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© Gaël Kerbaol/INRS/2019

© Gaël Kerbaol/INRS/2019

S’intéresser à la gig economy ou économie des plates-formes, selon une des traductions françaises possibles, c’est se confronter à une multitude de termes et de réalités du monde du travail. Des indépendants « ubérisés » aux freelances plus traditionnels, en passant par les travailleurs du clic… « Leur seul point commun véritable est d’être considérés comme des indépendants, indique Pierre Bérastégui, chercheur à l’European Trade Union Institute (ETUI) et auteur d’un article sur la question des risques psychosociaux dans la gig economy. Mais en vérité, les différences sont souvent très importantes, autant sur la question de la rémunération que des conditions de travail, entre un graphiste en freelance réputé, un chauffeur Uber et un travailleur du clic chargé d’identifier des photos de chats sur internet pour nourrir une intelligence artificielle... » 

Cette hétérogénéité des situations explique en grande partie la difficulté à quantifier le nombre de travailleurs qui participent à l’économie des plates-formes : en France, une vaste étude évoque par exemple « 260 000 personnes inscrites sur les plates-formes de micro-travail », l’Insee estime de son côté à 4 %, soit 100 000 personnes environ, le nombre d’indépendants « dépendants d’un intermédiaire, qu’il s’agisse ou non d’une plate-forme » …  Complexe à appréhender en termes de volume, le travail lié aux plates-formes est d’autant plus difficile à évaluer en termes de risques professionnels que les données manquent. « Ces nouvelles formes du travail ont soulevé beaucoup de questionnements au niveau économique mais très peu sur leurs effets sur les travailleurs, constate Pierre Bérastégui. Certes, l’absence de données précises est un obstacle mais elle n’empêche pas de dresser certains constats. » 

Poursuivre la recherche

Parmi les nouveaux paradigmes qui bouleversent les repères professionnels de nombre de travailleurs des plates-formes, le chercheur en distingue trois principaux. Tout d’abord, l’individu est toujours isolé : il travaille seul chez lui, ou à l’extérieur, sans lien direct avec des collègues ou un manager. Deuxième point, concernant le management justement, celui-ci est assuré par des algorithmes et d’autres outils de monitoring de performance qui permettent, par exemple, d’enregistrer l’activité de la souris et du clavier pour contrôler la productivité du travailleur. 

Pour terminer, la sécurité de l’emploi n’est plus garantie, sans même évoquer la possibilité de faire carrière qui est presque réduite à zéro : aucun contrat de travail n’est établi et les clients sont toujours différents. « Tous ces éléments sont autant de facteurs de risques psychosociaux qui planent au-dessus de ces travailleurs, avance Pierre Bérastégui. Il faudrait poursuivre la recherche et faire de vraies enquêtes statistiques pour estimer le niveau d’anxiété ou encore la surcharge de stress provoqués par ces conditions de travail par rapport aux emplois traditionnels. » 

Tout n’est pas forcément noir, rappelle le spécialiste, car « certains travailleurs apprécient la flexibilité de ce mode de travail, ou encore, des personnes très éloignées de l’emploi peuvent reprendre une activité par ce biais ». Il n’en demeure pas moins que les conditions de travail dans ce secteur d’activité pourraient être nettement améliorées « si les travailleurs obtenaient une certaine protection, par exemple grâce à un encadrement même minimum des pratiques. Cela permettrait de rééquilibrer les relations entre les différents acteurs de la gig economy : pour le moment les plates-formes restent toutes-puissantes et imposent leurs règles ». Alors que la Commission européenne a proposé en décembre dernier une réforme de la législation des services et des marchés numériques, il devient urgent de se pencher sur le vécu des travailleurs des plates-formes afin d’obtenir des données et chiffres concrets capables d’éclairer les délibérations européennes. 

EN SAVOIR PLUS

« Commerces et entrepôts de stockage : une pollution variable selon les produits », dossier polyexposition – Hygiène & Sécurité du Travail n° 261, 4e trimestre 2020, INRS. 

Lucien Fauvernier

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