Jean-Hugues Picard.

Installé là depuis 2003, il a commencé par cultiver des salades de plein champ, puis en hors-sol. « Lorsque l’on fait du plein champ, on est tributaire de nombreux aléas : les insectes, la météo… et les conditions de travail sont particulièrement difficiles car il faut être sans cesse au niveau du sol. » Il s’informe et se rend en Nouvelle-Calédonie où il découvre l’hydroponie. Il revient avec l’envie de se lancer dans l’aventure, mais mettra près d’un an avant de trouver les bonnes solutions techniques.

Première étape : le semis. C’est le domaine de Daisy. Elle prend des graines enrobées, de différentes variétés afin d’alimenter le semoir pneumatique. Sous le semoir, elle glisse une plaque de cubes de laine de roche prédécoupés et troués. Le semoir dépose ensuite dans chaque alvéole une graine. « Finis les semis le dos courbé, dans les champs, dit-elle. Et la laine de roche étant une matière inerte, je n’ai pas besoin de me protéger avec des gants. » Une fois la plaque de 200 graines ensemencée, elle la dépose délicatement sur une table de la pépinière.

Le système d’irrigation sera mis en marche, afin de remplir la table d’eau et de nutriments (comme le calcium, du magnésium, du potassium et des oligo-éléments) pendant 20 minutes, de sorte que les cubes de laine de roche sont totalement imbibés. Ils resteront dans la pépinière deux semaines et demi, le temps de se transformer en jeunes pousses. « Ces petits cubes de laine de roche maintenus sous cette serre dans une température variant de 17 à 27 °C ainsi que cette table d’irrigation permettent d’obtenir des plants réguliers. Ils constituent le point de départ indispensable à tout le système d’hydroponie », souligne Jean-Hugues Picard.

Des salades dans des gouttières

Lorsqu’ils auront atteint quelques centimètres de haut, les semis seront transportés à l’aide d’un chariot, toujours en plaques, dans l’une des serres. « Nous avons acquis cinq chariots avec l’aide de la CGSS (NDLR : Caisse générale de Sécurité sociale, qui entre autres a le rôle des Carsat en métropole sur les aspects de prévention). Ils sont bien pratiques car ils nous facilitent le transport des plants et nous permettent d’aller dans les allées étroites de la serre », remarque Daisy Picard. Dans les serres, chaque cube de laine de roche, contenant, si tout va bien, une pousse de salade, est détaché pour être positionné dans un tube de 90 m de long. Cette « gouttière » est légèrement inclinée pour faciliter l’écoulement de l’eau et des nutriments.

Ce repiquage a totalement modifié les conditions de travail des cinq salariés de l’entreprise. Alors que pour des salades de plein champ ils étaient quasiment à genoux, ils sont ici debout, avec des gouttières positionnées à 80 cm de haut, à hauteur d’homme. « Les gouttières sont alignées par six. Chaque personne chargée du repiquage travaille dans une travée, sur trois lignes de gouttières. Ça lui permet d’être toujours bien positionnée », remarque Jean-Hugues Picard. Jimmy Gouljiar, ouvrier agricole, travaille depuis près de dix ans avec le gérant : « J’ai connu le travail à quatre pattes. Avec l’hydroponie et les choix qui ont été opérés, je suis en pleine forme. Je n’ai plus mal aux genoux, aux cuisses ou au dos, comme précédemment. Avec les chariots, je ne porte plus les caisses, et c’est nettement mieux. »

L’eau et les nutriments circulent en permanence, en circuit fermé ou presque. « Une sonde analyse tout au long des journées le pH et l’Ec à savoir la conductivité de la solution ou encore la teneur en nutriments. On ne met que le strict nécessaire. Ça nous permet de limiter les apports », explique Jean-Hugues Picard. Des apports qui sont passés, pour les produits phytosanitaires, d’un rapport de 100 à 1 et, pour les engrais, de 100 à 25. Les salades atteindront leur maturité en cinq semaines environ. Chaque année, la SCEA produit 600 000 salades, avec pour objectif d’atteindre rapidement le million de salades. Ses clients sont essentiellement les grandes et moyennes surfaces du sud de La Réunion.
Les salades peuvent être récoltées coupées ou entières, avec leurs racines. « Dans ce cas, les racines et une partie du substrat, la laine de roche, viennent ensemble. Elles sont ensuite emballées manuellement dans des sacs plastiques. Nous en avons testé plusieurs types et avons opté pour des sacs munis de deux trous pour pouvoir les accrocher facilement aux chariots », explique Daisy Picard. Ce mode de conditionnement limite les manipulations, laisse les emplacements sur les gouttières plus propres et permet une meilleure conservation du produit.

De quelques jours pour les salades coupées, le temps de conservation passe à deux semaines pour les salades entières au réfrigérateur. « Et il n’y a pas de perte, précise le gérant. Toute la salade peut être consommée. » À l’heure actuelle, deux tiers de salades partent coupées, un tiers avec leurs racines. Mais à terme, ce nouveau type de condition­nement, bourré de qualités, pourrait supplanter la salade coupée.

Conditionnement sur mesure

Une fois les salades récoltées, les gouttières doivent être lavées : avec un simple coup de jet d’eau et de balai dans les couloirs pour les salades récoltées avec leurs racines. Pour les salades coupées, il est impératif d’enlever les racines restées dans les encoches des gouttières, ce qui nécessite davantage de temps et d’interventions. Au sol, entre et sous les gouttières, des bâches plastiques ont été positionnées, pour limiter l’enherbement – et donc l’utilisation de produits phytosanitaires ou le désherbage manuel.

Chaque client a ses exigences en matière de conditionnement : des caisses vertes repliables pour les uns, noires et plus basses pour les autres… L’exploitant se plie aux desiderata de chacun. Il regrette cependant d’être parfois obligé de nettoyer les caisses pour que ses salades, propres du fait de l’hydroponie, ne se salissent pas dans ces contenants parfois fournis sales. Les salades avec racines sont ensuite mises sur des rolls qui seront filmés manuellement. « Pour l’instant, précise Françoise Fontaine, contrôleur de sécurité à la CGSS Réunion. Car l’achat d’une filmeuse automatique et d’une ensacheuse fait partie des projets d’amélioration que nous allons étudier. »

Les caisses de salades coupées seront empilées telles quelles. Les rolls et les caisses sont ensuite chargés dans l’un des deux camions de l’exploitation agricole. Le plus récent est muni d’un hayon, bien pratique de l’avis de tous. Destination la chambre froide de 45 m3 du bâtiment situé quelques mètres au-dessus des serres. « Nous préparons les commandes de demain, explique Jean-Huges Picard. Étant donné que nous sommes à La Réunion et que nos camions ne sont pas réfrigérés, nous sommes obligés de les stocker au fur et à mesure en chambre froide. Elles seront reprises dès demain, à 4 heures du matin, par mon livreur. »

Savon noir et bicarbonate de soude

Qui dit île de La Réunion, dit cyclones possibles. Régulièrement, en cas d’alerte cyclonique, les ouvriers doivent débâcher les serres pour éviter qu’elles ne soient dévastées par le cyclone. Parce qu’il a été victime d’un accident et pour travailler en sécurité, Jean-Hugues Picard a fait installer tout autour de ses serres un échafaudage avec garde-corps pour pouvoir enrouler rapidement les bâches si nécessaire. « Car quand un cyclone est annoncé, il faut réagir vite, parfois dans l’urgence, insiste Françoise Fontaine. Et le chef d’entreprise doit raisonner rapidement. Il est souvent confronté au problème suivant : s’il débâche, il perd sa production. Mais s’il ne débâche pas et que le cyclone survient, il peut perdre sa serre… D’où l’importance de pouvoir intervenir vite, en sécurité, depuis les échafaudages. »

Des projets, le gérant et sa femme n’en manquent pas. À la fois pour produire davantage de salades,  et répondre à une demande croissante sur l’île, mais aussi pour améliorer les conditions de travail de leurs salariés. Ainsi, afin de limiter la prolifération d’insectes, notamment de thrips, une pulvérisation d’un mélange de savon noir et bicarbonate de soude est réalisée trois fois par semaine. Cette opération, qui nécessite le port d’environ 40 kg sur le dos, doit avoir lieu avant le lever du soleil pour éviter de brûler les salades… autrement dit à 4 h 30 du matin. « Je réfléchis à un système de brumisateurs pendulaires, qui bénéficieraient de la pente existante, pour que cette opération se fasse automatiquement : à la fois pour ne pas faire venir les gars à 4 h 30 du matin, et pour limiter le port de charge, le bruit et les vibrations émises par le moteur », relate le gérant.

Il a également en tête de réaliser, une fois les installations d’hydroponie terminées, une nouvelle extension de 4 000 m2. Pourquoi pas en structure rigide, de type polyuréthane, qui résisterait aux cyclones. Mais se pose néanmoins le problème de l’altération au fil des années qui serait nettement supérieure à celle des serres en plastique actuelles…

UNE CULTURE HORS SOL

L’hydroponie est une technique culturale qui s’appuie sur le travail de l’eau, mais hors sol. La terre est remplacée par un substrat inerte et stérile. Les nutriments contenus habituellement dans la terre sont amenés par l’eau, à travers des solutions nutritives.

Delphine Vaudoux

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