DOSSIER

De nombreux acteurs de la santé au travail s’organisent à l’échelle locale ou régionale pour proposer aux entreprises un accompagnement structuré dans la gestion et la prévention des conduites addictives. Illustration avec des opérations menées en Midi-Pyrénées et dans les Hauts-de-France.

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De l’usager à l’usage

Comment passer d’une approche curative à une approche préventive des consommations de drogues en milieu professionnel ? Pour répondre à cette question, les acteurs en santé au travail des Hautes-Pyrénées sont organisés en un Groupe d’analyse prévention addictions au travail (Gaprat 65) depuis une douzaine d’années. « À l’époque, la porte d’entrée dans l’entreprise était la situation de crise, se remémore Isabelle Bidegain, médecin du travail. En tant que médecin du travail, nous jouions un rôle de pompier vis-à-vis des conduites addictives. Nos actions étaient chronophages et peu pérennes, la réponse médicale était inappropriée. La solution se résumait à sortir du travail le salarié qui présentait des troubles. »

Composé de représentants d’employeurs, de salariés, d’acteurs de la santé au travail, de la Carsat Midi-Pyrénées, de la Chambre de commerce et d’industrie, de la Chambre des métiers et de l’Anpaa (Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie), le Gaprat 65 a élaboré des supports, créé des outils, formé des référentiels et construit un discours harmonisé et une méthodologie commune. « Une enquête régionale montrant des variations dans les consommations de sub­stances psychoactives selon les branches professionnelles nous avait aussi poussés à nous interroger sur un lien possible entre travail et usages. »

Le Gaprat 65 accompagne aujourd’hui les entreprises en demande. « Nous commençons par une enquête préalable auprès des différents acteurs de l’entreprise pour croiser les regards, puis par une analyse de la demande, explique Isabelle Bidegain. Nous les aidons à sortir de leurs représentations, à comprendre les enjeux, à apprécier les situations du point de vue du travail. Souvent, la demande initiale évolue et le projet de prévention progresse. Par exemple, si une entreprise nous sollicite pour mettre en place un dépistage de consommations, il faut expliquer aux responsables que le dépistage n’est pas un outil de prévention, ni une finalité en soi : car si des tests s’avèrent positifs, qu’en feront-ils ensuite ? Il faut libérer la parole des différents acteurs du monde du travail, afin de passer du traitement de l’usager au traitement de l’usage, par une approche collective. » Le Gaprat 65 intervient auprès de TPE, PME, grands groupes et collectivités, tous secteurs d’activité confondus.

GAPRAT COMMINGES

Sur le modèle du Gaprat 65, le Gaprat Comminges a vu le jour en novembre 2016. « Composé de 25 personnes représentant 12 entités  (CCI, CMA, MSA, centre de gestion 31, Anpaa, Carsat, Direccte, Acti’social, services de santé au travail, Pôle d’équilibre territorial et rural du pays Comminges-Pyrénées ) il vise aussi à répondre aux demandes d’entreprises ou de collectivités sur la prévention des conduites addictives », présente Roland Veyrac, pilote du projet. Les premières interventions sont en cours. « Nous avons accompagné une PME pour sensibiliser ses 70 salariés à la prévention primaire des conduites addictives, explique Laurence Perez, éducatrice spécialisée à l’Anpaa. Notre première action a consisté à réaliser une analyse du contexte de travail de l’entreprise. Puis un module de sensibilisation de 3 heures a été dispensé aux managers, en posant un lien possible entre travail et addictions. Dans un second temps, les salariés ont été sensibilisés à cette thématique. » Dans le prolongement de ces premières actions, un groupe de travail représentant les différentes unités verra le jour. Parallèlement, d’autres Gaprat pourraient voir le jour en Midi-Pyrénées.

Un travail de réseau

Dans les Hauts-de-France, les acteurs de la santé au travail se mobilisent également. Le réseau régional « Addictions et entreprises », animé par l’ISTNF (Institut de santé du travail du nord de la France) et composé de services de santé au travail, la Carsat, le CHRU Lille, la MSA, Hauts-de-France Addictions et l’Anpaa, dont la mission est de mutualiser approches, méthodes et outils sur les questions d’addictions en situation de travail, s’est rapproché de l’université Picardie-Jules-Verne (UPJV) et de l’INRS afin de mieux comprendre et instruire les liens travail-conduites addictives.

« Le lien entre travail et consommation de substances psychoactives paraît évident. Or il est encore peu interrogé par les pratiques de prévention, observe Paul Depézeville, chargé de mission à l’Institut de santé au travail du nord de la France. On reste sur des logiques centrées sur l’individu, et les risques que son comportement pourrait induire, sans considérer l’influence du contexte professionnel. “En quoi le travail génère, détourne ou renforce la consommation de certains produits ?”, “Y a-t-il des situations de travail favorisant les consommations ?”, “Comment faire intégrer ces paramètres par les entreprises ?” sont pourtant des questions à poser. »

« Les formes d’addiction se sont multipliées, étendues et impactent divers univers de vie dont le cadre professionnel, considère Gérard Valléry, professeur de psychologie du travail et d’ergonomie à l’UPJV. Les psychotropes peuvent servir à compenser des pressions fortes liées aux nouvelles formes managériales de travail et d’organisation. Les DRH nous interpellent parfois sur la question, mais sans vraiment chercher à interroger le travail. » À l’instar de tous les risques professionnels, faire de la prévention des addictions n’est possible que s’il y a une volonté déclarée de la part de l’entreprise. « Or on ne constate pas vraiment de demande sociale sur la question, ou alors pour la traiter en restant centré sur l’individu, poursuit le professeur de psychologie du travail. Le sujet reste tabou à la fois du côté des individus, des collectifs de travail et des directions. »

Dans le prolongement de ces travaux, une thèse de psychologie du travail vient de débuter dans un service interentreprise de santé au travail à Compiègne, dans l’Oise. Elle a comme projet d’étudier auprès des acteurs de prévention leurs représentations sur les usages des drogues et de suivre des interventions en entreprises pour développer des connaissances dans ce champ peu exploré et proposer des pistes d’action.

DANS LE TRANSPORT

Les organisations professionnelles ont aussi un rôle à jouer pour relayer les informations et accompagner les entreprises. L’AFT (Association pour le développement de la formation professionnelle dans le transport), qui avait lancé en 2009 un kit de sensibilisation aux consommations de substances psychoactives dans le secteur du transport, distribué aux chefs d’entreprise et aux salariés sous forme d’une clé USB, réfléchit actuellement à une nouvelle génération de l’outil. « Il s’agit d’actualiser le format (probablement sous forme d’une application pour smartphone ou d’un site internet), de moderniser les contenus et de définir une démarche d’accompagnement pour les entreprises », souligne Lydia Rio, déléguée régionale Nouvelle-Aquitaine.

Formation des personnels des services de santé au travail

À la suite de la publication, en janvier 2012, du décret relatif à l’organisation et au fonctionnement des services en santé au travail, l’Anpaa, l’Agence régionale de santé, la Direccte, plusieurs services de santé au travail et la Carsat ont monté en région Midi-Pyrénées une formation pour les professionnels des services de santé au travail. Un des objectifs était d’accompagner les entreprises dans la prévention des conduites à risques dans le cadre d’une sensibilisation collective. Depuis la première session, en décembre 2012, 224 personnes avaiernt été formées fin 2017. Autant de relais qui accompagnent désormais les entreprises de la région dans leurs questionnements sur les consommations de substances psychoactives (SPA).

« Les attentes des différents publics médecins, infirmières, IPRP ne sont pas les mêmes en formation, car ils n’ont pas affaire aux mêmes personnes dans les entreprises », remarque François Auriol, responsable formation à l’Anpaa. Le format a évolué depuis ses débuts, passant de trois à quatre journées (dont une de retour d’expériences, trois mois après la session), et incluant un module sur le repérage précoce-intervention brève (RPIB) (lire l’encadré page 17). « La prévention des conduites addictives en milieu professionnel est depuis 2013 un axe prioritaire de notre projet de service, indique Lise Lafferayrie, formatrice RPIB et médecin du travail chez Astia, le plus important service de santé au travail de la région, situé à Toulouse. Il était nécessaire d’avoir des outils de communication pour lever le tabou et acquérir une aisance relationnelle en vue d’aborder le sujet avec les employeurs et les salariés. Car plus on est à l’aise avec ses propres représentations, plus on facilite le dialogue. »

Isabelle Lautré, infirmière en santé au travail, a suivi la formation : « Avant mon arrivée à Astia en 2013, j’avais des connaissances générales sur les consommations de substances psychoactives, insuffisantes pour intervenir au quotidien sur le sujet. » Après avoir suivi en 2014 la formation délivrée par l’Anpaa et complétée par le RPIB en 2015, elle participe avec ses collègues à la mise en œuvre des savoirs acquis auprès des salariés, lors des entretiens individuels. Dans le cadre de la prévention primaire, cette approche permet aux équipes de faire un repérage des consommations à risque, de délivrer des messages de prévention, d’initier une réflexion qui se poursuivra hors du service et, au besoin, d’accompagner ou d’orienter les personnes vers d’autres acteurs spécialisés.

« Cela donne des clés pour aborder le sujet simplement, avec des outils et des méthodes nous permettant un discours plus fluide et ciblé », poursuit Isabelle Lautré. Des actions de prévention collective sont aussi mises en œuvre auprès des salariés et des employeurs. « Chaque intervention en entreprise se construit autour d’une demande précise pour apporter une réponse adaptée, discutée au préalable en équipe pluridisciplinaire. Il peut s’agir d’une sensibilisation des directions, des services RH, des managers de proximité pour déconstruire leurs représentations et les outiller en vue d’inscrire les consommations à risques dans le plan de prévention de l’entreprise. »

UNE EXPERIMENTATION EN REGION NANTAISE

Le Service de santé au travail de la région nantaise (SSTRN) mène actuellement avec la start-up Pulsio Santé une expérimentation pour développer un questionnaire sur les addictions à remplir par les salariés sur leur smartphone, après leur visite médicale. « Il s’agit du questionnaire “Assist”, validé par l’OMS, qui porte sur une dizaine de substances, auquel nous avons ajouté quelques questions pour identifier un possible lien entre travail et consommations, présente le Pr Xavier Deparis, directeur de la filière prévention au SSTRN. Il faut encore affiner le questionnaire, lancer une seconde étude, puis développer un parcours de prise en charge des personnes qui déclareront des consommations à risque, avant de diffuser l’outil le plus largement possible. Il est très simple à utiliser et bien accepté, comme l’a montré le premier test auprès de 500 salariés. »

EN SAVOIR PLUS

Céline Ravallec

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