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Bernard Salengro est médecin du travail et président du conseil d’administration de l’INRS. La loi du 2 août 2021, annonçant les futurs médecins praticiens correspondants pour soulager l’activité des médecins du travail, n’a pas manqué de le faire réagir

TRAVAIL & Sécurité. Pourquoi manque-t-on à ce point de médecins du travail ?
Bernard Salengro.
On constate en vingt ans une baisse importante du nombre de médecins du travail, qu’ils soient autonomes ou qu’ils exercent en services inter-entreprises. Il existe de nombreuses raisons à l’asséchement de cet effectif au fil des ans, parmi lesquelles l’ignorance de cette spécialité dans les premières années de médecine et la complexification de la formation initiale. Dans les années 1980, on en formait 500 par an. De nos jours, ce chiffre est tombé à 84, pour 124 postes proposés ! Ce qui est paradoxal pour une spécialité passionnante, quand on la connaît. C’est pourquoi les organisations patronales et salariales, dans l’Accord national interprofessionnel (ANI) du 9 décembre 2020 (NDLR : signé par de nombreux partenaires sociaux : la CFDT, la CFTC, la CFE-CGC et la CGT-FO  (pour les organisations de salariés) ; la CPME, l’U2P et le Medef (pour les organisations d’employeurs)), demandent « aux pouvoirs publics de tout mettre en œuvre pour rendre plus attractif le rôle des médecins du travail (réforme du contenu des études de médecine du travail, par exemple), et de rendre plus attractive la formation des collaborateurs ». Les équipes pluridisciplinaires ont certes vu le jour au sein des services de prévention et de santé au travail interentreprises (SPSTI) et rendent de grands services, mais nous avons toujours besoin de médecins du travail, notamment pour faire le lien entre l’entreprise, le travailleur, son vécu professionnel et sa santé.

Pour renforcer la prévention en santé au travail, la loi du 2 août 2021 crée la fonction de « médecin praticien correspondant ». Qu’en pensez-vous ?
B. S.
Les partenaires sociaux ont acté, dans l’ANI, la possibilité de faire aider les services de santé au travail par des médecins praticiens de ville qui pourront voir les salariés (suivis en visites d’information et de prévention) en relation avec le médecin du travail du service. Cela concerne en particulier les services qui ont des difficultés à respecter les contraintes légales, notamment la tenue des examens médicaux obligatoires. Les médecins du travail, pour travailler correctement, devraient suivre entre 3 000 et 4 000 salariés chacun, ne serait-ce que pour avoir le temps de faire de la prévention primaire. Or, de nos jours, certains sont amenés à suivre jusqu’à 15 000 personnes. C’est beaucoup trop. La loi, qui transpose l’ANI, propose une solution : le médecin praticien correspondant (MPC), médecin de ville de formation, pourra contribuer, en lien avec le médecin du travail, au suivi individuel de l’état de santé des travailleurs, sauf si ceux-ci bénéficient d’un suivi individuel renforcé. Mais pour ce faire, le MPC aura bien entendu besoin d’une formation de base sur les spécificités réglementaires de la santé au travail, et sur l’étendue de l’écoute des salariés.

Qui pourrait se charger de cette formation ?
B. S.
Les organisations patronales et salariales qui siègent à l’INRS en ont déjà discuté au sein de son conseil d’administration, et ont créé des groupes de travail sur le sujet. Un large consensus se dégage au sein des partenaires sociaux siégeant dans les organismes paritaires nationaux (INRS, Cnam, Conseil d’orientation des conditions de travail, etc.) : l’INRS connaît bien le sujet de la santé au travail, les risques, ainsi que les entreprises. Il pourrait donc être le creuset idéal pour assurer ce type de formation. Ses missions, sa place dans le réseau Prévention, sa connaissance approfondie du dialogue social, ainsi que ses relations avec le terrain des entreprises, le désignent naturellement comme un acteur clé sur ce sujet.

Comment se présenterait cette formation ?
B. S.
Étant donné le manque de médecins, il est sûr que l’on ne pourrait pas demander aux intéressés déjà dans des zones en tension de venir suivre des formations en présentiel, ce serait trop chronophage. Il faudrait les organiser, par exemple sous formes de « Mooc » ou de webinaires, afin que tout médecin, quelles que soient ses conditions de vie et d’exercice, puisse les suivre sans difficulté.
Concernant les contenus de ces formations, on pourrait s’orienter notamment vers :

  • les textes réglementaires en santé et en sécurité au travail ;
  • l’organisation et le fonctionnement des SPSTI ;
  • les missions et les acteurs ;
  • les risques et leur prévention…
    Bien entendu, une évaluation de chaque séquence serait effectuée a posteriori.

Quand pourrait-elle être mise en œuvre ?
B. S.
Aussi rapidement que possible. Cela pourrait être très simple, dans la mesure où nous disposons déjà, notamment à l’INRS, des compétences et des ressources. Cela pourrait d’ailleurs alimenter son futur plan d’actions stratégiques (2023-2027), en cours de préparation, et en particulier le développement de ses missions relatives à la formation. 

Propos recueillis par A. B. et D. V.

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