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La crise sanitaire a accéléré différentes transformations du monde du travail : télétravail, flexibilité des contrats, plateformisation de l’économie… Pour envisager l’avenir de la prévention face à ces changements, la mission Veille et prospective de l’INRS a réuni des experts afin d’esquisser les contours de la santé-sécurité dans le monde du travail de demain. Explications avec Marc Malenfer et Michel Héry, coordinateurs du projet pour l’INRS.

TRAVAIL & SECURITE. Quelle a été la genèse de ce travail de prospective ? 
Marc Malenfer.
À l’origine, il y a les travaux du centre de réflexion et d’études prospectives Futuribles International. Ce dernier, durant le printemps 2020, a envisagé différents scénarios sur les évolutions possibles de la situation sanitaire à dix-huit mois. Puis, Futuribles a sollicité ses membres adhérents pour des réflexions thématiques sur les conséquences de la crise Covid, mais sur une échéance à cinq ans. Parmi les différents sujets abordés, l’un d’entre eux portait spécifiquement sur les évolutions des organisations du travail. Futuribles a alors proposé à l’INRS de copiloter ce groupe de travail constitué d’une douzaine de personnes, représentants d’entreprises et de collectivités. Cet exercice de prospective nous a permis de décrire quatre scénarios de transformations possibles et quatre pistes de réflexions stratégiques pour les entreprises. Puis, dans la continuité de ces travaux, nous avons souhaité approfondir la réflexion sur le sujet de la santé et la sécurité au travail avec des experts de l’INRS et d’autres acteurs comme l’Anact, la Cnam, la Cramif.

Comment aborder la question, aussi vaste que complexe, de la prévention au futur ? 
M. M.
En nous inspirant des travaux déjà réalisés avec Futuribles, nous avons fait ressortir cinq enjeux de santé et sécurité au travail afin de guider la réflexion des acteurs : l’utilisation des technologies comme outils de communication, de travail collaboratif et d’automatisation de la production ; les modes d’organisation du travail ; les statuts d’emploi des travailleurs ; la préservation de collectifs de travail, et, enfin, la maîtrise des interfaces de travail.

Quel a été l’enseignement majeur de ce travail de prospective ?
Michel Héry.
La première chose à souligner, quel que soit le domaine étudié, c’est que nous n’avons pas vu de nouveaux risques professionnels émerger. En réalité, la problématique se situe véritablement dans l’accélération très nette des transformations du monde du travail. Mais attention, ce ne sont pas tant ces transformations qui posent problème que leur accélération. La crise liée à la Covid a créé une situation d’urgence pour un certain nombre d’entreprises qui ont pris des décisions rapides, parfois très importantes, sans temps de réflexion ni concertations préalables.
M. M. La crise sanitaire a, en effet, fait sauter de nombreux obstacles juridiques, avec des mesures dérogatoires, mais aussi psychologiques, avec l’idée que ces changements étaient rendus inévitables en raison du contexte pandémique, concernant des pans entiers du monde du travail : ouverture massive au télétravail, augmentation de l’automatisation de nombreuses fonctions, recours accru aux travailleurs indépendants et flexibilisation des contrats de travail avec un renouvellement des CDD facilité. On aurait pu penser ces changements temporaires, mais il apparaît très probable que la plupart d’entre eux sont partis pour durer. 

Ces bouleversements ne sont pas sans poser de vrais problèmes en termes de prévention des risques professionnels… 
M. H.
La prévention est quelque chose qui se travaille sur le long terme, qui nécessite des échanges et des discussions, d’avoir un collectif de travail bien identifié, des interlocuteurs et des responsables. Dans le cadre du télétravail, par exemple, l’employeur est censé veiller à la santé et la sécurité des salariés. Mais comment le faire lorsque ces derniers sont chez eux, là où justement l’employeur n’a a priori aucune visibilité ? C’est ici que se développent tout un tas de palliatifs grâce aux technologies de l’information et de la communication (TIC), qui permettent de surveiller l’activité du télétravailleur…
M. M. Cette problématique posée par le télétravail renvoie à la question des collectifs de travail. Pour faire de la prévention, il est nécessaire que les salariés soient impliqués, et si les équipes sont disloquées aussi bien géographiquement, avec le télétravail, que statutairement, avec la multiplication des statuts des travailleurs, il ne peut y avoir de politique de prévention cohérente. Et l’application des principes généraux de prévention devient impossible. La tentation pour les entreprises est alors, pour couvrir leurs obligations légales, de tomber dans une prévention très prescrite et contrôlée par les TIC. Tout ceci n’est qu’un élément saillant de l’intégralité de nos réflexions que nous allons, bien sûr, prolonger par de la veille dans le temps afin d’affiner nos analyses.  

REPÈRES

Propos recueillis par L. F.

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