DOSSIER

La Fondation Lucy Lebon, institution gestionnaire d’établissements sociaux et médico-sociaux, a fait appel aux codes des escape games pour redynamiser une formation en santé-sécurité dont le format n’était plus adapté aux attentes. Cet exercice contribue également à renforcer la cohésion de groupe.

L’escape game permet d’effectuer des rappels à travers des mises en situation pratiques.

L’escape game permet d’effectuer des rappels à travers des mises en situation pratiques.

« Vous êtes ici pour suivre une formation sécurité. À partir de maintenant, vous allez avancer étape par étape. » Fabrice Brulé, responsable sécurité et travaux de la Fondation Lucy Lebon, lance un escape game auquel participent trois salariées de l’institution gestionnaire d’établissements sociaux et médico-sociaux, sur le site de Montier-en-Der, en Haute-Marne. En résolvant une série d’énigmes abordant différents sujets de santé et sécurité au travail, les participantes doivent parvenir à sortir du local où elles sont enfermées. C’est parti pour deux heures de fouilles, d’échanges, de calculs, de logique… Les ressorts habituels des escape games sont ici présents : recherche d’indices, travail collaboratif, résolution d’énigmes pour obtenir des codes ou des mots-clés qui permettent d’ouvrir des tiroirs, des portes et d’avancer dans le scénario…

Neuf thématiques sont abordées au fil du jeu. Tout d’abord le risque routier. Les participantes sont invitées à réfléchir à la façon de positionner dans un véhicule des enfants de l’institut à évacuer d’urgence, en tenant compte de leur âge et de leurs traits de caractère (impulsif, agressif…). Les consignes d’évacuation sont rappelées à cette occasion. Le port des équipements de protection individuelle, obligatoires pour les différents métiers de l’établissement, fait ensuite l’objet d’un rappel, sous forme de cartes à associer. Vient ensuite la thématique du travail sur écran : comment régler son bureau, bien positionner son écran, trouver la bonne distance, la bonne hauteur… La protection des données, notamment de santé, fait également l’objet d’un chapitre. 
Les consignes décryptées indiquent ensuite de suivre les issues de secours. Les protagonistes sont alors plongées dans le noir complet, dans une salle enfumée et avec une alarme stridente activée. Les voici en situation d’alerte incendie. La séquence fait l’objet d’explications détaillées, avec manipulation d’un extincteur. Une fois cette étape résolue, est abordé dans la pièce suivante le risque électrique avec consignes précises à suivre et intervention par une personne habilitée pour remplacer une ampoule. Enfin, un atelier de sauvetage secourisme avec manipulation d’un défibrillateur semi-automatique sur un mannequin clot la progression.

Une violence grandissante

Cet escape game, conçu et développé en interne par Fabrice Brulé lui-même, répond à une demande du directeur général de l’institution d’aborder les questions de sécurité auprès des salariés sous une forme innovante. Il l’a élaboré en s’inspirant des codes de ces jeux d’évasion, et après avoir défini les messages à faire passer. « Une formation sécurité existait déjà dans un format plus classique, relate Fabrice Brulé. Mais on s’est rendu compte qu’elle n’était plus attractive. C’est le directeur qui a lancé l’idée et m’a mis au défi ! » 

Une institution tournée vers l’aide à l’enfance

Créée en 1898 en tant qu’orphelinat, la Fondation Lucy Lebon a vu sa mission évoluer et se transformer au cours du temps. Désormais plus orientée vers la prise en charge du handicap et de la difficulté sociale, elle compte 18 établissements et structures répartis sur huit communes dans les départements de la Marne et de la Haute-Marne. Pour le volet médico-social, elle est composée d’un institut médico-éducatif, de cinq Itep (instituts thérapeutiques éducatifs et pédagogiques), de services ambulatoires, d’un centre d’accueil familial spécialisé et de services de suite. Pour le volet social, elle compte une maison d’enfants à caractère social (Mecs), des services d’action éducative en milieu ouvert, un dispositif d’accueil de mineurs non accompagnés.
La Fondation accueille près de 600 enfants de 0 à 21 ans et compte environ 200 salariés. En moyenne, les enfants sont accueillis pendant un an et demi à deux ans.
Les plus longs séjours sont de sept à huit ans maximum.

Outre les rappels des bonnes pratiques, l’escape game vise à renforcer la cohésion d’équipe. « Dans chaque groupe, nous essayons de mélanger les profils des participants (personnels administratifs, techniques, animateurs, etc., jeunes et plus anciens dans l’établissement), pour encourager les échanges, faire bénéficier de l’expérience de chacun et mieux connaître les métiers des collègues », poursuit le responsable sécurité et travaux de la fondation.

« Notre personnel est de plus en plus confronté à de la violence, verbale et physique de la part des enfants, souligne Alain Martinez, directeur général de la Fondation depuis 2013. Ceux-ci sont de plus en plus jeunes, avec des stratégies de violence qui visent à faire mal, soit aux autres enfants, soit aux éducateurs. On découvre ces situations, on a besoin de s’adapter. » Sensibilisé de longue date aux questions de santé et sécurité au travail, le directeur général a initié différentes démarches ces dernières années pour améliorer la qualité de vie au travail au sein de l’établissement. 

Agir de façon plus préventive

C’est ainsi que la direction de la fondation a commencé par des actions curatives en mettant en place des séances d’analyse pratiques par de la sophrologie, des cours de self-défense, pour esquiver la violence en se servant de la force de l’agresseur. Une formation Apic (approche préventive et intervention contrôlée) importée du Canada a également été délivrée au personnel. Une formation aux techniques de dérision avec des comédiens a permis une autre approche pour désamorcer des tensions avec les jeunes. Bref, « acquérir de nouveaux outils pour apprendre à faire un pas de côté dans la prise en charge quand l’affrontement pointe », résume le directeur.

Les solutions toutes faites n’existent pas

Les recherches de solutions par la Fondation Lucy Lebon se déclinent sous diverses formes. Outre les séances collectives ou la formation Apic, des séminaires de 4 jours réunissant 6 à 7 personnes hors du lieu de travail ont été organisés depuis 2019, animés
par un thérapeute, un naturopathe et un masseur bien-être. Depuis cinq ans sont également organisés des jeux de rôle, sous la forme d’une cellule de crise, avec différents scénarios, différents rôles attribués à des salariés autour d’une personne qui n’est pas informée du scénario. « J’ai également contacté deux universités pour créer des diplômes sur la gestion des violences et développer des recherches-actions, mais ça n’a pas abouti », explique Alain Martinez, directeur général de l’institution.

Mais si analyser des pratiques dans le cadre d’ateliers permet à chacun de s’exprimer, l’approche curative n’est évidemment pas suffisante. Une commission QVT (qualité de vie au travail), où chaque cœur de métier est représenté, a été mise sur pied et lancée en septembre dernier, dans l’optique d’agir de façon plus préventive. C’est un lieu qui permet de réinterroger les pratiques, de faire émerger des conflits larvés. « Nous sommes exclusivement sur de l’humain, nous ne connaissons pas la source des violences, qui découlent de plus en plus de situations complexes, poursuit Alain Martinez. Les outils n’existent pas, nos interlocuteurs (Carsat, ARS) n’ont pas grand-chose à proposer comme solutions. »

Or les professionnels ont besoin de trouver des solutions pratiques, ce qui passe par beaucoup d’expérimentations de terrain. « L’établissement cherche à avancer sur le bien-être au travail et les problématiques de harcèlement, observe Dominique Monribot, contrôleur de sécurité à la Carsat Nord-Est. Il s’est organisé depuis trois-quatre ans pour progresser en la matière, en faisant appel à des ergothérapeutes, des psychothérapeutes, en organisant des groupes de travail, des séminaires. »

Parmi les outils à inventer, le recours au jeu est donc apparu comme une approche attrayante et efficace. « On retient mieux par le jeu, car on est actrices, commente Sabrina Hinderchiette, secrétaire IME-Itep au pôle de Montier à la sortie de l’escape game. Plutôt que des présentations Powerpoint en salle dont on ne retient pas grand-chose, ici, si on veut sortir, on doit participer ! » 

Céline Ravallec

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