DOSSIER

Elle est loin l’époque où les démolitions des bâtiments se faisaient à la boule, en « tapant dans le tas », sans distinction de matériaux et sans étude préalable. Le secteur de la déconstruction et de la démolition connaît en effet depuis une vingtaine d’années des évolutions majeures, à tous les niveaux : organisation, matériel, formation, environnement. Autant d’éléments qui contribuent à améliorer la sécurité sur les chantiers.

Depuis une quinzaine d’années, la mécanisation permet d’améliorer les conditions de travail et la sécurité. © Gaël Kerbaol/INRS

Depuis une quinzaine d’années, la mécanisation permet d’améliorer les conditions de travail et la sécurité. © Gaël Kerbaol/INRS

Jusqu’au début des années 1990, ils étaient des casseurs-récupérateurs. Puis ils sont devenus des démolisseurs. On parle désormais de déconstructeurs. Cette évolution sémantique traduit la transformation dont a fait l’objet le secteur de la démolition et déconstruction ces dernières années. « Le métier s’est professionnalisé durant ces deux décennies, observe Alain Le Brech, expert BTP à l’INRS, que ce soit au niveau des méthodes de travail, des équipements ou des mesures de prévention. »

Les entreprises de déconstruction ont pour première mission de mettre à nu un ouvrage ou un bâtiment et d’en évacuer tous les constituants. C’est le curage. Le gros œuvre est ensuite soit détruit, soit réhabilité pour commencer une nouvelle vie. C’est la démolition ou la rénovation. Les sites d’intervention sont extrêmement divers : immeubles d’habitat, de bureaux, bâtiments industriels, centrales électriques, locaux commerciaux, sites militaires… Dans la mesure du possible, les opérations se déroulent selon le schéma inverse de la construction. Lors des opérations de curage, tous les éléments du bâtiment sont retirés : cloisons, faux plafonds, éléments de façades, vitres, réseaux divers (électricité, chauffage, climatisation), ascenseurs... La dépose des matériaux toxiques ou nocifs (amiante, plomb, pyralène, etc.) fait aussi partie des opérations de curage (NDLR : Ce dossier ne traitera pas des opérations de désamiantage. Lire à ce sujet le dossier de Travail & Sécurité n° 723 datant de décembre 2011). En cas de démolition du gros œuvre, différentes techniques sont possibles (écrétage, grignotage, sciage, hydrodémolition…). Lorsqu’il s’agit d’une réhabilitation, le béton reste – au moins en partie – en place. Certains planchers ou murs peuvent être supprimés ou découpés à l’aide de scies à béton ou d’engins électriques commandés à distance.

L’activité est à risque : pour l’année 2012, le taux de fréquence des accidents du travail était de 57,5 et le taux de gravité de 4,6. Quatre décès dont un lié à l’amiante ont été déplorés. Si le taux de fréquence tend à diminuer depuis plusieurs années, ce n’est pas le cas du taux de gravité. Les risques sont principalement les chutes de hauteur, les effondrements de structure – les accidents les plus graves rencontrés résultent de ces deux risques mais aussi de basculements d’engin –, la coactivité, les problèmes de flux et de circulations. Les professions les plus accidentées sont les ouvriers démolisseurs et les conducteurs d’engins.

 

CHIFFRES

30 % des entreprises du secteur sont des filiales de grands groupes du BTP. Le reste est constitué d’entreprises indépendantes. Initialement, les démolisseurs étaient principalement des entreprises familiales.
1,5 milliard d’euros environ, c’est le chiffre d’affaires annuel du secteur au niveau national.
90 % c’est la proportion que représente le béton dans l’ensemble des déchets recueillis sur les chantiers de démolition-déconstruction.


Les manutentions manuelles et ports de charge sont encore très présents dans les opérations de curage, car celles-ci sont difficilement mécanisables. Ce sont par ailleurs des opérations très génératrices de poussières. Or les bâtiments sont souvent anciens, et peuvent comporter des substances toxiques comme le plomb. « La ventilation des locaux est très importante pour que les opérations de curage se déroulent dans de bonnes conditions », précise Bruno Courtois, expert chimiste à l’INRS. La démolition du béton émet également des poussières de silice cristalline.

Actions tous azimuts

En matière de conditions de travail, de sérieuses avancées ont eu lieu depuis le milieu des années 2000. À l’époque, le Syndicat national des entreprises de démolition (Sned), qui regroupe plus de 150 entreprises du secteur, s’est penché avec la Cramif sur les conditions d’intervention de ses entreprises adhérentes, afin de tirer les entreprises vers le haut en matière de sécurité et de prévention des risques. « L’objectif était double, relate Gérard Béhard, ingénieur-conseil BTP à la Cramif : améliorer les conditions de travail et la sécurité, et limiter une concurrence jugée déloyale en marginalisant les entreprises non respectueuses des règles de sécurité. »

Les techniques commençaient parallèlement à évoluer à l’époque. « La plus grosse évolution concerne la mécanisation de l’activité, et notamment l’arrivée des pelles de grande hauteur depuis une quinzaine d’années, confirme Mathieu Hiblot, délégué général du Sned. Les immeubles à déconstruire sont de plus en plus hauts. Cela a profondément modifié le métier. » Le matériel s’améliore au fil des années : les engins ont des cabines climatisées, voire pressurisées, les pelles de démolition sont équipées de systèmes de brumisation pour limiter les émissions de poussières.

LE SNED

Créé en 1880, le Sned (Syndicat national des entreprises de démolition) représente aujourd’hui plus de 150 entreprises en France, petites et moyennes, intervenant dans les secteurs de la démolition, la découpe du béton (sciage et carottage) et le désamiantage. Ses membres vont de la TPE à l’entreprise de 300 salariés. Il représente près de 6 000 salariés, soit environ les deux tiers du secteur. Il sert de relais entre les entreprises et les pouvoirs publics ou les fabricants de matériels. L’amélioration des conditions de travail est l’un de ses axes de travail privilégiés.

L’utilisation de robots de démolition télécommandés, qui maintiennent les opérateurs à distance de la zone à risque, se développe également. « La mécanisation a supprimé un certain nombre de risques professionnels, notamment au niveau des manutentions, mais elle a déplacé ces risques, nuance Gérard Béhard. Ce qui impacte la sinistralité de l’activité actuellement, ce sont les chutes à la montée et à la descente des cabines. Il y a un travail de fond à mener sur l’accès aux cabines d’engins. »

Mais les progrès n’ont pas été réalisés uniquement sur le matériel. L’organisation des chantiers est désormais beaucoup plus rigoureuse. Le travail préparatoire est de plus en plus important. Le secteur fait de plus en plus appel à des bureaux d’études et embauche des techniciens et des ingénieurs pour mieux comprendre comment les structures ont été bâties. L’emploi de la 3D, voire de la 4D, pour étudier la cinématique des opérations dans l’espace et le temps, et anticiper le déroulement du chantier, tend à s’étendre.

Parallèlement, le développement de formations professionnelles contribue également à valoriser les compétences et le métier en apportant une qualification reconnue aux salariés. Le Sned a contribué à développer plusieurs formations professionnelles ces dernières: certificat de qualification professionnelle (CQP) « scieur carotteur de béton » et habilitation « scier en sécurité », CQP « opérateur en désamiantage »… Enfin, les préoccupations environnementales et l’essor du recyclage prennent une place de plus en plus importante dans le secteur des travaux. À cet égard, la mécanisation des opérations contribue à un tri de meilleure qualité sur les chantiers de démolition. L’emploi qui sera fait des déchets détermine d’ailleurs pour une large part les méthodes de déconstruction qui seront utilisées.


Sensibiliser les donneurs d’ordres

Mais un des autres rôles du Sned, accompagné par les préventeurs, est de sensibiliser les donneurs d’ordres à l’intégration des mesures de prévention dans les pièces de marché. Car, si certaines entreprises mettent en œuvre des méthodes de travail rigoureuses et des mesures de prévention adaptées, d’autres peuvent ne pas respecter les mêmes règles. « Puisqu’on va casser quelque chose, certains donneurs d’ordres peuvent estimer qu’il n’est pas nécessaire de mettre des moyens », complète Philippe Sordoillet, expert BTP à l’INRS. C’est pourquoi la prise en compte de la sécurité a pu passer au second plan. C’est beaucoup moins vrai aujourd’hui. « Les différents acteurs ont tous une responsabilité, insiste Alain Le Brech : le maître d’ouvrage, le coordonnateur SPS, le maître d’œuvre, les instances de sécurité (contrôleur de sécurité Carsat-Cramif) et les entreprises. » Même si, pour l’instant, rien n’existe de façon formelle en amont de l’entreprise de démolition.

« Les donneurs d’ordres ont un rôle important dans l’évaluation des risques ou le repérage des substances dangereuses, mais il y a encore un gros travail pédagogique à mener auprès d’eux », constate Mathieu Hiblot. C’est pourquoi le Sned a réalisé ces derniers mois un cycle de conférences à travers la France avec différents partenaires (Ademe), OPPBTP, Direccte, Carsat) pour aller à la rencontre des maîtres d’ouvrage et les sensibiliser à l’évaluation des risques professionnels. À travers tous ces axes de travail, l’amélioration des conditions de travail transforme progressivement l’image de la profession – en jouant sur la notion de performance globale de l’entreprise – et améliore l’attractivité de ces métiers.

LES POUSSIÈRES DE DÉMOLITION

Un groupe de travail associant l’Ademe, la Cramif, l’INRS, l’OPPBTP, le Sned et la Fédération française du bâtiment planche actuellement sur la problématique de l’émission des poussières sur les chantiers de curage. Objectif : mieux caractériser les poussières et leur nocivité afin de diminuer l’exposition des salariés et de l’environnement à ces poussières. Les échanges de ce groupe devraient à terme aboutir à la publication d’un guide de bonnes pratiques sur les opérations de curage.

Céline Ravallec

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