DOSSIER

Alors qu’une de ses salariées risquait l’inaptitude à son poste à la suite d’allergies aux produits de coloration, le salon Apparence Coiffure de Barentin, en Seine-Maritime, n’a pas hésité à remettre en cause son fonctionnement, se convertissant aux techniques végétales. Une décision qui a nécessité une réorganisation complète de l’activité.

L’adoption de préparations à base de plantes pour réaliser certaines colorations a permis à la salariée allergique à certains produits chimiques de conserver son poste.

L’adoption de préparations à base de plantes pour réaliser certaines colorations a permis à la salariée allergique à certains produits chimiques de conserver son poste.

La mode est au naturel et le cheveu lui non plus n’y résiste pas. À Barentin, dans le département de la Seine-Maritime, le salon Apparence Coiffure propose désormais à ses clientes des colorations 100 % végétales… Un défi que l’établissement s’est lancé, non pas pour s’inscrire dans l’air du temps, mais avec l’objectif de trouver une solution à la situation de l’une de ses trois salariées, Angélique Malhouitre. Celle-ci risquait en effet l’inaptitude professionnelle du fait de sévères allergies aux produits chimiques utilisés pour faire les couleurs.

« Les allergies se sont déclarées après ma première grossesse : des quintes de toux de plus en plus fréquentes, des difficultés pour respirer, des crises d’asthme qui étaient liées à l’utilisation de produits de coloration, d’oxydation, de balayage et mèches, explique la salariée. Après plusieurs arrêts, au printemps 2015, le médecin du travail m’a annoncé que je n’allais pas pouvoir poursuivre mon activité. J’étais effondrée. Je fais ce métier depuis toujours et je n’ai jamais envisagé autre chose. » Face à la détresse de la jeune femme, Valérie Amptil, la propriétaire du salon, se met en quête d’une solution : « J’aurais pu me dire que personne n’est irremplaçable mais, parfois, il faut avoir la volonté d’agir. J’avais devant moi une salariée efficace, motivée, appréciée des clients depuis huit ans. J’avais entendu parler des techniques végétales alors je me suis renseignée, en allant rencontrer des coiffeurs qui les utilisaient. »

Très vite, la gérante comprend qu’il sera difficile d’en vivre et qu’elle ne pourra pas abandonner totalement les couleurs de synthèse. À l’été, elle prend toutefois contact avec les différents groupes qui proposent ces produits. La décision est prise. « Nous nous sommes remis en question, dit-elle. Le projet ne pouvait pas se limiter au remplacement d’un produit par un autre. Il fallait envisager les conséquences pour le salon. Nous avons accepté de nous dire que nous allions travailler autrement, en luttant contre les causes mêmes de la maladie d’Angélique. »

Des travaux de transformation

La poursuite des colorations classiques dans le salon nécessite de réfléchir à la réorganisation de l’espace : il est en effet impératif qu’Angélique Malhouitre ne soit plus en contact avec les produits nocifs pour sa santé. Le médecin du travail conseille à Valérie Amptil, alors qu’elle s’apprête à démarcher des fournisseurs, de prendre contact avec la Carsat Normandie. « Le projet sur la reconfiguration des locaux était bien avancé, se souvient Aurélie Ménard, contrôleur de sécurité à la Carsat. Une pièce isolée, au fond de la boutique et dans laquelle étaient précédemment installés les bacs à shampoing, allait être dédiée à la préparation et à l’application des colorations chimiques. Une ventilation devait être mise en place et un sas en verre installé. J’ai demandé l’intervention du laboratoire interrégional de chimie pour dimensionner l’installation. Deux aides financières ont été signées. »

La première concerne le captage des polluants et le sas. La seconde, de nouveaux fauteuils ergonomiques, réglables à la pédale, pour les bacs à shampoing qui sont désormais au milieu du salon. Aurélie Ménard conseille par ailleurs à Valérie Amptil de s’adresser au Service d’appui au maintien dans l’emploi des travailleurs handicapés (Sameth) pour obtenir une aide sur la formation, dans le cadre d’une opération de maintien dans l’emploi. À la fin du mois de mars 2016, les travaux sont finis. Il est convenu que le laboratoire de chimie viendra évaluer les dispositifs de ventilation (lire l’encadré ci-dessous). Charlotte Durose, une nouvelle salariée, est par ailleurs embauchée pour être « le binôme » d’Angélique et s’occuper des colorations classiques. Pour autant, les trois salariées sont formées aux techniques végétales.

« On travaille avec des décoctions de plantes mélangées à l’eau. Pour chaque cliente, je fais ma petite cuisine, en cherchant la nuance. C’est intéressant et totalement différent de la coloration classiques, précise Angélique Malhouitre. Avec six bases de plantes, le choix est plus limité dans les couleurs. La possibilité de faire du blond existe avec une poudre éclaircissante qui contient un produit oxydant, moins gênant que ceux que l’on utilisait précédemment. Depuis que j’ai repris avec ces techniques, je n’ai plus aucun problème d’allergie. »

La mise en œuvre est toutefois plus longue qu’en coloration classique. D’autre part, la couleur définitive peut mettre deux à trois jours à se révéler… d’où la nécessité de bien informer les clientes. « En revanche ça tient plus longtemps », déclare l’une d’entre elles, qui avoue s’être posé des questions, « parce qu’Angélique était malade », avant de franchir le pas. Aujourd’hui, elle est convaincue. Et dans le salon, on ne perçoit plus aucune odeur. Tout le monde y gagne.

« En coiffure, les produits chimiques sont un mal nécessaire, déclare Valérie Amptil. Néanmoins, on peut faire le choix de travailler autrement, dans un environnement plus sain, qui présente un réel confort, pour les salariés comme pour les clients. Sur la première année, j’espérais fidéliser une dizaine de clientes avec le végétal. Finalement, nous en sommes à une trentaine et nous avons touché un nouveau public, ce qui a été une réelle surprise. Le bouche-à-oreille est très positif. Nous avons fait un peu de publicité et puis c’est vrai qu’il y a un effet de mode : les gens se tournent vers le naturel pour l’alimentation, la cosmétique… alors pourquoi pas le capillaire ! »

REPÈRES

Les couleurs fabriquées à base de végétaux n’en demeurent pas moins des produits chimiques. Il ne s’agit pas de produits sans risques, certains sont mêmes extrêmement allergisants.

L’ESPACE DE COLORATION CLASSIQUE ISOLÉ

Derrière une porte coulissante, un espace est dédié aux colorations classiques, pratiquées au moyen de poudres contenant des persulfates. « Ces poudres sont très volatiles et allergisantes », explique Joël Rebuffaud, contrôleur de sécurité au laboratoire interrégional de chimie de Bois-Guillaume, intervenu lors de la conception de l’installation, puis pour l’évaluation des dispositifs de ventilation (par observation des flux d’air au fumigène, mesure des vitesses d’air et vérification de la dépression du local). L’espace « chimie » est muni de deux aspirations hautes. Un réseau de collecte permet d’extraire l’air pollué qui est rejeté à l’extérieur. « Pour la préparation des produits, qui a lieu sur des servantes à roulettes, nous avons conseillé d’opérer au droit des bouches pour bénéficier pleinement des aspirations, explique Joël Rebuffaud. Pour la préparatrice, nous conseillons l’utilisation de pièces faciales filtrantes (FFP2). » Mais les mêmes précautions s’imposent pour la préparation des poudres végétales, qui contiennent du persulfate de potassium (mais pas de persulfate de sodium).

EXPOSITION

Pour aller plus loin dans l’évaluation de l’exposition des salariés aux persulfates, des prélèvements pourraient être réalisés par le laboratoire interrégional de chimie. Il existe peu de données à l’heure actuelle sur l’exposition des professionnels de la coiffure à ces produits. Quand la substitution des produits dangereux est impossible, il est conseillé d’utiliser les produits les moins volatils (sous forme de gel plutôt que de poudre).

PROTÉGER ET CONVAINCRE

Avec les techniques végétales, la gamme de couleurs proposée n’est pas aussi large qu’avec les techniques classiques. Le temps d’application est plus long et le coût est plus élevé. C’est pourquoi il n’est pas possible, à l’heure actuelle, d’abandonner totalement la coloration classiques. Toutefois, l’installation a été modifiée de façon à réduire les risques liés à l’utilisation de produits de coloration classiques. Par ailleurs, l’établissement renforce ses actions de communication sur les nouvelles techniques proposées afin de convaincre un nombre croissant de clientes de franchir le pas. « Avec les techniques végétales, on ne modifie pas le cheveu », affirme la gérante du salon. Un argument qui commence à séduire.

Grégory Brasseur

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