DOSSIER

© Éric Franceschi pour l’INRS

Si le risque chimique est inhérent à son activité, une parfumerie est aussi confrontée aux troubles musculosquelettiques. Essences et Parfums, qui fabrique des concentrés de parfums, a dans un premier temps installé des extracteurs d’air, avant de s’attaquer aux TMS.

Les postes de pesée sont équipés de caissons aspirants avec des panneaux de chaque côté afin de confiner les vapeurs émises.

Les postes de pesée sont équipés de caissons aspirants avec des panneaux de chaque côté afin de confiner les vapeurs émises.

Dès que l’on s’approche, les effluves de parfums qui s’en échappent se font sentir. Au Bar-sur-Loup, à quelques kilomètres de Grasse, dans les Alpes-Maritimes, la capitale mondiale des parfums, Essences et Parfums, une entreprise de 24 personnes, crée et fabrique des concentrés de parfum. « Nous utilisons des matières premières naturelles (résinoïdes, huiles essentielles, absolus…) ou de synthèse pour créer des concentrés de parfums, décrit Robert Romani, le directeur général. Nos entreprises clientes vont ensuite les diluer dans leurs produits : eaux de toilette, cosmétiques, produits capillaires, détergents… »

En 2009, la Carsat Sud-Est intervient pour inciter l’entreprise à agir sur le risque chimique. « Certains produits sont CMR, ils peuvent être absorbés par inhalation ou contact cutané », constate Patrick Ortega, contrôleur de sécurité à la Carsat. « Comme toutes les entreprises de parfumerie, nous utilisons plusieurs centaines de matières premières différentes, sous forme liquide ou en poudre, et certaines sont dangereuses, explique Robert Romani. Elles sont pesées, mélangées, éventuellement chauffées et conditionnées. Certaines ont été interdites, nous avons dû les substituer, comme le musc xylène, par exemple (NDLR : substance classée cancérogène suspecté (catégorie 2 par l’Union européenne) et inscrite sur la liste des substances soumises à autorisation (annexe XIV de Reach)). Beaucoup de nos clients également demandent une certification qui restreint l’utilisation de certains produits, comme le lyral, une substance chimique qui est allergisante. Du coup, plus aucun de nos nouveaux produits ne contient de lyral. »

Mais les produits de substitution n’ont parfois pas exactement les mêmes propriétés olfactives que les originaux. C’est pourquoi la substitution n’est pas toujours possible et des dispositifs de captage des polluants ont été installés. L’investissement s’élève à 80 000 euros et a fait l’objet d’un contrat de prévention avec la Carsat. Les cuves où est réalisée la mise en agitation sont fermées et dotées d’une aspiration. Les postes de pesée sont équipés de caissons aspirants avec des panneaux de chaque côté afin de confiner les vapeurs émises.


Un automate à la pesée

Fabien est préparateur. Il travaille depuis deux semaines dans cette entreprise et vient d’une autre parfumerie : « Dans ma précédente entreprise, nous n’avions pas d’aspiration aux postes et j’avais des plaques rouges sur le visage. Depuis que je suis ici, elles ont disparu. » Pour limiter le contact cutané, les opérateurs portent des gants. « Le problème des gants est qu’il y a tellement de familles de produits qu’il n’y en a pas qui résistent à tout. On conseille un gant à large spectre », explique Patrick Ortega. L’entreprise a choisi le nitrile. Très souvent aussi, il faut des lunettes. Un étiquetage interne indique sur chaque bidon les dangers liés au produit et les EPI nécessaires lors de sa manipulation.

INTERVIEW

Patrick Ortega, contrôleur de sécurité à la Carsat Sud-Est, pilote de l’action régionale auprès des entreprises de parfumerie

« Il y a quelques années, nous avons fait le tour des entreprises de parfumerie de la région. Dans le département des Alpes Maritimes, il y a 80 entreprises dédiées aux parfums et huiles essentielles. La région Provence-Alpes-Côte-d’Azur et la Corse en totalisent 160. Beaucoup restait à faire sur le risque chimique, en particulier sur la réduction de l’inhalation de substances chimiques volatiles dangereuses par les salariés. Nous avons décidé de nous attaquer au risque chimique qui est au cœur du métier. Nous avons mis en place une aide financière de 2010 à 2013 concernant les dispositifs d’aspiration. En 2014-2017, 40 entreprises, qui représentent 80 % des salariés et 70 % des accidents du travail, ont été sélectionnées pour agir sur la prévention des TMS, risque également très présent dans cette activité, dans le cadre d’un plan d’action pluriannuel. L’objectif est de faire progresser les entreprises sur des postes identifiés à risque TMS, grâce à la mise en place de matériels ou de nouvelles organisations et de structurer la prévention en créant notamment un poste d’animateur sécurité. »

Depuis deux mois, un nouvel automate est en activité dans l’atelier pesée. « Il y a encore des réglages à faire. Mais il peut peser jusqu’à 500 ingrédients en deux heures. C’est le travail de trois à quatre personnes », explique Mathieu. Ils sont deux à s’occuper de l’engin, mais les effectifs restent constants. « Nous sommes en train de nous réorganiser, cela permettra de beaucoup améliorer les conditions de travail », indique le directeur général.

À présent, l’entreprise s’attaque aux TMS. « Le travail est très répétitif, constate Robert Romani. Au laboratoire, c’est plus simple car les quantités sont faibles, les flacons pèsent 50 g. À l’atelier, les récipients sont plus lourds et nous recevons des quantités de produit qui peuvent aller jusqu’à 800 g. » Plusieurs aménagements ont été réalisés pour réduire ou faciliter ces manutentions.

Le premier concerne la préparation des mélanges. Les matières premières sont stockées dans des fûts, munis d’un robinet, qu’il faut manipuler au transpalette pour les amener des racks de rangement aux postes de pesée et prélever la quantité nécessaire. L’une des matières premières, qui est utilisée très fréquemment, est stockée dans une cuve à l’extérieur. Le produit est pompé automatiquement et l’opérateur a juste à ouvrir une vanne pour obtenir la quantité nécessaire.


De plus en plus de conditionnement

Les autres aménagements portent sur le conditionnement. « Ce n’est pas notre cœur de métier puisque nous vendons notre produit en fûts. Mais nous avons quelques postes à adapter car nous avons développé notre présence sur un marché au Moyen Orient pour lequel nous devons conditionner le parfum dans des emballages de plus petite contenance », explique Robert Romani. Les bouteilles sont remplies manuellement. Elles sont ensuite bouchées et étiquetées. Pour ces deux opérations, deux machines ont été achetées. « La visseuse est électrique car il en existe qui fonctionnent avec de l’air comprimé, mais cela génère beaucoup de bruit. L’opérateur pose le flacon, appuie sur le bouton : il n’a aucun effort à faire. C’est mieux pour lui, mais c’est aussi profitable pour l’entreprise, car c’est plus précis et rapide. Nous en avons une deuxième en cas de panne ou de surcroît d’activité », indique Robert Romani. « C’est très pratique, nous ne nous faisons plus mal à la main. Et, sans machine, ce serait plus long », apprécie Willy, un conditionneur.

Le mode de transport lui aussi a changé. Alors qu’il y a quelques années, la plupart des palettes partaient par voie aérienne – 95 % des produits de l’entreprise sont exportés – aujourd’hui elles partent par bateau, ce qui nécessite de filmer les palettes. Une filmeuse automatique vient d’être commandée pour éviter les postures contraignantes générées par le filmage manuel.

Le marché change et les métiers évoluent, nécessitant de nouveaux aménagements. Après l’arrivée de la filmeuse, Robert Romani réfléchit déjà à l’acquisition d’une conditionneuse qui pourrait être utile dans le cadre du développement du marché du Moyen Orient. « Je me soucie toujours d’améliorer les choses, explique-t-il. J’ai exercé ce métier, je sais qu’à la fin de la journée, ce n’est pas facile. Alors de temps en temps, je vais dans l’atelier et je leur demande “Quels sont vos besoins ?”. »

DES MATIÈRES PREMIÈRES VARIÉES

Diverses techniques existent pour extraire les odeurs de matières naturelles (comme des fleurs, des racines, des fruits, des semences, du bois ou des substances d’origine animale). Elles peuvent être distillées à la vapeur d’eau ou infusées dans de l’alcool, obtenues par enfleurage (technique qui consiste à utiliser des graisses) ou extraites par des solvants volatils… Pour des raisons météorologiques (sécheresse), écologiques (espèces protégées), financières (les variations de production d’une année sur l’autre de certaines matières premières peuvent entraîner de fortes variations de leurs coûts) et technologiques (certaines odeurs ne peuvent pas être extraites telles que la fleur de violette ou de muguet) de plus en plus de produits de synthèse sont utilisés. De plus, la chimie permet de créer de nouvelles odeurs, qui n’existent pas dans la nature. Plus de 90 % des substances utilisées en parfumerie sont d’origine chimique.

Leslie Courbon

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