DOSSIER

Trois salariés sur quatre environ travaillent en relation avec le public.

L’IMPro Bel Air accueille de jeunes déficients intellectuels. La violence externe est une réalité quotidienne, mais pas une fatalité. La preuve : un groupe de travail s’est constitué pour y réfléchir et proposer un plan d’action. Les items sont nombreux et cela prend du temps…

© Gianpaolo Pagni pour l’INRS

© Gianpaolo Pagni pour l’INRS

Les deux piles sont sur son bureau, assez imposantes. D’un côté, il y a les brochures INRS sur la prévention des risques professionnels, de l’autre des dossiers de toutes les couleurs qui « traitent tous de sécurité ». « Je n’ai pas d’ingénieur en prévention des risques professionnels, se justifie Didier Lestrat, directeur de l’IMPro Bel Air, situé à Tresses, en Gironde, à quelques kilomètres de Bordeaux. Je suis donc obligé de me documenter pour progresser sur cette question qui aborde parfois des domaines très techniques… Mais j’espère bien que ces piles vont rapidement diminuer : cela signifiera que le sujet avance ou est en cours de traitement. » Parmi ces dossiers figurent en bonne place les risques psychosociaux, dont la violence externe, une réalité pour l’IMPro et, d’une manière plus générale, pour tout le secteur médico-social.

À l’IMPro, on parle d’usagers. Et quand on évoque la violence externe, Didier Lestrat tient à préciser les choses : « La violence externe, c’est entre usagers et personnel… et cela fait partie de ce que l’on peut vivre. » L’IMPro Bel Air est un Institut médico-professionnel qui accueille 78 usagers de 12 à 20 ans, atteints de déficience intellectuelle plus ou moins importante. Ils viennent entre 9 h et 16 h 30. 27 personnes y travaillent : éducateurs (spécialisés, techniques, etc.), thérapeutes (médecins psychiatres, orthophonistes, psychomotriciens, psychologues..) et enseignants de l’Éducation nationale.
 

L’IMPRO BEL AIR

Structure découlant de la loi de 1975 sur le handicap, l’IMPro Bel Air accueille en semi-internat 78 garçons et filles âgés de 12 à 20 ans (soit 69 équivalents temps plein) déficients intellectuels et présentant des retards scolaires d’origines diverses. L’âge de l’admission, qui se fait sur indication de la Commission des droits et de l’autonomie, se situe entre 12 et 16 ans, l’âge de sortie entre 18 et 20 ans. Ce qui est désigné comme déficience intellectuelle se manifeste en pratique par une inadéquation temporelle avec le programme préétabli des structures ordinaires. L’IME, structure spécialisée, va avant tout offrir à chaque jeune un temps de maturation qui lui est propre. Ce temps « ouvert » va permettre d’établir la rencontre préalable à toute relation éducative pouvant déboucher sur une situation d’apprentissage. Les journées se partagent entre vie de groupe, scolarisation, ateliers professionnels (horticulture-espaces verts, fer-mécanique, bois, cuisine, emplois et techniques de collectivités), sports et activités d’expression, prises en charges rééducatives, ateliers à visée thérapeutique, entretiens individuels.

« Il y a près de trente ans, le secteur médico-social était fermé, il vivait en autarcie et clairement, il ne faut pas se voiler la face, la réponse à la violence pouvait être aussi la violence, poursuit le directeur, lui-même ancien éducateur et formateur… Même si le secteur avait déjà bien amorcé sa mutation, tout a changé avec une loi promulguée en 2002 (NDLR : loi du 2 janvier 2002, sur la rénovation de l’action sociale et médico-sociale) qui reconnaît la maltraitance comme une faute. Et on est passé de la violence à double sens à une violence à sens unique, d’usagers à éducateurs. »
 

Formation-diagnostic

Lorsqu’il arrive en 2009 à l’institut, Didier Lestrat met en place des actions pour limiter les actes de violence. « La théorie est la suivante : “Les usagers ne sont pas intrinsèquement violents. S’ils sont violents, c’est parce que dans la situation dans laquelle ils sont, la seule réponse pour eux est la violence”. Je me suis donc efforcé, dans un premier temps, d’identifier ces situations pour les réduire et de reconquérir des territoires éducatifs : certaines règles sont devenues plus strictes, certaines choses sont maintenant interdites. L’objectif est que le personnel affiche une certaine fierté de travailler. J’ai également travaillé avec d’autres institutions de façon que le temps des usagers soit partagé, avec par exemple l’hôpital psychiatrique, ou d’autres partenaires. »

Mais cela n’a pas suffi. Il y a deux-trois ans, les premiers cas d’accidents du travail dus à des agressions sont déclarés comme tels. « Rapidement, le sujet est arrivé, plus largement, par le biais des risques psychosociaux. Il a été abordé au cours d’une réunion de CHSCT, à travers les situations de souffrance et de mal-être de certains salariés », remarque Frédérique Caumontat, contrôleur de sécurité à la Carsat Aquitaine. La Caisse régionale, sollicitée dans un premier temps pour accompagner l’institut lors de l’élaboration de son document unique, revient quelques mois plus tard avec une proposition de formation-diagnostic sur les risques psychosociaux (RPS).

En janvier 2013, cette formation a lieu. Dix-sept personnes, émanant des deux IMPro de l’Association d’éducation spécialisée Tresses-Yvrac dont Bel Air fait partie, y participent. Elles travaillent dans tous les secteurs : administratifs, éducatifs, techniques, etc. « Cette formation s’est déroulée sur deux jours, elle avait pour objectif de rendre les IMPro autonomes sur la réalisation de leur propre diagnostic RPS, précise Frédérique Caumontat, en identifiant les facteurs de risques de souffrance au travail. »

À l’issue de cette formation, un groupe de huit personnes est constitué, à chaud, comprenant à nouveau des personnes de tous les services (direction générale, services techniques, éducatifs, thérapeutiques). Didier Lestrat en fait partie. « Cela ne nous est pas apparu comme gênant qu’un directeur y participe, tient à préciser le contrôleur de sécurité. Car nous nous étions auparavant assurés, avec le psychologue de la Carsat, Didier Encontre, de la liberté totale d’échanges au sein de l’institution. »

L’animation du groupe est confiée à l’un des participants, la psychomotricienne de l’IMPro Bel Air. Pour alimenter sa réflexion, le groupe repart des grands thèmes qui ont émergé de la formation comme pouvant être sources de RPS : organisation du travail, communication et coordination, management, ressources matérielles et financières, environnement et contexte politique, reconnaissance et considération. À chaque grand thème sont associés jusqu’à neuf items, susceptibles d’être des facteurs de RPS, comme par exemple le risque d’être accusé de maltraitance, l’accueil d’une population demandant des soins psychiatriques, l’usure professionnelle, les comportements excessifs pouvant générer du stress, le sentiment d’isolement et de solitude dans l’action…
 

Surcharge de travail et travail entrecoupé

On semble parfois loin de la violence externe, voire des RPS, quand on voit mentionnés dans cette liste le traitement des mails ou la culture d’entreprise. Cependant, Frédérique Caumontat est catégorique : « Tout peut participer au stress, à une exaspération, ou à une situation d’énervement pouvant déboucher sur de la violence. D’abord de la part de l’usager qui ressent ce mal-être et ensuite de la part du salarié… Aucun risque ne doit être négligé. »

Un tableau est en cours d’élaboration par le groupe avec comme entrées : les facteurs de risques, les causes, les propositions, les personnes concernées, les échéances, puis enfin l’évaluation des résultats, le suivi et les acteurs. Aujourd’hui, deux premiers risques ont été inscrits : la surcharge de travail et le travail entrecoupé. « C’est une politique de petits pas, explique le contrôleur de sécurité, mais le groupe avance et fait des propositions. Il faut maintenant veiller à ce que tout le monde partage et applique les propositions du groupe au travers d’un consensus. »

Marie-Claude Beauroy-Eustache est assistante de direction et membre du CHSCT. Elle fait également partie de ce groupe de réflexion. « Nous avons, au sein de ce groupe, soulevé de très nombreuses problématiques, déclare-t-elle. On va travailler à présent sur chaque point, j’ai bon espoir que l’on y parvienne… Ce groupe doit cependant trouver sa place vis-à-vis du CHSCT : je pense qu’il va lui apporter régulièrement des éléments de réflexion, avec un plan d’action. Notre travail pourrait même servir de point de départ pour élargir la réflexion à d’autres établissements de l’association. »

L’AESTY

L’IMPro Bel Air fait partie de l’Association d’éducation spécialisée Tresses-Yvrac (Aesty). Celle-ci comprend quatre autres établissements, tous situés en Gironde : l’Institut médicoprofessionnel Le Vieux Moulin accueillant 42 usagers (cuisine, menuiserie, espaces verts-horticulture, couture-entretien du linge de maison), l’Établissement et service d’aide par le travail (Esat) du Gua à Ambares (90 usagers – spécialisé dans le conditionnement, la viticulture, la restauration, la création et l’entretien d’espaces verts, le repassage, la couture, la broderie, le ménage), l’Esat de Lorient à Sadirac (55 usagers --– spécialisé en cuisine, poterie, espaces verts et travaux viticoles), l’UPCAT de Cenon (12 usagers, préparés à entrer en Esat). Le CHSCT est celui de l’Aesty, il est donc commun à l’ensemble des cinq établissements.

Delphine Vaudoux

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