DOSSIER

Dans une centrale nucléaire, la maîtrise de la radioprotection vient s’ajouter à la maîtrise des risques classiques rencontrés dans toute industrie complexe. Le nombre important de prestataires intervenant lors des opérations de maintenance de grande ampleur nécessite également des formations préalables et une supervision de chaque instant.

Si la piscine, vidée de tout combustible, est recouverte d’un filet, sa présence impose un certain nombre de règles de sécurité spécifiques à un environnement contaminant.

Si la piscine, vidée de tout combustible, est recouverte d’un filet, sa présence impose un certain nombre de règles de sécurité spécifiques à un environnement contaminant.

BÂTIMENT COMBUSTIBLE, tranche 3 du Centre nucléaire de production d’électricité (CNPE) du Bugey, dans l’Ain. À proximité de la piscine de refroidissement du combustible usagé, encore en eau mais vidée de toute matière radioactive, un briefing d’équipe est en cours. Le responsable tient dans ses mains un carnet des pratiques de fiabilisation des interventions. Ce support sert à rappeler les pratiques à mettre en œuvre durant l’intervention à venir, les gestes à réaliser, les risques en présence, les précautions à prendre. Il s’agit d’une entreprise prestataire qui s’apprête à déposer des échafaudages qui ont servi à des opérations de maintenance. Nous sommes en période de visite décennale, avec l’arrêt de la tranche 5 de la centrale. 

Un tel arrêt est l’occasion de réaliser de nombreux travaux de maintenance, de sûreté et de modifications structurelles, dans des zones où en temps normal, personne ne pénètre. Sur la centrale du Bugey où travaillent au quotidien près de 2 000 personnes (2/3 de salariés EDF et 1/3 de prestataires permanents), de 600 à 2 000 prestataires supplémentaires viennent renforcer les effectifs lors d’un arrêt pour maintenance. Ils effectuent leur métier, mais dans un environ­nement inhabituel, exposant à des risques peu communs. Tous suivent donc au préalable des formations et informations sur l’environnement nucléaire.

Présence de ponts roulants, risque de chute de hauteur, environnement contaminant, tous les sujets sont réabordés une dernière fois avant l’intervention. Un des risques pour l’exploitant est le FME (foreign material exclusion), à savoir la chute d’objet dans la piscine. C’est pourquoi chaque opérateur est équipé d’une ceinture FME où tout outil est accroché. « Les questions sont toujours les mêmes, les réponses sont fonction de l’environnement où on intervient », explique un des échafaudeurs. La piscine est recouverte d’un filet. « Il y a des points d’arrêt imposés, pour prendre le temps d’analyser les risques avant toute intervention, remarque Marlène Bejzyk, chargée de surveillance et d’intervention en logistique nucléaire, qui supervise ces derniers rappels. De tels échanges permettent de s’assurer que les connaissances sont bien intégrées. Les prestataires sont très investis. » Après ces ultimes rappels, l’intervention débute.

Risque invisible

Avec 22 % des travailleurs suivis dans le cadre de la surveillance des expositions professionnelles aux rayonnements ionisants, l’industrie du nucléaire arrive en deuxième position après le secteur médical. « Nous sommes soumis à tous les risques classiques d’une industrie complexe, décrit Franck Dubois, chef de mission prévention des risques à la centrale du Bugey, auxquels s’ajoute la maîtrise de la radioprotection. » Le CNPE du Bugey recense en moyenne quatre accidents avec arrêt chaque année, et une dizaine d’accidents sans arrêt, soit un taux de fréquence de 0,8. Il s’agit principalement de chutes de plain-pied ou d’accidents liés à des manutentions manuelles. 

BÂTIMENT MAQUETTE

Chaque centrale nucléaire française est équipée d’un « bâtiment maquette »,où sont aménagés des chantiers écoles et des espaces dédiés à l’acquisition de compétences. Formation électrique, au secourisme, à la manipulation de ponts roulants… Différents espaces permettent de s’entraîner aux gestes techniques « pour bien faire du premier coup ». Une salle de formation aux risques est ainsi aménagée. Un sas témoin permet par exemple d’apprendre quelles sont les conditions d’intervention, comment bien entrer et éviter une dissémination des nucléides. Au total, environ 20000 jours de formation par an sont délivrés au personnel du CNPE. 

Concernant la maîtrise du risque radiologique, « le principe est de ne pas exposer le personnel et, s’il y a contamination accidentelle, de réagir pour empêcher toute dispersion, en gardant la contamination au plus près de la source », explique Christophe Injalrac, technicien en prévention des risques à la cellule dosimétrie, qui gère et suit au quotidien la dosimétrie des intervenants sur le site. D’où, outre les dosimètres portés par chacun, de multiples portiques de contrôle pour identifier au plus tôt toute contamination accidentelle. « Sur une journée de 8 heures, le temps de travail effectif est de 4 heures, le reste étant consacré à s’équiper, se déséquiper, aux contrôles… », estime Franck Dubois. 

Partout, des pictogrammes avec un code couleur vert, jaune, orange, rouge indiquent où l’on se situe par rapport à ce risque invisible. Pour chaque zone, des procédures d’accès sont définies. Autocontrôle, minute d’arrêt avant d’entrer dans un local, rien ne doit être fait dans la précipi­tation. Le service de radioprotections conséquent, le service de santé au travail du site est aussi impliqué dans la surveillance régulière des expositions et dans la prise en charge des personnes en cas de suspicion de contamination. « Il faut absolument éviter qu’une contamination externe se transforme en contamination interne, par ingestion ou inhalation », résume le Dr Nicolas Guéry. D’où la présence d’équipements inhabituels dans un service de santé au travail, tels deux bacs à shampooing ou capiluves ou un anthropogammamètre, qui détecte tous les rayons gamma issus du corps humain. « Le plus souvent, il suffit de savoir utiliser un gant de toilette pour régler le problème », sourit Christophe Pertegas, infirmier.

Retour d’expérience

Beaucoup de règles de sécurité découlent de retours d’expérience et d’enseignements tirés des pratiques. Pour l’illustrer, nous voici au bâtiment des auxiliaires nucléaires, tranche 0, accès 309. Florian Simard, chargé d’affaires prévention des risques, doit accéder au couloir des filtres et déminéraliseurs de la tranche 0. Il s’agit d’une intervention programmée. « Je vais contrôler la condamnation en position fermée de l’accès à une zone rouge », la plus exposante, explique-t-il. Cette disposition découle d’un accident d’irradiation survenu en 1999 sur un autre site. 

Pour ce faire, il s’équipe d’une surcombinaison, de surchaussures, de surgants et d’un masque à cartouche. « On se situe autour de 600 Bq/cm3, donc le masque à cartouche convient, précise-t-il. Au-dessus de 1 000 Bq/cm3, on passe à un masque à ventilation assistée. » Il se réfère à une « fiche référentiel zone rouge » indiquant l’équipement nécessaire pour réaliser les opérations, avant d’intervenir. Au retour, après désha­billage, il vérifie avec un appareil de mesure que la surface de ses vêtements et les parties non couvertes de son corps ne comportent pas de trace de contamination. 

SERVICE DE SÉCURITÉ EN RADIOPROTECTION

Une soixantaine de personnes sont dédiées à la radioprotection sur le CNPE du Bugey. Le service de sécurité en radioprotection compte une vingtaine de techniciens. Cette équipe supervise notamment les interventions des prestataires. Un pôle affaires est en charge de la gestion des projets suivant les arrêts de tranches : coordination entre les différents métiers opérationnels et la prévention des risques professionnels. Le pôle ingénierie méthodes décline les référentiels répondant à l’application de la réglementation. Enfin, un état-major supervise l’ensemble. Lorsqu’un événement indésirable survient sur un site, il fait l’objet d’une analyse en interne. Une communication est adressée au personnel dans le cadre de commissions sécurité (il s’en tient dix par an), et au réseau des QSE (qualité, sécurité, environnement) des entreprises prestataires intervenant sur le site. L’information alimente également une base de données partagée par les responsables des différents sites du parc nucléaire français. 

Céline Ravallec

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