DOSSIER

À Condat-sur-Vienne, aux portes de Limoges, la Cristallerie de Saint-Paul Émaux Soyer est l’unique fabricant français d’émaux bijoutiers pour application sur cuivre, or et argent. En permanence, elle travaille au développement de verres colorés de qualité, recherchant des solutions sans CMR et en particulier sans plomb.

L’entreprise travaille depuis 2010 à la substitution du plomb et d’autres CMR dans ses formulations, mais cela demande des travaux de recherche longs et coûteux qu’il n’est pas toujours possible d’engager pour des petits volumes de production.

L’entreprise travaille depuis 2010 à la substitution du plomb et d’autres CMR dans ses formulations, mais cela demande des travaux de recherche longs et coûteux qu’il n’est pas toujours possible d’engager pour des petits volumes de production.

« Faire uniquement des produits sans plomb, on aimerait bien. Mais pour répondre aux exigences de nos clients, les investissements nécessaires en recherche et développement seraient alors colossaux. Et l’on se heurte à certaines limites. » En quelques mots, Astrid Roulaud, responsable hygiène, sécurité, environnement (HSE) de la Cristallerie de Saint-Paul Émaux Soyer, basée à Condat-sur-Vienne, dans le département de la Haute-Vienne, résume toute la complexité de la politique de prévention du risque chimique menée dans l’entreprise. Pour autant, l’établissement, unique fabricant français d’émaux bijoutiers pour application sur cuivre, or et argent, n’a jamais baissé les bras et se positionne à la pointe pour le développement de nouveaux produits, dont plusieurs gammes d’émaux sans plomb.

Dans le process de fabrication des émaux, il y a d’abord l’obtention de la fritte : un mélange de substances minérales fusionnées puis refroidies dans l’eau. Ce verre sera broyé pour obtenir une poudre qui sera utilisée pour former l’émail, destiné à couvrir différents supports, tant céramiques que métalliques. « En 1999, j’ai repris une entreprise dans laquelle aucun investissement n’avait été réalisé depuis plus de trente ans. Il a fallu remettre aux normes l’outil de production, acheter des équipements plus modernes et amorcer une politique de prévention durable », explique Franck Dufour, l’actuel gérant. Dans les années qui suivent, l’entreprise est transformée. Un objectif se dessine : diminuer l’exposition aux produits chimiques et les manutentions.

Allier des actions à court et long termes

En parallèle, une montée en puissance s’opère. L’entreprise diversifie sa production, ce qui l’amène à travailler avec des secteurs comme la cosmétique, l’horlogerie, l’aéronautique, l’électronique… En 2008, un laboratoire de recherche et développement est créé. Les différents secteurs (fusion, broyage, laboratoire) font l’objet d’investissements, dont certains sont en partie financés grâce à la signature, en 2009, d’un contrat de prévention avec la Carsat Centre-Ouest, puis la mise en place en 2013 d’une aide financière simplifiée.

Les investissements concernent notamment des dispositifs de captage des poussières et des vapeurs à la source sur plusieurs équipements. Les opérateurs sont pour leur part tous équipés de masques à ventilation assistée. « C’est obligatoire partout dans l’usine, confirme Michael Trignac, l’un d’entre eux. Récemment, les moteurs ont été changés afin qu’ils soient moins lourds. » « Il a fallu avancer par palier. Assurer d’abord la protection des salariés au quotidien, un sujet central pour tout chef d’entreprise, puis se projeter sur des actions à plus long terme », affirme Franck Dufour.

C’est dans ce cadre qu’une réflexion sur la substitution de certaines matières premières s’est amorcée. La fabrication de verres colorés, utilisés dans l’élaboration d’émaux et de couleurs vitrifiables, nécessite l’emploi de substances qui peuvent être cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction (CMR). Plomb, bore, arsenic, cadmium… Certaines sont utilisées en tant qu’affinants, d’autres comme opacifiants ou pour obtenir la transparence souhaitée sur certaines teintes.

Dès 2010, grâce aux recherches lancées en interne, l’entreprise commence à développer des formulations sans plomb pour les émaux bijoutiers. « Une première gamme a été présentée aux clients, qui n’ont pas été immédiatement enthousiastes. Puis rapidement, ils ont eux-mêmes réclamé des émaux sans plomb, se souvient Astrid Roulaud. Pour certains, les rouges notamment, ça reste très compliqué. Par ailleurs, un changement de formulation a une incidence sur la tenue de l’émail sur son support. Tout cela nécessite donc des temps de développement conséquents et des contrôles qualité nombreux jusqu’à la validation par le client. »

Faire des choix

Il n’existe pas de produit miracle de substitution. La combinaison de plusieurs produits est souvent nécessaire. Du coup, dans l’usine, le temps de préparation du mélange, qui contient certes moins de produits nocifs, est plus long. « Cette cristallerie est une petite entreprise – quinze personnes. Elle est néanmoins très avancée dans sa réflexion. Elle s’est formée à Seirich et a été l’une des premières à l’utiliser, apportant même son témoignage à d’autres. L’hygiène et la sécurité prennent de plus en plus de place en interne, alors même que la personne en charge de ces questions occupe d’autres fonctions », souligne Catherine Malichier, contrôleur de sécurité à la Carsat Centre-Ouest.

« La substitution implique soit de développer de nouvelles formulations pour nos fabrications, soit d’aller sur de nouveaux marchés. Il a fallu faire des choix, reprend Franck Dufour. Nos clients, sur la bijouterie ou certains marchés du luxe, ont des exigences de qualité élevées. Chaque nouveau développement nécessite de notre part une étude de marché et l’analyse des besoins. Sur de petits volumes de production, nous ne pouvons pas toujours engager les travaux de recherche longs et coûteux qui seraient nécessaires au développement d’une solution sans plomb. » En filigrane, le gérant évoque un contexte réglementaire de plus en plus strict, sur le plan des risques professionnels comme des risques pour l’environnement, qui contraint parfois à se retirer de certains marchés. Un chemin qui peut être parsemé d’embûches, mais sur lequel la Cristallerie de Saint-Paul Émaux Soyer a tout mis en œuvre pour se donner les moyens d’avancer.

MUTUALISATION DES SAVOIRS

Dans le cadre de sa veille HSE, Astrid Roulaud va notamment chercher des informations sur le site de l’Anses : « C’est toujours intéressant de bénéficier d’expériences d’industriels. Cela permet d’explorer de nouvelles pistes. Mais c’est d’autant plus chronophage que les produits visés par la réglementation sont toujours plus nombreux. » Pour la responsable HSE, la mise en commun des savoirs sur la prévention du risque chimique est indispensable. Elle cite notamment un exemple de mutualisation des recherches par les fabricants de frittes lorsqu’il a fallu faire les enregistrements dans le cadre du règlement Reach (enregistrement, évaluation et autorisation des substances chimiques) : « Ainsi, nous avons réussi à limiter le “relargage” du plomb sur nos produits finis par une addition d’alumine dans l’ensemble de nos formulations. »

ESSAIS

Le laboratoire de recherche et développement de la Cristallerie Saint-Paul Émaux Soyer peut passer des mois à travailler sur des essais de substitution pour un produit. Un travail d’autant plus fastidieux que, pour chaque test réalisé, une fusion doit être réalisée en creuset. Par ailleurs, tous les résultats ne sont pas commercialement viables. À titre d’exemple, le cadmium, un CMR, permet de développer des rouges opaques. Ce que l’on peut aussi faire avec… l’or ! Mais à un tout autre coût.

PROTECTION ET SURVEILLANCE

● Installation de dispositifs de captage de poussières sur le mélangeur et les postes de pesée et renforcement des dispositifs existants.
● Alimentation automatique des fours par vis sans fin et des broyeurs à l’aide d’un tapis vibrant.
● Utilisation d’un four basculant.
● Mise en place de dispositifs de captage des émissions sur les fours et les broyeurs.
● Port de masques à ventilation assistée partout dans l’usine.
● Visites médicales, prises de sang et bilans urinaires tous les deux ans (plomb et cadmium), radios pulmonaires.

Grégory Brasseur

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