DOSSIER

Un programme national Risque chutes pros BTP est actuellement déployé par l’Assurance maladie-risques professionnels auprès des maîtres d’ouvrage dans les projets immobiliers. Son objectif : convaincre et accompagner ces décideurs d’intégrer très tôt dans les pièces des marchés des règles explicites en matière de prévention des risques. Et ainsi tenter de faire baisser la sinistralité dans un secteur où les accidents du travail sont encore très nombreux.

RIEN N’Y FAIT. Malgré les efforts déployés de toutes parts, le secteur de la construction conserve une sinistralité élevée. Manutentions et chutes demeurent deux risques auxquels les salariés du BTP sont notamment fortement exposés. Exemple : un accident du travail sur deux dans le secteur de la construction est lié aux manutentions. Une accidentologie importante s’observe en particulier dans les entreprises de moins de 50 salariés : elles représentent 77 % des salariés du BTP et totalisent 85 % des accidents du travail. 

Ces accidents sont le plus souvent révélateurs de l’absence de moyens adaptés pour travailler, du fait d’une mauvaise préparation en amont. Or les conséquences d’un chantier mal préparé et mal organisé sont multiples pour tous les intervenants : accidents du travail, retards de planification, relations tendues, image dégradée du chantier, baisse de productivité, risque d’arrêt de chantier

Au cœur de tout programme de construction mais aussi de déconstruction, l’acteur clé est le maître d’ouvrage (MOa). Sans une impulsion forte de sa part, avec des règles clairement définies, un projet ne peut être mené dans de bonnes conditions. « S’adresser aux entreprises de terrain comme nous l’avons fait par le passé ne suffit plus à faire bouger les choses en matière de sécurité dans la construction, constate Philippe Bourges, ingénieur-conseil à la Cnam. C’est le donneur d’ordres qui a les cartes en main. Il connaît le projet, a le budget et donne la plupart des instructions. C’est donc lui l’interlocuteur privilégié. » 

Au cœur de tout programme de construction, l’acteur-clé est le maître d’ouvrage.

C’est pourquoi l’Assurance maladie-risques professionnels insiste désormais pour sensibiliser ces décideurs aux questions d’hygiène et de sécurité lors d’opérations immobilières. En continuité de précédents programmes nationaux initiés depuis 2012, le réseau prévention déploie ainsi depuis 2019 un programme Risque chutes pros BTP. Un intitulé trompeur car, sur les chantiers, il va bien au-delà de ce seul risque. Cinq sujets, nommés thématiques opérationnelles prioritaires, les Top, y sont abordés : prévention des chutes (hauteur et plain-pied) bien sûr, mais également gestion des approvisionnements et manutentions, hygiène des bases-vie, missions de coordination en matière de sécurité et de protection de la santé (CSPS) et, enfin, interventions ultérieures sur ouvrage.

Le cercle vertueux de la prévention

À travers ces cinq Top, le programme vise à encourager la prise en compte de la prévention des risques dans les marchés publics et privés et à améliorer les connaissances des MOa sur les bénéfices humains et économiques de la prévention. Il a donc pour objectif de les convaincre d’intégrer dans les pièces constitutives des marchés les préconisations liées à ces différents risques. Cela peut se traduire par la mise en commun de moyens de manutentions (monte-matériaux, mise en service anticipée d’ascenseur…), par une logistique de chantier avec livraisons à pied d’œuvre, par une gestion des circulations adaptée aux engins et aux piétons, ou encore par des installations de chantier confortables et propres. Trois typologies d’ouvrages sont ciblées à travers ce programme : les logements collectifs et bureaux, les maisons individuelles, les projets industriels ou commerciaux.

REPÈRES

L’OPPBTP au service du BTP
Les professionnels du bâtiment et des travaux publics ont leur propre organisme de prévention, l’OPPBTP, dont l’objectif est de les accompagner à améliorer leur condition de travail pour prévenir des accidents du travail et des maladies professionnelles, afin de faire baisser les chiffres de la sinistralité.

C’est aussi l’occasion de redonner aux missions CSPS toute leur place. « Nous déplorons encore trop souvent des nominations tardives de CSPS, un manque de moyens, d’autorité ou des tarifs abusivement bas, constate Jean-Michel Bachelot, ingénieur-conseil à la Carsat Pays-de-la-Loire. Or une nomination tardive et un manque de moyens réduisent trop souvent le CSPS à un rôle mineur d’agent de sécurité en phase réalisation. » 

Un dialogue de fond et de nombreux échanges doivent être menés pour convaincre les MOa de l’intérêt de mettre en place ce type de démarche, en s’appuyant notamment sur des éléments chiffrés (lire le tableau ci-dessus). Le MOa qui paie les investissements initiaux (ascenseur, recette à matériaux, lift extérieur, grue, logisticien…) observera invariablement un retour sur investissement en termes de durée d’exécution et de qualité.

Sécurité et performance économique

« Certains MOa opposent parfois que les entreprises ne révisent pas leurs prix en fonction des conditions de travail offertes et qu’ils ne bénéficient pas du retour sur investis­sement, observe Christophe Desplat, ingénieur-conseil à la Cramif. Pour que cela fonctionne, le MOa doit afficher clairement au moment de l’appel d’offres les moyens qu’il met à disposition et les facilités qui en résulteront pour chaque entreprise. Tout doit être inscrit noir sur blanc, dans le détail. Il doit aller jusqu’à faire apparaître que le plaquiste bénéficiera de la recette à matériaux, tout comme le poseur de sol souple bénéficiera de l’ascenseur. »

« Intégrer un lot zéro, qui définit très tôt les besoins communs à toutes les entreprises qui interviendront ainsi que les moyens qui seront mis à disposition, et organiser une logistique de chantier sont deux pistes d’anticipation et d’amélioration de l’organisation pour répondre aux prix, aux délais, à la qualité et à la prévention, considère Jean-Louis Maillefer, contrôleur de sécurité à la Carsat Rhône-Alpes. Ce n’est pas une dépense mais un engagement. » 

Problème : selon certaines entreprises, les promesses des MOa ne sont pas toujours tenues. Une confiance réciproque doit s’instaurer. Il s’agit d’un travail de longue haleine, qui passe par la pédagogie, la sensibilisation, la communication, une bonne connaissance des différentes entreprises et souvent la constitution d’un réseau (lire à ce sujet le Grand Entretien p. 10-11). Pour y contribuer, dans certaines régions, les Carsat proposent des aides financières afin de convaincre les petites structures de maîtrise à ouvrage d’aller vers ces préconisations. Ce travail d’information et de sensibilisation, en place dans la plupart des caisses régionales depuis plusieurs années, semble porter ses fruits. Des donneurs d’ordres commencent à comprendre l’intérêt d’intégrer très tôt dans les pièces écrites les questions d’hygiène et de sécurité. 

Sur le terrain, des contrôleurs de sécurité s’accordent pour constater que si tous ces points, prônés depuis une quinzaine d’années, avaient été appliqués plus largement, il n’aurait pas été nécessaire de stopper les chantiers lors du confinement lié à la Covid-19, ou alors, sur un laps de temps plus court. Les mesures définies à travers les cinq Top trouvent en effet un écho particulier dans la mise en œuvre des gestes barrières. En organisant les circulations les plus fluides possible avec un seul sens de circulation, on limite le nombre et la proximité des opérateurs. En réduisant les efforts physiques par une plus grande mécanisation des manutentions, on facilite l’acceptation du port du masque. Enfin, en disposant des points d’eau sur site, le lavage régulier des mains est facilité. Une leçon à retenir. 

ZOOM

CINQ THEMATIQUES AU TOP

  • Prévention des chutes : mise en commun de moyens (échafaudage commun aux différents corps d’état), protections collectives (aménagement des accès, sécurisation des ouvertures donnant sur le vide) … ;
  • Gestion des manutentions et approvisionnements : aménagement d’une aire de livraison au plus près du chantier, livraisons à pied d’œuvre, désignation d’un logisticien, choix de matériels légers, organisation des livraisons… ;
  • Hygiène et conditions de travail : accès à l’eau et à l’électricité, à des sanitaires, éclairage… ;
  • Coordination SPS : valorisation de la mission de CSPS, désignation le plus en amont possible… ;
  • Interventions ultérieures sur ouvrage : rédaction d’un document qui définit l’organisation des futures opérations de maintenance en sécurité, mise en place de garde-corps en toiture, adoption de protections définitives le plus tôt possible…

Céline Ravallec

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