DOSSIER

Confronté à une augmentation du nombre de maladies professionnelles, notamment des troubles musculosquelettiques, le site de production de l’entreprise Wilo Salmson France SAS, fabricant de pompes hydrauliques basé à Laval, a revu l’ergonomie de certaines de ses lignes de production à l’aide d’un outil de réalité virtuelle développé par la plate-forme Clarté.

© Stéphane Kiehl pour l’INRS

© Stéphane Kiehl pour l’INRS

Pénétrer dans le SAS Lab, espace immersif mis au point par la plate-forme Clarté de Laval, spécialisée dans l’innovation et le conseil technologique dans la réalité virtuelle (RV), est une expérience en tant que tel. Autour de soi, sur quatre écrans de 2 mètres de large et 3 mètres de haut, dont un au sol, se matérialise un poste de travail en trois dimensions, à l’échelle 1:1. Les capteurs placés stratégiquement sur les poignets, bras, épaules, jambes, pieds ainsi que sur les lunettes 3D que le visiteur aura préalablement chaussées, permettent au logiciel de suivre les mouvements lorsque, par exemple, la personne équipée récupère un élément dans un bac, le positionne sur un convoyeur, le visse sur une autre pièce…

Une saisissante plongée dans un environnement virtuel que des opérateurs de la société Wilo Salmson France SAS ont pu expérimenter dans le cadre de la démarche Ergo+, mise en place par l’entreprise. « Face à l’augmentation du nombre d’arrêts maladies chez nos salariés, nous avons décidé, à partir de 2010, de revoir en profondeur le processus d’implantation de nos lignes de production, explique Marc Guiho, le responsable RH. Il était primordial d’impliquer largement nos collaborateurs afin que chacun puisse apporter sa pierre à l’édifice. Nos opérateurs, notamment, devaient pouvoir s’exprimer sur leurs besoins. Leur expertise étant nécessaire à une conception réussie qui emporte l’adhésion de tous. »

De l’utilité de l’avatar

En intégrant des outils de RV à sa réflexion, Wilo Salmson France SAS s’est doté d’un atout supplémentaire pour parvenir à un résultat optimal car, comme le souligne Laëtitia Évrard, responsable sécurité environnement infrastructure, « ces technologies sont très fédératrices. Les collègues qui ont utilisé le SAS Lab ont pu mesurer concrètement ce que leur participation apportait au projet, ce qui leur a permis de se l’approprier d’autant plus facilement ». Un plus qui n’est pas le seul argument en faveur de la RV. « Pour quelques milliers d’euros, vous pouvez tester les plans de la ligne envisagée, puis effectuer des réglages ou changer complètement votre fusil d’épaule en fonction des résultats », affirme Marc Guiho.

LA RÉALITE VIRTUELLE, UN OUTIL PARMI D’AUTRES

Les outils de RV sont puissants et efficaces, mais ils présentent également des limites. Si les équipes de développement de Clarté travaillent à intégrer d’autres variables comme le retour d’effort ou le facteur bruit, elles ne sont pas encore comprises automatiquement dans l’offre Ergo-Wide3 faite aux entreprises. « La prise en compte de ces paramètres est possible, mais demande pour le moment un gros travail d’adaptation de nos produits », explique Lionel Dominjon, ingénieur RV chez Clarté. C’est pourquoi Wilo Salmson France SAS n’a pas hésité à compléter l’étude en RV de sa ligne Optiline par une maquette en carton taille réelle de l’un des postes de l’installation qui posait question. En manipulant les pièces, les opérateurs se sont rendu compte qu’une partie de la zone d’approvisionnement était prévue un peu trop haut, point qui leur avait échappé lors des séances dans le SAS Lab.

Et quand on connaît les coûts que peuvent représenter des ajustements, sans parler de changements plus conséquents, sur une ligne venant d’être installée, le jeu en vaut effectivement la chandelle. « Le projet de départ pour notre ligne Optiline, sur laquelle sont produites nos pompes multicellulaires, prévoyait de positionner le convoyeur à une certaine hauteur, se souvient Romain Baratte, responsable industrialisation. Lors des tests en RV, nous nous sommes rendu compte qu’il fallait abaisser le dispositif de quelques centimètres pour éviter que les opérateurs aient à lever les bras trop haut pour y déposer les éléments parfois assez lourds, ce qui constitue un sérieux risque de troubles musculosquelettique. S’il avait fallu corriger un tel défaut de conception une fois la ligne en place, cela nous aurait coûté beaucoup de temps et d’argent ! »

Mais concrètement, comment la RV a-t-elle été utilisée ? En effectuant les gestes que réclame leur métier au sein du SAS Lab, les opérateurs permettent à un logiciel de mesurer les angles formés par leurs membres supérieurs et de les analyser à l’aune du système Rula (lire l’encadré « Repères »). « Sur l’écran de contrôle, un avatar reproduit, en temps réel, les mouvements du salarié dans son environnement de travail. Un code couleur donne des indications sur le niveau de sollicitation entraîné par les différentes postures adoptées. Lorsque les bras sont verts, la position est bonne. En revanche, une teinte rouge révèle une certaine contrainte, explique Alain Fléchard, de la société AF’ergo Conseil, responsable de l’exploitation de la solution Ergo-Wide3 (lire l’encadré « Ergo-Wide3 »). Le système attribue une cote Rula pour chaque situation et nous pouvons ainsi corriger en direct la disposition des éléments du poste de travail en prenant l’avis de l’opérateur pour lui permettre d’adopter une position adéquate. »

En suivant ce protocole, Wilo Salmson France SAS a conçu et installé des lignes de production qui réduisent efficacement les contraintes physiques de ses salariés à leur poste de travail. Par exemple, l’orientation des caisses contenant les pièces a été calculée au mieux pour faciliter la prise des différents éléments et induire une gestuelle qui réduise les efforts. Autre astuce de conception, sous les postes de travail de la ligne Optiline, des fosses d’1,20 mètre de profondeur ont été creusées, pour permettre de régler la hauteur des pompes en cours de montage. De la sorte, les opérateurs peuvent atteindre aisément les différentes parties du dispositif. »

REPÈRES

Rula, pour Rapid Upper Limb Assessment, est un outil d’analyse de situations de travail pour postes assis ou debout. Il tient compte du travail statique et dynamique et permet l’analyse des amplitudes articulaires des membres supérieurs ainsi que du cou et du tronc. Il permet d’attribuer un score à la situation considérée. 1 et 2, la situation est bonne ; 3 et 4, elle est acceptable mais pourrait être améliorée ; 5 et 6, la situation est contraignante et doit être améliorée ; enfin, 7, la situation est mauvaise, le travail doit être stoppé et le poste modifié.

La ligne Pégase, théâtre du montage de circulateurs pour les systèmes de chauffage, a, quant à elle, été en grande partie automatisée. « Sur l’ancienne ligne, nous devions visser manuellement 900 vis à l’heure ! Maintenant, cette tâche est accomplie par des robots. Et sur les deux postes qui nécessitent toujours des interventions humaines, nous tournons toutes les 30 minutes afin de réduire les effets néfastes de la répétitivité », explique Sylvie Planchenault, opératrice, qui rappelle ainsi la nécessité d’une démarche globale.

« Les solutions de RV ne peuvent être l’unique levier utilisé par une entreprise pour mettre en place sa démarche de prévention. Ces outils puissants viennent en appui d’une approche pluridisciplinaire et globale de prévention qui doit prendre en compte, en plus de la composante biomécanique, d’autres facteurs comme les contraintes organisationnelles ou psychosociales, par exemple, insiste Christophe Boudy, contrôleur de sécurité à la Carsat Pays-de-la-Loire. ( https://www.carsat-pl.fr/) Wilo Salmson France l’a d’ailleurs bien compris, ce qui explique les résultats positifs obtenus ces dernières années. » En six ans, vingt lignes ont d’ores et déjà été conçues en suivant la démarche Ergo+ qui tire parti de l’indéniable apport de la RV, avec pour conséquence une baisse de 45 % des soins à l’infirmerie pour cause de TMS. 

ERGO-WIDE3

La solution développée par Clarté est composée de deux modules logiciels. Le premier, Ergo3, est le pilote du système de RV alors que le second, appelé Wide, permet à des collaborateurs distants, via le web, d’interagir en temps réel avec l’opérateur situé dans l’espace immersif. Alimenté avec des plans (fichiers CAO), le système recrée en 3D le poste de travail. À l’aide d’une manette, du type de celles utilisées avec les consoles de jeu, l’opérateur peut agir sur son environnement en déplaçant des éléments ou en faisant varier leur taille. Si des composants ont été oubliés dans le projet de départ, il est possible de les simuler avec des formes géométriques simples. Il est aussi possible de dessiner ou d’écrire dans cet espace virtuel, comme sur un plan de papier, pour souligner un problème particulier, par exemple. En réalisant plusieurs sessions avec des opérateurs de morphologies différentes, il devient possible de trouver un consensus sur la position de chacun des éléments du poste de travail pour que tous les salariés puissent effectuer leurs tâches dans les meilleures conditions possibles.

Damien Larroque

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