DOSSIER

Observées en milieu professionnel comme partout ailleurs, les pratiques addictives
peuvent être favorisées par certaines conditions de travail. Pour construire une démarche de prévention collective, associée à la prise en charge des cas individuels, l’implication de l’ensemble des acteurs est essentielle. L’instauration d’un climat de confiance également.

© Julia Wauters pour l’INRS/2022

© Julia Wauters pour l’INRS/2022

« Au travail, sortir cinq minutes fumer une cigarette paraît normal, mais s’octroyer la même pause si on est non-fumeur est mal vu. » S’il semble anecdotique, le constat de Tomy Loison, infirmier au Centre de développement de la santé au travail (Cedest) – qui réunit 3 800 entreprises du littoral nord, employant environ 50 000 salariés –, en dit long sur l’inconscient collectif. En matière de prévention des conduites addictives, « les employeurs marchent sur des œufs, reprend le professionnel. Ils s’adressent souvent à nous pour la gestion de troubles aigus du comportement, trop rarement pour la prévention primaire ». Les consommations d’alcool, de tabac, de médicaments psychotropes et de cannabis – pour les plus courantes – existent dans tous les secteurs d’activité et toutes les catégories professionnelles. 

Cancers, dépressions, troubles du comportement, affections cardiaques… Qu’elles soient occasionnelles ou répétées, ces pratiques peuvent avoir des conséquences importantes sur la santé et la sécurité des personnes. D’après une enquête de l’INRS menée fin 2021 auprès des professionnels des services de santé au travail, les médecins du travail évaluent à 8,6 % la proportion de salariés en difficulté avec l’alcool et à 7 % ceux qui le sont avec le cannabis, en augmentation de 2 points depuis la précédente enquête datant de 2009.

Les données issues de la cohorte épidémiologique Constances (lire l’encadré page 15) montrent que les ouvriers et les employés sont les plus concernés par le tabagisme. 
L’usage dangereux de l’alcool est observé chez 16,3 % des hommes cadres et 10,7 % des femmes cadres, chez 22 % des hommes ouvriers et 22,9 % des hommes employés. Il touche également 30,7 % des hommes et 12,9 % des femmes de 18 à 35 ans. Concernant le cannabis, toutes les catégories socioprofessionnelles sont concernées, quels que soient l’âge et le genre. Enfin, la consommation de médicaments anxiolytiques concerne une majorité de femmes.

Tous concernés

L’origine des pratiques addictives peut être recherchée aussi bien dans la sphère privée que professionnelle. Si avoir un emploi a globalement un effet protecteur vis-à-vis des pratiques addictives, certaines conditions de travail et pratiques professionnelles peuvent en favoriser leur survenue. On peut par exemple citer les pots ou repas d’affaires avec boissons alcoolisées, des facteurs culturels (par exemple dans le BTP) ou liés au métier (dans la fabrication, la vente ou la distribution d’alcool notamment), le travail en contact avec du public, les horaires atypiques (nuit, week-end, horaires fragmentés…), la charge de travail (horaires de plus de 48 heures par semaine), le travail isolé, le port de charges lourdes, le travail au froid ou à la chaleur, etc. La perception et l’impact des risques liés aux pratiques addictives sont variables d’une entreprise à l’autre et le poids du tabou souvent présent. 

ZOOM

EFFETS SUR LA SANTÉ

  • L’alcool peut entrainer une perte vigilance et augmenter le risque d’accident. Sa consommation chronique peut s’accompagner de dépression, de dépendance, de pathologies cardiovasculaires, de risques de cirrhose ou de cancers. Il est à l’origine de 41 000 morts par an dans la population générale (Source : Observatoire français des drogues et des tendances addictives).
  • Le tabagisme est notamment impliqué dans la survenue de cancers et entraîne chaque année 75 000 morts. La nicotine, contenue dans le tabac et certains e-liquides, peut créer une forte dépendance. 
  • La consommation de cannabis, cocaïne, ou encore d’héroïne peut également altérer la vigilance et les capacités de raisonnement. Suivant la substance et son mode d’administration, des dépressions, des pathologies cardio-pulmonaires, des pathologies infectieuses ou des cancers peuvent survenir.
  • Enfin, des addictions sans substance psychoactive (workaholisme, technodépendance) existent. Le workaholisme ou dépendance au travail peut être à l’origine de stress, d’épuisement professionnel et générer une pression professionnelle sur les collaborateurs. 

« La réussite d’une démarche de prévention nécessite l’appropriation de la problématique par la direction et l’implication de l’ensemble des acteurs de l’entreprise, en s’appuyant notamment sur le comité social et économique (CSE), précise le Dr Philippe Hache, conseiller médical en santé au travail à l’INRS. Son élaboration doit se faire dans un esprit de concertation, d’accompagnement et de soutien plutôt que dans une logique de répression ou de sanction. Elle peut passer par la constitution d’un groupe de travail pluridisciplinaire piloté par l’employeur, ou son représentant. » 

« Un socle commun de représentations est absolument nécessaire. Il doit être mis en place si possible en dehors d’une situation dégradée ou d’une urgence à traiter », insiste Sami Fettah, docteur en psychologie du travail à l’université de Picardie Jules-Verne, à Amiens. Avant la crise sanitaire, celui-ci s’est intéressé, pour son travail de thèse au sein du service de santé et médecine du travail de la vallée de l’Oise, aux représentations des professionnels travaillant dans les services de prévention et de santé au travail. « Les médecins du travail se placent plus souvent dans une logique de soins que de prévention, reprend-il. En allant voir des entreprises où j’ai suivi la formation de comités de pilotage, la construction de démarches et l’élaboration de plans d’actions, j’ai mesuré l’importance d’instaurer un climat de confiance à tous les niveaux. S’il y a une conscience de l’influence des conditions de travail sur les pratiques addictives, la mise en lien est souvent complexe. » 

Le service de prévention et de santé au travail a pour mission de conseiller l’employeur, les salariés et leurs représentants sur les dispositions et mesures nécessaires pour prévenir la consommation d’alcool et de drogues sur le lieu de travail. C’est un interlocuteur de référence, en particulier pour les TPE, souvent les plus dépourvues face à ces questions. Il est une ressource en matière de prévention des risques liés aux pratiques addictives et d’apport de connaissances pour corriger les fausses croyances. Il est important d’agir avant l’alerte.

Agir à la source

« Dans le cadre de la concertation entre les acteurs de l’entreprise, les risques liés aux pratiques addictives doivent être évalués et inscrits dans le document unique d’évaluation des risques », insiste Philippe Hache. La démarche de prévention consiste, en premier lieu, à mettre en œuvre des mesures contre les risques psychosociaux et vis-à-vis de certaines organisations du travail, contraintes physiques et autres facteurs de risques dont on a identifié qu’ils peuvent être impliqués dans les consommations de substances psychoactives. 

REPÈRES

Un verre d’alcool standard (un verre de bière, de vin, de spiritueux…) augmente le taux d’alcoolémie de 0,2 à 0,25 gramme par litre de sang. Il est éliminé en 1 h 30 environ. Conduire sous l’influence de l’alcool multiplie par 17,8 le risque d’être responsable d’un accident routier mortel. La conduite sous l’influence du cannabis le multiplie par 1,65 (chiffres de la Sécurité routière).


L’entreprise doit également encadrer la consommation d’alcool. Conformément à l’article R. 4228 20 du Code du travail, « aucune boisson alcoolisée autre que le vin, la bière, le cidre et le poiré n’est autorisée sur le lieu de travail ». Dans le règlement intérieur peuvent figurer des mesures d’interdiction totale ou partielle de l’alcool, si l’employeur évalue qu’il y a des risques pour la santé physique ou mentale et la sécurité des travailleurs. 

Le règlement intérieur peut aussi apporter des précisions sur l’encadrement des pots d’entreprise, la liste des postes de sûreté et de sécurité pour lesquels un dépistage de consommation d’alcool ou de drogues peut être pratiqué, les modalités de réalisation des tests de dépistage, le rappel du Code de la route ou encore l’interdiction de pénétrer dans les locaux de travail sous l’emprise de stupéfiants. Concernant le tabac, il peut être rappelé l’interdiction de fumer dans tous les lieux fermés et couverts accueillant du public et constituant des lieux de travail. 

Par ailleurs, la conduite à tenir face à une personne souffrant d’un trouble du comportement doit être connue des salariés, et en particulier de l’encadrement de proximité : alerte de l’employeur et des secours, retrait du salarié de toute activité dangereuse, etc. « La prise en charge, qui se décline souvent au cas par cas, doit se poursuivre jusqu’au retour du salarié dans l’entreprise », insiste Jenny Eksl, responsable de formation externe chez Addictions France, acteur national de la prévention des risques et de la réduction des dommages liés aux conduites addictives. Enfin, des moyens de formation et d’information appropriés sur les risques doivent être donnés à tous. 

Un travailleur en difficulté avec sa consommation de substances psychoactives peut également demander une visite au médecin du travail. En dehors de l’entreprise, le médecin traitant, les consultations spécialisées les plus proches, des sites internet et numéros verts (Addict’aide, Alcool info service, Drogues info service, Tabac info service…) peuvent constituer une aide, et fournir un environnement garantissant la confidentialité et l’absence de jugement.

Grégory Brasseur

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