DOSSIER

CONNAITRE LES SITUATIONS réelles, savoir de quoi l’on parle… sont des préalables essentiels à la prévention de l’addiction. Afin de documenter le sujet, Marie Ngo Nguene a réalisé une étude sociologique sur les différentes formes d’usages de produits psychoactifs dans deux secteurs d’activité : les bars-restaurants et le bâtiment. Elle a pu suivre in situ plusieurs équipes de serveurs et une TPE de poseurs de parquets.

© Olivier Pelletier pour l’INRS

© Olivier Pelletier pour l’INRS

Travail & Sécurité. Comment en êtes-vous venue à étudier les consommations de substances psychoactives en milieu professionnel ?
Marie Ngo Nguene
. Ma précédente recherche avait porté sur les usages des toxicomanes dans les Caarud (centres d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues). J’avais alors observé que dans leur grande majorité, les usagers restaient rationnels dans leur consommation et que les addictions n’étaient pas associées à une perte totale de contrôle. J’ai voulu savoir si, de la même façon, on pouvait avoir, en travaillant, un usage rationnel de substances psychoactives (SPA) et dans quelle mesure ces consommations pouvaient, au moins en partie, avoir pour origine l’environnement de travail. De précédents travaux avaient montré que certains secteurs étaient plus touchés : l’agriculture et la pêche, le BTP, les arts et spectacles, la restauration. Afin d’avoir des éléments de comparaisons, j’ai souhaité aller sur deux terrains. Assez naturellement sont venus le BTP, où les sollicitations physiques sont importantes, et les bars-restaurants, où l’on trouve un travail de service, un contact avec de la clientèle. Ces deux milieux étaient les plus accessibles pour moi, qui n’y avais pas d’entrée particulière.

Dans le cas du BTP, qu’avez-vous observé en matière de consommations ?
M. N. N.
Le milieu dans son ensemble est consommateur d’alcool au travail. Boire de l’alcool reste une tradition ancrée, qui véhicule une forme de socialisation. Les consommations sont beaucoup plus collectives qu’individuelles et concernent le plus souvent des travailleurs qui bénéficient d’une relative stabilité professionnelle. Néanmoins, les grandes entreprises sont encore assez hermétiques et n’ouvrent pas facilement leurs portes. Dans le cadre de l’étude, j’ai pu suivre une TPE de poseurs de parquets, spécialisée dans la rénovation chez les particuliers. Il s’agissait d’une petite équipe de quatre jeunes. Ils fumaient du cannabis. C’est un produit qu’ils consommaient depuis l’adolescence, comme d’autres la cigarette. Seul le responsable d’équipe, qui était un jeune père, avait récemment arrêté. Ces consommations, qui impliquaient de travailler en maintenant les volets fermés, dans un environnement déjà poussiéreux, régulaient le rythme de travail tout au long de la journée. J’ai pu constater que ces personnes avaient, au cours de mes observations, une très bonne maîtrise des effets du cannabis sur leur activité.

« SI TU NE TE DROGUES PAS, TU NE TIENS PAS »

Il est difficile d’assister à des scènes de consommation de substances psychoactives en milieu professionnel sans en être partie prenante. Le journaliste Geoffroy Le Guicher s’est immergé dans l’activité d’un abattoir en Bretagne en se faisant embaucher pendant un mois et demi pour vivre le quotidien des salariés. LSD, cocaïne, joints, bière étaient autant de produits dont il a observé la consommation. Ces consommations de SPA étaient en particulier induites par les cadences à tenir. Au rythme d’un porc toutes les 20 secondes, ou d’une vache par minute, 8 h par jour avec une seule pause de 20 minutes, il a constaté les dégâts physiques et moraux que les cadences provoquent sur les salariés. « Si tu ne te drogues pas, tu ne tiens pas », avait ainsi résumé un salarié. Il a tiré de son expérience le livre Steack Machine, aux éditions La Goutte d’Or.

Et du côté des bars-restaurants, quels ont été vos constats ?
M. N. N.
Mon enquête a porté sur une trentaine de personnes en région parisienne. Dans ces métiers, on observe des consommations d’alcool, de tabac, de cocaïne et de cannabis, individuelles et collectives. La cocaïne sert à se stimuler au moment du rush, et est consommée en fin de soirée. Elle fait aussi l’objet de reventes dans le milieu, entre serveurs, ou entre serveurs et cuisiniers. La consommation d’alcool est très constante : à midi quand on mange ensemble avant le service et que c’est l’occasion de partager un verre, et à la fin du service. Ces consommations constituent une forme de sociabilité, animent les équipes, donnent du rythme au travail. Le cannabis fait plus l’objet de consommations individuelles, pour dénouer les tensions du corps et ralentir le rythme après un rush. L’association alcool + cocaïne se fait sur le temps de loisirs après le travail. On est alors dans des « moments frontières » entre le travail et le hors-travail, où le recours se fait sur un mode à la fois collectif et festif, et sur le lieu même de l’activité, ou à proximité.

Quels principaux constats avez-vous tirés de vos observations ?
M. N. N.
Les consommations au travail témoignent des tendances socioculturelles et générationnelles de la société dans son ensemble. Les produits psycho­actifs les plus répandus dans la vie sociale se retrouvent au travail. Qu’il s’agisse d’alcool, de cannabis, de cocaïne, les consommations ne répondent pas uniquement à la pénibilité des métiers. Elles sont aussi des « liants professionnels » qui font partie intégrante des logiques et des outils d’intégration et de régulation des groupes professionnels. Il faut bien noter que le travail dans son intégralité n’est pas en cause dans les usages dopants. Ceux-ci concernent plus spécifiquement des formes de pénibilité associées à certaines tâches : travail répétitif, travail en hauteur, bruit, cadences rapides, travail de nuit... Et il faut souligner que les parcours et les conditions de vie hors travail expliquent, au moins en partie, la manière dont les salariés-consommateurs investissent leur travail.

REPÈRES

LES FORMES différenciées d’usages de produits psychoactifs au travail : les cas des bars-restaurants et des chantiers du bâtiment, par Marie Ngo Nguene, doctorante en sociologie du travail et des organisations Université Paris Ouest-Nanterre-la Défense, dans Psychotropes, 2015/1 (vol. 21), De Boeck Supérieur, pp. 77-95.

Qu’est-ce qui vous a le plus surprise durant cette enquête ?
M. N. N.
Il était intéressant de constater que les personnes avaient un jugement moralisateur vis-à-vis de leurs propres consommations alors qu’elles disaient avoir des usages rationnels, sans excès. Je pensais qu’il aurait été plus facile pour elles d’en parler, or pas du tout. Au-delà de la parole, il a aussi été difficile d’observer des consommations « en train de se faire », par des personnes qui avaient pourtant accepté ma présence. Je me suis retrouvée un soir après le service avec une équipe de serveurs, pensant que des consommations allaient s’initier. Mais personne n’a rien consommé. J’ai su a posteriori qu’après que mon départ, ils avaient commencé à consommer. D’autre part, j’ai constaté une permissivité dans ces deux milieux envers les consommations de SPA. Dans bien d’autres secteurs, de telles pratiques ne sont pas possibles car les gens n’ont matériellement pas le temps de consommer. Donc qu’est-ce qui, dans ces organisations du travail, favorise cette permissivité ? Cela interroge la temporalité du travail. Se pose aussi la question de la cooptation, car les recrutements se font grandement via ce mode de fonctionnement : on recrute des gens dans un réseau de connaissances qui adhéreront aux consommations de drogues illégales, ou en tout cas ne les dénonceront pas. Cela forme des microcosmes de consommateurs réguliers.

AGENTS D’ASSISTANCE AÉROPORTUAIRE ET CANNABIS

Dans le cadre de sa thèse de sociologie, Fabien Brugière s’est immergé dans une équipe d’ouvriers de l’assistance aéroportuaire. Leur fonction consiste à charger et décharger les soutes d’avions lors des escales, à guider et à sécuriser les avions à l’aire de stationnement. Il a constaté des consommations régulières de cannabis chez certains ouvriers. Des pratiques inattendues, en opposition aux nombreuses règles de sécurité et de sûreté, et à la tolérance zéro affichée vis-à-vis des consommations d’alcool et de stupéfiants en zone aéroportuaire. S’exposant au risque de perte d’emploi en cas de contrôle, les ouvriers ne renoncent pourtant pas à ces pratiques. Bien que multifactorielles, elles expriment selon l’auteur une stratégie de défense face à la souffrance au travail, liée à leur précarité, à l’organisation du travail en flux tendu, aux horaires décalés (équipes du matin et du soir), aux contraintes physiques (manutentions, machines…) et environnementales (pollution, climat, bruit…). La sous-traitance en piste. Les ouvriers de l’assistance aéroportuaire, Fabien Brugière, Érès.

Céline Ravallec

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