DOSSIER

Omniprésents en milieu de travail, les produits chimiques sont parfois utilisés et manipulés sans réelle conscience des risques. Or toute exposition, même à de faibles quantités de polluants, en comporte. D’autant que les travailleurs sont le plus souvent exposés simultanément à plusieurs produits voire plusieurs nuisances...

Parmi les secteurs ciblés par le programme Risques chimiques Pros de l’Assurance maladie, on peut citer le bâtiment et les travaux publics, les ateliers de réparation automobile, les centres de contrôle technique, les menuiseries et métiers du bois...

Parmi les secteurs ciblés par le programme Risques chimiques Pros de l’Assurance maladie, on peut citer le bâtiment et les travaux publics, les ateliers de réparation automobile, les centres de contrôle technique, les menuiseries et métiers du bois...

Un tiers des salariés se disent exposés à au moins un produit chimique et plus de 1,8 million de travailleurs à au moins un agent cancérogène, mutagène ou toxique pour la reproduction (CMR), d’après les données de l’enquête Sumer 2017 . Aucun secteur d’activité n’est épargné. Solvants, peintures, colles, carburants, produits de nettoyage… se retrouvent fréquemment dans les entreprises. Or elles n’ont pas toutes conscience des risques, surtout si leur cœur de métier est ailleurs. De plus, les risques chimiques ne se limitent pas aux seuls produits étiquetés, avec des pictogrammes de danger associés.

« Les risques liés à certaines expositions professionnelles, comme les émissions de moteurs diesel dans les centres de contrôle technique ou les poussières de bois en menuiserie, sont encore trop souvent ignorés des professionnels », évoque Frédérique Beaupoil, responsable du laboratoire inter-régional de chimie et ingénieure-conseil à la Carsat Aquitaine. Les effets des produits chimiques sur la santé peuvent pourtant être nombreux. Certains sont immédiats, comme les irritations ou intoxications aiguës, d’autres, comme les cancers, interviennent plus ou moins longtemps après l’exposition des travailleurs. Le risque est d’autant plus insidieux que certaines manifestations mettent des années, voire des dizaines d’années à apparaître, y compris lorsque les salariés ont été exposés à des quantités de polluants qui peuvent sembler faibles.

Le risque chimique est aujourd’hui la deuxième cause de maladies professionnelles en France : en 2019, plus de 1 700 cancers professionnels ont été reconnus pour les régimes général et agricole dont plus de 1 350 cancers liés à l’amiante. Depuis de nombreuses années, il est au cœur des programmes de prévention déployés par l’Assurance maladie-risques professionnels. Ceux-ci ont d’abord visé à soustraire les salariés à l’exposition à un ou plusieurs CMR, puis se sont concentrés, à partir de 2014, sur l’accompagnement des entreprises dans la prévention de l’exposition aux fumées de soudage, aux émissions de moteur diesel, au styrène et au perchloroéthylène (dans les pressings), dans des secteurs pour lesquels il existait des solutions de prévention connues et éprouvées.


Des situations très contrastées

« Nous avons désormais un programme Risques chimiques Pros ouvert à tous, qui cible plus particulièrement 5 000 entreprises représentant plus de 100 000 salariés. Il est centré sur les polluants CMR les plus cités par les travailleurs, indique Mickaël Guihéneuf, ingénieur-conseil à la direction des risques professionnels de la Caisse nationale de l’assurance maladie. Son ambition est le déploiement d’une démarche globale de prévention du risque chimique dans les entreprises, dans le but de les rendre autonomes en prévention. » Néanmoins, la route est longue. 

La suppression ou la substitution des produits et procédés dangereux demeurent en toute circonstance la priorité.

Parmi les secteurs ciblés, on peut citer le bâtiment et les travaux publics, les ateliers de réparation automobile, les centres de contrôle technique, les menuiseries et les métiers du bois, l’industrie mécanique, les laboratoires d’analyse ou encore les établissements de soin. Des diagnostics ont été menés afin d’évaluer le niveau de connaissance du risque chimique dans les entreprises, et de les accompagner d’ici à la fin 2022 dans la mise en œuvre d’un plan d’actions. « Nous avons vu beaucoup d’entreprises de 20 salariés et moins qui, pour la plupart, n’ont pas de structure dédiée à la prévention et peu de temps pour tout ce qui ne relève pas directement de l’activité opérationnelle. Le risque chimique est alors rarement une priorité », témoigne Martine Goliro, ingénieure-conseil à la Carsat Midi-Pyrénées. Sur le terrain, les situations sont très contrastées.

La démarche Risque chimiques Pros, proposée par le programme, accessible depuis un espace privé sur le site ameli.fr/entreprise, est découpée en quatre temps forts : tout d’abord la désignation d’un pilote pour animer et mettre en œuvre le projet, puis l’identification des produits chimiques utilisés ou émis afin d’évaluer les risques et établir ensuite un plan d’actions, le déploiement des actions prioritaires en s’assurant de leur efficacité, et enfin leur pérennisation en intégrant la prévention des risques chimiques dans l’organisation de l’entreprise. Il est prévu, pour les établissements ciblés, des temps d’échange obligatoires avec les Carsat/Cramif/CGSS. « Le parcours est formalisé mais peut être adapté à la maturité de l’entreprise, que l’on incite à s’engager par toutes les actions possibles », insiste Martine Goliro.

« Lorsque les établissements réalisent leur plan d’actions, poursuit l’ingénieure-conseil, nous les encourageons à associer les salariés pour qu’ils soient partie prenante. La formation aux risques chimiques, en impliquant les services de santé au travail ou des organismes extérieurs, est également un volet à ne pas négliger. » Pour les entreprises de moins de 50 salariés, l’Assurance maladie-risques professionnels propose depuis mars 2021 deux nouvelles subventions prévention TPE, « Risques chimiques Pros équipements » et « Risques chimiques Pros peinture en menuiserie ». Elles complètent l’offre existante, à savoir les subventions « Airbonus » pour les centres de contrôle technique et les ateliers de réparation, et « Soudage + sûr », destinée aux entreprises ayant des activités de construction métallique . Ces financements, portant sur des éléments concrets, en incitent certains à passer à l’action.

Supprimer ou substituer

Afin de mener à bien la première étape qui consiste à évaluer les risques chimiques, dans le cadre d’une démarche globale d’évaluation de l’ensemble des risques professionnels, de nombreux outils sont disponibles. Seirich , notamment, est un logiciel développé par l’INRS et ses partenaires pour aider les entreprises à réaliser l’inventaire des produits chimiques utilisés, quels que soient leur secteur d’activité et leur niveau d’expertise. « Nous le présentons aux entreprises, avec d’autres outils d’évaluation des risques professionnels plus spécifiques à certains secteurs, comme les garages automobiles et poids lourds. Certaines organisations comme le Conseil national des professions de l’automobile ou l’OPPBTP (Organisme professionnel de prévention du BTP) ont également développé le leur, poursuit Frédérique Beaupoil. L’objectif de notre accompagnement est de faire en sorte que les risques chimiques soient connus et pris en compte par l’entreprise, et qu’elle s’engage à son rythme dans une démarche pérenne. »

Les mesures donnent toujours la priorité à la suppression ou à la substitution des produits et procédés dangereux par d’autres produits ou procédés moins dangereux, ceux présentant des risques CMR étant les premiers à éliminer. « Avec le syndicat de l’industrie routière française, sur une activité pour laquelle nous utilisons et formulons des produits chimiques, nous travaillons depuis plusieurs années sur des projets qui visent la suppression du risque à la source, évoque Erick Lemonnier, directeur prévention sécurité chez Eiffage, branche infrastructures. Que ce soit avec la Cramif, les Carsat, l’INRS, le CHU de Grenoble, des laboratoires de recherche académiques ou même en impliquant certains clients, nous encourageons le partage de compétences pour répondre à la grande diversité des situations rencontrées. »

Quand ni la suppression ni la substitution ne sont réalisables, c’est un ensemble de mesures techniques ou organisationnelles de protection collective qui doivent permettre de réduire le plus possible le niveau du risque, les quantités de produits utilisées, le nombre de salariés exposés ou encore la fréquence ou la durée des expositions. Il s’agit par exemple de capter les émissions à la source, d’encoffrer certains procédés, de ventiler les locaux et, en dernier recours et en complément, de porter des équipements de protection individuelle. Enfin, s’ajoute la mise en place de mesures d’hygiène et d’urgence, et d’un suivi médical.

Mieux cerner les expositions multiples

Pour quantifier les expositions des salariés par inhalation, des mesures de la concentration des agents chimiques dans l’air peuvent être réalisées. Les mesures de prévention adoptées doivent permettre le respect des valeurs limites d’exposition professionnelle (VLEP), qui désignent des niveaux de concentration en agents chimiques dans l’atmosphère des lieux de travail à ne pas dépasser. L’objectif reste toutefois la réduction des expositions au niveau le plus bas possible. C’est d’autant plus important que, dans la réalité des entreprises, l’exposition aux produits chimiques ne concerne rarement qu’une seule substance. « Si l’on s’intéresse aux expositions combinées à plusieurs substances chimiques, qu’elles soient simultanées ou séquentielles, différents cas de figure sont possibles. Les effets des nuisances peuvent être indépendants ou inter-agir entre eux, explique Cosmin Patrascu, ingénieur chimiste à l’INRS. Des études ont notamment démontré que 16 % des situations à risque détectées en prenant en compte ces expositions multiples ne le seraient pas avec une approche monosubstance. »

PAROLE D’EXPERT

COSMIN PATRASCU, ingénieur chimiste à l’INRS

« Les expositions multiples aux agents chimiques peuvent avoir des effets imprévus sur la santé, qui ne correspondent pas à la somme des effets causés par chacun des composants pris isolément. Certains effets s’additionnent. On parle d’additivité. D’autres vont être supérieurs à la somme des effets inhérents à chacune des expositions (la potentialisation) ou bien inférieurs (l’antagonisme). Enfin, une exposition sans effet peut devenir une nuisance avec effet sur la santé quand elle est associée à une autre exposition : c’est la synergie. Dans ce dernier cas, on comprend bien que le respect des VLEP ne suffit pas pour appréhender la situation de façon globale. Depuis plusieurs années, l’INRS travaille pour améliorer les connaissances encore insuffisantes sur l’impact sur la santé de la polyexposition aux produits chimiques. »

Bien sûr, la démarche classique d’évaluation et de prévention des risques chimiques, telle que décrite plus haut, n’est pas remise en cause. La prévention des poly-expositions, qui requiert une expertise particulière dans la prévention des risques chimiques, est complexe. Elle s’inscrit en complément, dans le but de repérer des situations qui, sans cela, passeraient inaperçues. L’INRS a développé des outils, comme Mixie France, qui permet d’aider à évaluer l’impact sur la santé de l’exposition à des mélanges de substances chimiques.

L’identification de nouvelles situations à risque peut ainsi conduire à prioriser ou renforcer certaines mesures de prévention, ou encore à mettre en place le suivi médical le plus adapté à un contexte d’expositions multiples. Plus largement, la notion de nuisances multiples ne concerne pas que les produits chimiques. On sait par exemple que les expositions à des substances chimiques et au bruit peuvent avoir un impact sur la santé des salariés coexposés. Il en est de même pour les expositions aux produits chimiques couplées à des expositions à des agents biologiques, aux contraintes physiques, ou encore au travail de nuit et aux horaires atypiques. Là aussi, les données sont encore limitées, mais les investigations sont en cours.

Grégory Brasseur

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