DOSSIER

© Guillaume J.Plisson pour l’INRS

L’hypermarché Carrefour de Fougères, à une heure de Rennes, a participé
à une expérimentation visant à aborder la question de la préservation de la santé de ses salariés. Un engagement qui a conduit l’enseigne à réorganiser son activité drive. Les actions mises en place ont convaincu le groupe, qui les déploie dans ses autres magasins.

Le nouveau chariot de picking, plus stable, plus maniable et moins haut a été développé spécialement pour cette tâche.

Le nouveau chariot de picking, plus stable, plus maniable et moins haut a été développé spécialement pour cette tâche.

Nous avons lancé notre activité drive en 2012, se remémore Yolande Bordeaux, membre du CHSCT de l’hypermarché Carrefour de Fougères, en Ille-et-Vilaine. Lorsque nous avons été approchés par la Carsat pour participer à une expérimentation sur le sujet de la prévention des risques professionnels, le taux d’absentéisme de ce service avait été repéré mais ne faisait cependant pas l’objet d’une action particulière. » Il s’agit, en l’occurrence, du programme PUP, pour « prévention de l’usure professionnelle », que la Cnam, la Cnav et l’Anact ont lancé en 2014. L’objectif était d’aider des entreprises à mettre en place une démarche de maintien durable dans l’emploi.

Historiquement, en se basant uniquement sur les chiffres de la sinistralité, les postes de caisse, qui ont depuis fait l’objet d’aménagements, arrivaient en tête des besoins en prévention. Mais en prenant en compte la pyramide des âges et le bilan social de l’entreprise, c’est le drive qui est apparu prioritaire. « En changeant notre angle d’approche de la prévention et en impliquant les RH à la réflexion, la nécessité de protéger les salariés de ce service, souvent jeunes, d’une dégradation précoce de leur santé et de leur capacité à travailler à ces postes nous est apparue évidente », explique Mickaël Delatouche, directeur RH de l’hypermarché Carrefour.

Avec le soutien d’Alain Chevance, chargé de mission Aract Bretagne, et d’Alexandra Bayer, ergonome à la Carsat Bretagne, l’entreprise se lance donc dans l’analyse des situations de travail de son activité drive. Sur leurs conseils, un groupe de travail démarre par un « safari photo », dont l’objectif est de s’accorder sur ce qui représente un risque pour la santé des salariés du drive. Cette méthode originale, complétée par des observations des situations de travail et des entretiens avec les équipes, a permis d’identifier les risques et de définir un plan d’actions qui propose des mesures organisationnelles et matérielles.

Des chariots spécifiques

Les chariots de picking posaient problème. Leur stabilité était loin d’être optimale. « Dans les virages, surtout une fois chargés, il pouvait être difficile de garder le contrôle, affirme Florence Divol, employée au drive. Il est arrivé que des contenants se renversent… » Pour remédier à cela, des essais sont réalisés avec un autre type de chariot qui sert habituellement pour le stockage des réserves. Plus volumineux, il répond au problème de stabilité. En revanche, sa hauteur devient gênante lorsqu’il est plein puisque les produits chargés sur son quatrième et dernier étage limitent la vue des salariés. Il a donc fallu créer un outil spécialement pour le picking.

UN ENGAGEMENT LOCAL POUR UNE ACTION NATIONALE

En s’engageant à participer à PUP, pour « prévention de l’usure professionnelle », les établissements ont constitué des groupes de travail en interne et désigné des binômes « direction/représentant du personnel » pour les représenter lors de rencontres interentreprises. « Certaines caisses participant à cette expérimentation nationale ont fait le choix de cibler un secteur d’activité. En Bretagne, nous avons choisi de privilégier une zone géographique, explique Isabelle Rimbault, contrôleur de sécurité à la Carsat Bretagne. Nous souhaitions que les rencontres interentreprises s’enrichissent des points de vue multiples spécifiques aux différents métiers pour créer une émulation plus intéressante encore. » En parallèle de ces sources collectives, les entreprises ont bénéficié d’un appui méthodologique à l’indentification des risques ainsi qu’à la conception et à l’engagement d’actions de prévention.

Livrés en novembre 2017, ces chariots à trois étages garantissent une bonne visibilité, même remplis. « Il faut que je m’habitue à le diriger, mais je pense que cela ira vite, car il est très maniable, remarque Valentin Rahuel, salarié du drive. En plus, il peut contenir de douze à quinze commandes au lieu de six seulement auparavant. Ce qui nous permet de faire beaucoup moins d’allers et retours entre le magasin et le drive où sont stockés les produits en attendant que les clients les récupèrent. » En outre, une zone dédiée aux articles les plus lourds et les plus fréquemment commandés a été aménagée à côté du drive, réduisant encore les déplacements.

En arrivant dans la zone de préparation des livraisons, les achats sont transvasés depuis le chariot de picking vers un autre modèle de transporteurs. Ces derniers n’accueillent chacun qu’une commande unique. Rangés en îlots numérotés, espacés d’un mètre cinquante pour autoriser le passage des chariots de picking, ils sont ensuite acheminés jusqu’aux coffres des voitures où les sacs en papier contenant les produits sont rangés. Ces sachets remplacent les caisses en plastique utilisées dans l’ancienne organisation qui, une fois pleines, pouvaient peser lourd.

« Les chariots de livraison comportent quatre niveaux, ce qui permet de déposer les produits les plus massifs, comme les packs d’eau minérale, sur les étages intermédiaires. Les livreurs ont beaucoup moins de mal à soulever ces charges, souligne Laurent Bernadie, coach drive Grand Ouest. De plus, le modèle est équipé d’un système de blocage des roues qui évite toute mésaventure sur le parking. » Autre amélioration matérielle de l’espace de préparation des commandes, de nouveaux congélateurs armoires ont été acquis en remplacement des précédents dont la conception horizontale obligeait les salariés à se courber pour atteindre les surgelés, qui ne sont déposés sur les chariots de livraison qu’au moment de l’arrivée du client.

S’il est encore trop tôt pour observer les effets de cette démarche de prévention mise en place dans le cadre de cette expérimentation, les premiers retours sont positifs. L’ensemble de ces actions, comme les chariots de picking et de livraison, seront déployées progressivement dans tous les drives de l’enseigne. « Nous avons beaucoup appris grâce à ce programme, confirme Mickaël Delatouche. La méthodologie que nous avons appliquée, notamment sur le travail d’analyse, nous a aussi permis d’avancer plus vite sur d’autres fronts, comme celui de notre participation au programme TMS Pros ou sur les risques psychosociaux sur lesquels nous menons actuellement une réflexion. »

Travailler sur cette expérimentation a permis à l’enseigne une prise de conscience sur la nécessité d’une démarche de prévention globale, très en amont. Celle-ci irrigue maintenant toutes ses réflexions sur la prévention des risques au travail et alimente, à travers les retours d’expérience, la politique du groupe en matière de prévention des risques professionnels.

INTERVIEW

Yolande Bordeaux, membre du CHSCT de Carrefour

« L’activité drive va se développer de plus en plus dans les années à venir
et il est primordial de protéger les jeunes qui occupent ces postes. Il ne faut pas faire la même erreur que par le passé en attendant de voir apparaître des pathologies chez les salariés pour mettre en place une démarche de prévention des risques. Le meilleur moyen d’y parvenir est de se positionner le plus en amont possible. Les actions mises en œuvre bénéficient en outre à tous, en facilitant aussi le travail des collègues qui sentent déjà les traces laissées dans leur organisme par l’activité physique imposée par leur métier. »

Damien Larroque

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