DOSSIER

© Gaël Kerbaol/INRS/2021

L’exposition à la chaleur comme au froid peut avoir des effets graves sur la santé et être à l’origine d’accidents du travail parfois mortels. Rappel des faits, à l’approche de l’été, alors que les effets du changement climatique pourraient encore peser sur les conditions de travail, notamment à l’extérieur.

Le Code du travail ne donne aucune indication de température minimale ou maximale en deçà ou au-delà de laquelle il serait dangereux ou interdit de travailler.

Le Code du travail ne donne aucune indication de température minimale ou maximale en deçà ou au-delà de laquelle il serait dangereux ou interdit de travailler.

UN JOUR de canicule, après plusieurs mois d’inactivité, un ripeur débutant fait un malaise qui lui est fatal. Par 40 °C à l’ombre, un maçon de 44 ans gâche du béton au rez-de-chaussée et le transporte à l’étage dans des seaux pour boucher un puits de lumière. En milieu de journée, il succombe à la suite d’une hyperthermie. Seule pour ranger des cartons en chambre froide à - 20 °C, une assistante de direction tombe. Elle est retrouvée inconsciente par des équipiers (ces récits sont issus d’Épicea, la base de données nationale et anonyme d’accidents du travail survenus à des salariés du régime général de la Sécurité sociale).

Chaque année, la chaleur comme le froid sont à l’origine de drames sur le lieu de travail. D’après Météo France, 2020 a été l’année la plus chaude jamais enregistrée en France depuis le début des mesures, en 1900. Dans un contexte d’épidémie de Covid-19, l’été 2020 a été marqué par trois vagues de chaleur dont l’une particulièrement intense à l’origine d’une surmortalité pour la classe d’âge de 45 à 64 ans. Par ailleurs, 12 accidents du travail mortels en lien possible avec la chaleur ont été notifiés par l’inspection médicale du travail, dont 5 survenus pendant ces périodes (source : Bulletin de santé publique, canicule et santé été 2020 - Santé publique France).

De l’inconfort au danger

Les salariés soumis aux températures extrêmes (chaudes ou froides) sont nombreux, que l’activité ait lieu à l’extérieur ou que ce soit les procédés de production qui les y exposent : ouvriers de la construction ou des travaux routiers, employés de stations de montagne, opérateurs affectés à la préparation et au conditionnement de produits frais ou surgelés, boulangers, fondeurs, verriers, soudeurs, teinturiers, etc.

D’un point de vue réglementaire, il n’est donné, dans le Code du travail, aucune indication de température minimale ou maximale en deçà ou au-delà de laquelle il serait dangereux ou interdit de travailler. On estime toutefois qu’au-delà de 30 °C pour une activité sédentaire et de 28 °C pour un travail physique, la chaleur peut constituer un risque. Au froid, c’est en dessous des 5 °C qu’une vigilance particulière s’impose. Par ailleurs, la question du confort thermique, relatif au bien-être ressenti dans une ambiance donnée, concerne toutes les activités y compris tertiaires et peut avoir un impact sur les conditions de travail.

PAROLES D’EXPERT

Emmanuelle Turpin-Legendre, physiologiste à l’INRS 

« L’acclimatation aux températures chaudes est possible. Elle est progressive, avec des effets dès le premier jour, pour être effective entre le 8e et le 12e. Elle se traduit par des adaptations physiologiques : réduction de la température centrale et de la fréquence cardiaque au travail, meilleure sudation… L’acclimatation se perd au-delà de 8 jours sans exposition à la chaleur, ce qui demande une vigilance particulière au retour des congés notamment. Au froid, l’acclimatation existe avec des ajustements physiologiques plus modestes, notamment au niveau des mains, qui permettent de percevoir moins d’inconfort et de conserver une certaine dextérité. Les facteurs individuels jouent également un rôle. Les mécanismes de thermorégulation diminuent avec l’âge. Certaines pathologies chroniques ou la prise de médicaments peuvent augmenter la vulnérabilité. Enfin, une meilleure condition physique améliore les capacités cardiovasculaires et la réponse physiologique de la personne exposée au froid ou à la chaleur. »

 Grâce à des mécanismes de régulation internes, l’homme est capable de maintenir une température corporelle relativement constante, autour de 37 °C, en équilibrant pertes et apports de chaleur. Plusieurs mécanismes d’échange de chaleur du corps avec l’environnement sont en jeu : la convection (entre la peau et l’air), la conduction (entre la peau et un objet à son contact), le rayonnement et l’évaporation. « Au froid, notre adaptabilité est plus limitée dans le temps. Elle repose sur des phénomènes de régulation physiologique tels que le frisson et la vasoconstriction (diminution du diamètre des vaisseaux pour éviter une déperdition de chaleur à la périphérie) mais également sur l’alimentation et l’activité physique qui aident à compenser temporairement les pertes de chaleur », indique Emmanuelle Turpin-Legendre, physiologiste au département homme au travail à l’INRS. Des critères d’acclimatation et des caractéristiques individuelles entrent également en jeu, ainsi que des facteurs comportementaux. Dans des environnements très froids ou très chauds, en l’absence de mesures de prévention, nos capacités d’adaptation peuvent être dépassées, avec parfois des conséquences graves. 

Des troubles multiples

« En cas d’exposition au froid, l’affection principale par sa gravité est l’hypothermie, qui correspond à une chute de la température interne en dessous de 35 °C et peut entraîner le décès », souligne Dr Bernard Siano, responsable du département études et assistance médicales à l’INRS. Le froid peut être à l’origine de gelures, qui peuvent survenir en quelques secondes au contact de la main nue avec un corps métallique. Il peut également provoquer des engelures, de l’urticaire ou des troubles vasculaires. « Associé à des facteurs tels que la répétitivité des gestes ou les postures contraignantes, par exemple dans les ateliers de découpe agroalimentaires, le froid augmente le risque de troubles musculosquelettiques (TMS) », ajoute Michel Lebrun, ingénieur-conseil au centre interrégional de mesures physiques de la Carsat Auvergne. Il peut exacerber les effets des vibrations transmises au système main/bras. Enfin, il est parfois à l’origine d’accidents (glissades, perte de dextérité...). 

En cas d’exposition à la chaleur, des symptômes tels qu’une fatigue inhabituelle ou un malaise généralisé, des nausées, des maux de tête, des étourdissements ou vertiges, des crampes musculaires… peuvent être précurseurs de troubles plus importants. « Les plus graves sont la déshydratation et le coup de chaleur. Celui-ci est une défaillance aiguë de la thermorégulation, associant notamment une augmentation de la température corporelle au-dessus de 40 °C et des signes neurologiques, qui peut mettre en jeu le pronostic vital », insiste Dr Bernard Siano. Sous l’effet de la chaleur, la perte de vigilance et l’allongement des temps de réaction peuvent également générer des accidents.  

ZOOM

Thermique des bâtiments : ne pas négliger le confort

Bureaux qui surchauffent, mal ventilés, air trop sec… Julien Carton, chargé d’études efficacité énergétique chez Énergie Agence, fait souvent le constat de telles situations. « La conception comme l’usage du bâtiment, qui peut évoluer dans le temps, vont impacter les ambiances thermiques », explique-t-il. Pour répondre aux enjeux environnementaux, la réglementation thermique RT 2012 a marqué un tournant dans les exigences de conception. « On a fait des bâtiments isolés, sans toujours penser aux apports internes de chaleur. La présence de data centers et d’espaces informatiques gourmands en énergie vont par exemple dégager beaucoup de chaleur. Pour aller au-delà du calcul réglementaire, la simulation thermique dynamique est un outil indispensable en phase de conception pour évaluer le risque de surchauffe », reprend l’expert. Dans la future réglementation environnementale RE 2020, des indicateurs tels que les degrés heure d’inconfort (nombre d’heures où la température intérieure se situe au-dessus d’une température seuil) devraient être introduits et sans doute contribuer à améliorer la résistance des bâtiments aux épisodes caniculaires. « Attention aussi, en construction, à ne pas rogner, pour réduire les budgets, sur des dispositifs prévus comme la mise en place de protections solaires extérieures ou d’une stratégie de ventilation, poursuit Julien Carton. Par ailleurs, même quand les choses sont bien pensées, il faut les suivre en exploitation. C’est la phase de commissionnement qui permet de conforter les choix de conception en lien avec l’usage du bâtiment. »

« Pour évaluer les risques, il convient d’envisager le bilan thermique de l’individu dans son environnement. Ce bilan est influencé par des facteurs liés aux caractéristiques physiques de l’environnement (température, rayonnement, vitesse de l’air, humidité) et au sujet lui-même (l’isolement vestimentaire, le métabolisme) », indique Laurence Robert, responsable d’études au département ingénierie des procédés à l’INRS. Cette évaluation, qui fait appel à des estimations et à des mesures, peut être complexe. Les centres de mesures physiques des Carsat peuvent aider les entreprises dans cette démarche. 

Un large champ d’action

En matière de prévention, l’approche doit être globale, conçue le plus en amont possible, en veillant en priorité à éviter ou à limiter les expositions prolongées au froid ou à la chaleur et la pénibilité des tâches. « Chaque situation est spécifique. Néanmoins, des actions techniques sur les paramètres régissant l’équilibre thermique du corps dans son environnement et des actions organisationnelles touchant à la situation de travail peuvent être envisagées. Elles doivent s’accompagner de l’information et la formation des salariés », poursuit Laurence Robert. « Chaque année, nous organisons au niveau du groupe les minutes estivales et hivernales. Sur les chantiers, un suivi météorologique quotidien est assuré pour adapter l’activité en conséquence, particulièrement en été », témoigne Patrick Menouillard, directeur prévention des risques sécurité, santé, sûreté, environnement et certifications chez Spie Batignolles. 

En matière d’organisation, cela implique, par exemple, de décaler les horaires de travail, de planifier les tâches physiques aux heures les moins chaudes, d’éviter le travail isolé, d’augmenter la fréquence des pauses, de prendre en compte l’acclimatation... L’employeur est tenu de mettre de l’eau fraîche et potable à disposition de ses salariés et, sur les chantiers, au moins trois litres par jour et par travailleur. En entreprise, lors de fortes chaleurs, des solutions de prévention techniques existent : une ventilation efficace – éventuellement associée à un captage localisé de sources de chaleur ponctuelles –, la climatisation, des actions sur le bâtiment pour limiter les apports extérieurs (isolation, pare-soleil…), l’utilisation d’aides mécaniques à la manutention pour réduire la dépense énergétique des salariés… La tenue vestimentaire doit être adaptée à la tâche : vêtements légers, de couleur claire, amples pour permettre l’évaporation de la sueur, couvre-chef à l’extérieur et vêtements couvrants (manches longues) pour se protéger des UV… 

En ambiance froide, agir sur les conditions environnementales peut s’avérer plus compliqué. Celles-ci sont en effet souvent imposées par le process industriel. C’est le cas dans l’agro­alimentaire ou les entrepôts frigorifiques. Il faut en particulier éviter le travail isolé, limiter la durée des interventions ainsi que le nombre de salariés exposés, et éviter les courants d’air (utiliser par exemple des systèmes de diffusion d’air à basse vitesse). En matière d’aménagement des locaux, il est nécessaire de choisir des matériaux non glissants au sol, d’isoler les surfaces métalliques, et d’aménager des salles de pause chauffées. Il est également recommandé de mettre à disposition des boissons chaudes et adapter la tenue vestimentaire, en adoptant de préférence le principe de plusieurs couches plutôt qu’un seul vêtement épais et en pensant à la protection à  la fois de la tête et des extrémités  (mains et pieds).

Enfin, dans la stratégie d’information et de formation des salariés, une importance particulière doit être accordée à la conduite à tenir en cas d’urgence et à l’organisation des secours. 

Grégory Brasseur

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