DOSSIER

Le théâtre-forum permet d’impliquer un public sur une thématique donnée. Certaines troupes interviennent en entreprise avec l’objectif d’apporter une nouvelle forme de sensibilisation aux salariés. Une autre façon de capter l’attention et d’initier un dialogue sur la de santé et la sécurité au travail.

Le théâtre-forum peut s’avérer un levier efficace pour diffuser des messages de prévention, de façon très complémentaire à d’autres démarches en santé et sécurité au travail.

Le théâtre-forum peut s’avérer un levier efficace pour diffuser des messages de prévention, de façon très complémentaire à d’autres démarches en santé et sécurité au travail.

« Travail et sécurité, est-ce incompatible ? » Cette question surgit dans les échanges qui font suite à une saynète de théâtre-forum qui vient d’être jouée. Portant sur le risque routier dans le cadre professionnel, elle a été écrite et interprétée par la troupe ThéâtriCité, à l’occasion d’une plénière du Club Entreprises sécurité routière du Rhône (ESR 69), organisée à l’Esqese (École supérieure pour la qualité, l’environnement et la sécurité en entreprise) à Lyon. Les distracteurs au volant sont au cœur du propos. La saynète montre deux collègues, Paul et Virginie, des commerciaux qui effectuent un déplacement professionnel ensemble, en voiture. Paul est au volant, et rapidement pointent des divergences de vue entre les deux protagonistes, sur les règles à mettre en œuvre, sur les priorités à accorder, sur les messages parfois contradictoires entre objectifs commer-ciaux et consignes de sécurité, sur la séparation entre vie privée et vie professionnelle. En cinq minutes de représentation, une multitude de sujets est abordée.

Dans le public se trouvent des représentants de grandes entreprises implantées dans le département (Bayer, Dekra Industrial, GRDF, Schneider Electric…) ainsi que des étudiants en bac +3 chargés de mission qualité, sécurité-santé au travail, environnement, tous en alternance. Tous suivent, très attentifs, la saynète. Au terme de la représentation, place aux échanges et au débat. Très vite sont abordés de multiples sujets : le rapport aux règles établies, leur interprétation possible, la compétition en entreprise, la place donnée à la culture sécurité, la sensibilité aux discours de prévention. Les réactions à chaud dans le public sont nombreuses. 

« On s’identifie à la scène, ça montre un quotidien qu’on connaît tous. » « On voit leurs incohérences, on est tous comme ça. » « Ça illustre la complexité de joindre les deux : la sécurité et la performance. » « Paul n’a pas compris l’intérêt pour lui des consignes de sécurité, il les applique mais sans grande conviction. » Jean-Baptiste Sintès, auteur de la pièce, note sur un tableau blanc ce qui se dit, organise les propos, approfondit certaines idées. 

Une autre vision de la relation aidants-aidés

La Carsat Aquitaine a développé un dispositif de théâtre‑forum en lien avec le programme « Aidants, Aidés, une qualité de vie à préserver ». Expérimenté en 2016, il a ensuite été déployé sur l’ensemble de la région à partir de 2017. La crise sanitaire a interrompu les représentations, mais celles-ci devraient reprendre début 2022. Intitulé Trois marches, le théâtre-forum est composé de trois saynètes sur la thématique : le logement, lieu de vie, lieu de travail. À ce jour, 57 représentations touchant plus de 5 000 personnes ont été réalisées. L’évaluation auprès des publics a abouti à une note de satisfaction de 17,8/20. « Un sociologue a questionné le public et mis en évidence un changement de perception, commente Sandrine Paradis, ingénieure-conseil à la Carsat Aquitaine : 61 % des spectateurs disaient avoir changé leur façon de faire face au risque, 59 % avoir une relation modifiée, et pour 66 %, cela changeait l’image du métier. »

C’est à l’initiative de Florence Dufour-Ferrara, maître de conférences et secrétaire générale du Club ESR 69, que se tient cette représentation. « C’est mon adjoint Mickaël Lopes qui a rencontré la troupe dans un salon professionnel, relate-t-elle. Il nous a paru intéressant de les faire intervenir à l’occasion d’une plénière de notre club de préventeurs, où l’on partage les bonnes pratiques. C’est une autre façon d’initier le dialogue autour des risques professionnels. » « Le risque routier est commun à tout le monde, mais compliqué à aborder, poursuit Mickaël Lopes, intervenant en prévention des risques professionnels. Comment faire pour intéresser les gens à un sujet pour lequel certains pensent que tout a été dit ? Le théâtre-forum produit un ”effet waouh“ par le ton qu’il apporte ! On attire les personnes dans un premier temps avec le format, et ensuite on dialogue sur le fond. »

Car l’intérêt du théâtre-forum est surtout dans les discussions et les échanges qu’il suscite. « Le fait de s’appuyer sur une situation fictive, ça facilite l’expression. On parle de personnages qui n’existent pas mais à qui on peut s’identifier, commente Lara Pichet, comédienne qui interprète Virginie. C’est un outil efficace pour libérer la parole, les gens prennent des notes, ça sème des graines. » Avec une efficacité évidente. « J’ai écrit le scénario spécialement pour cette plénière, explique Jean-Baptiste Sintès. Florence Dufour-Ferrara m’a relaté beaucoup de situations rencontrées en entreprise, d’anecdotes. Le propos s’appuie sur du concret, met en lumière divers préjugés à déconstruire. »

Provoquer la discussion

Au terme de ces premiers échanges, Jean-Baptiste Sintès propose à une personne du public volontaire de venir rejouer la scène. Djenna, étudiante, se lance et endosse le rôle de Paul. Le ton change, les messages aussi. « Tu peux mettre ta ceinture avant que  je démarre ? », pose-t-elle d’emblée à Virginie, avec l’autorité naturelle que lui procure sa maîtrise des questions de prévention. « Il n’y a pas de raison pour que travail et sécurité soient incompatibles. »

Le théâtre-forum

Le théâtre-forum est une méthode de théâtre interactive. Ce format, créé dans les années 1960 au Brésil, est arrivé en France dans les années 1970. Son premier principe est d’aborder une problématique collective dans laquelle se retrouvent un ensemble de personnes, et de faire émerger l’expression de certains membres. L’objectif n’est pas d’apporter des réponses mais de fournir un support pour alimenter des réflexions et des échanges. Il s’adresse à tous les publics, y compris aux personnes qui ne vont pas spontanément au théâtre ou dans les congrès, et à tous types de contexte (université, maison de retraite, entreprise…), sur une multitude de sujets. Un autre intérêt du théâtre-forum porte sur le rôle du groupe sur le développement individuel : 
le regard d’une personne sur une situation peut évoluer en entendant d’autres interprétations. D’où la pertinence d’organiser ces représentations devant des publics venant d’horizons divers, afin que des points de vue différents s’expriment et bousculent le regard de chacun. 

Il y a là matière à alimenter de nouvelles discussions à la lumière de cette deuxième version. « Contrairement à la première représentation, ici, elles ne sont pas en désaccord, elles s’écoutent. Elles sont plus dans la construction de solutions ensemble. » « On sent beaucoup plus la bienveillance, il y avait une pondération dans les propos. » Questionnés sur leurs impressions, les étudiants sont enthousiastes. « C’est un format qui donne envie de le suivre jusqu’au bout », témoigne une étudiante qui découvre le format. « C’est une idée à faire connaître dans l’entreprise où je fais mon alternance », s’enthousiasme une autre. 

« Le théâtre-forum fait appel à l’émotionnel, c’est un vecteur puissant qui parle fort, et à tout le monde, constate Sandrine Paradis, ingénieure-conseil au pôle innovation partenariat à la Carsat Aquitaine, qui promeut depuis plusieurs années cette approche pour diffuser les messages de prévention dans sa région. J’étais sceptique sur une telle méthode dans les premiers temps. Aujourd’hui je suis la première convaincue. Force est de constater que c’est un levier efficace, très complémentaire d’autres approches en prévention, car la mise en pratique s’appuie sur ce que l’on a pu vivre. Au-delà de susciter le débat, cela incite ensuite à agir sur des situations. » Une sensibilisation qui aujourd’hui a visiblement fait mouche auprès des entreprises et des préventeurs de demain. 

Céline Ravallec

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